Le chat et le requin

Monsieur Anderson était un chat vigoureux blanc comme la neige. Dans la nature sauvage, il avait enduré la famine en hiver, il avait guerroyé contre d’autres chat sauvages au printemps, il avait souffert de la maladie en été et il avait finalement trouvé une famille en automne, mettant un terme à des saisons de compétition.

Dans sa nouvelle demeure, il avait adopté Maman Humaine qui prenait soin de lui. Il avait adopté Papa Humain qui l’étonnait avec sa barbe et sa grosse voix. Il avait adopté Frère Humain, avec qui il pouvait s’amuser furieusement. Il avait adopté Soeur Humaine qui gardait sous clé dans sa chambre le savoureux hamster nommé Croque-Monsieur. Il sentait bon et Monsieur Anderson avait souvent mangé de petits rongeurs quand il était errant. Quoi de plus naturel pour un chat ?

Or, maintenant que ses besoins de bases étaient satisfaits, c’était plus naturel de vivre en communion avec sa nouvelle famille, qu’ils soient prédateurs ou proies.

Maman lui donnait de l’amour. Papa lui lançait des boules. Frère l’affrontait amicalement armé de mitaines. Soeur coursait contre lui pour fermer la porte de sa chambre. Croque-Monsieur sentait bon, tellement bon. Monsieur Anderson se sentait chez lui. C’était un bel automne qui céda la scène à un hiver tout aussi exaltant.

En hiver, Monsieur Anderson dormait au chaud collé sur Maman. Au printemps, il s’échauffait en chassant les balles que Papa lui lançait. En été, il suffoquait en combattant la mitaine de Frère. À l’automne, il transpirait en sprintant vers l’antre de Croque-Monsieur avant que Soeur ne ferme la porte.

Avec toute cette chaleur et cet amour, Monsieur Anderson devait boire beaucoup d’eau. Et en dépit de toute cette consommation de liquide, il arriva à Noël et le liquide ne ressortait pas depuis belle lurette, causant une inflation de liquidité dans ses reins. Au point où la survie du chat fut mise à découvert. Pour la famille de Monsieur Anderson, les liquidités sortaient davantage qu’elles n’entraient, à cause de l’infâme inflation.

Heureusement, Maman comprit rapidement que Monsieur Anderson n’allait pas bien. Alors elle et Papa l’amenèrent chez l’apotiquaire pour animaux : l’animotiquaire.

Dans une salle stérile, Monsieur Anderson avait été mis en cage. Il avait comme voisins Madame Trinity, Messire Timine, Mister T et Or-félin Rex. Madame Trinity souffrait de malnutrition. Messire Timine s’était blessé un oeil en perdant un duel contre Or-félin Rex. Mister T était tellement vieux que toutes les maladies avaient élu domicile dans son organisme. Or-félin Rex n’était qu’un vieux chat abandonné comme les autres.

Monsieur Anderson ne se sentait pas chez lui. Les tests qu’il dut passer furent des plus désagréables. Certains consistaient à insérer des aiguilles pointues dans sa chair et d’autres, pires, à insérer un tuyau dans le tuyau par où le liquide ne sortait plus. Après ce cauchemar d’aiguilles et de tuyaux, l’animotiquaire alla voir Papa et Maman.

Comme s’il était question de vie ou de mort, ils échangèrent des phrases, mais Monsieur Anderson ne comprenait pas un traitre mot. Il pouvait clairement voir que Maman souffrait; elle pleurait en tournant en rond en minaudant des mots indéfinissable. Pour sa part, Papa, les yeux pleins de larmes trop chères, comptait sur ses doigts. De son côté, l’animotiquaire demeurait silencieux, en attente manifeste d’une prise de décision quelconque. Lui aussi comptait sur ses doigts, mais certainement pour des raisons différentes.

— Voudrais-tu savoir à propos de quoi ils échangent ? demanda une voix gutturale sortie de nulle part.

Monsieur Anderson regarda partout autour de lui, à la recherche de cet autre invisible qui pouvait mystérieusement communiquer avec lui. Peut-être était-ce la magie de Noël ?

— Qui êtes-vous ? miaula-t-il. Où êtes-vous ?

— Je ne suis qu’une idée religieuse, mais je me suis infiltré par un déluge de liquidités dans toutes les décisions humaines depuis l’ère des pharaons. Et je croque ma part dans chacune de ces décisions. Je suis le requin Kyurensi et je rôde dans l’esprit des gens depuis qu’ils savent compter sur leurs doigts.

— J’avoue ne pas comprendre…

Maman et Papa échangèrent des mots, des idées, des concepts. Il y avait visiblement un conflit dans cette discussion animée d’animosité.

— Veux-tu savoir, Monsieur Anderson, veux-tu savoir pourquoi ta mère pleure comme une orpheline ? Veux-tu connaître les enjeux du jeu qui scellera ton destin ?

Monsieur Anderson était un chat courageux. Il avait surmonté la famine, triomphé de tous les autres félins compétitifs et survécu à la maladie. De quelle façon son destin pouvait-il être en jeu ?

— Éclaire-moi de ta sagesse, miaula-t-il.

— T’éclairer de sagesse ? Non, comme pour tes maîtres, je t’aveuglerai par ma cohérence et je t’écraserai par ma logique dans les tréfonds de ton subconscient, là où aucune lumière ne jaillit. Car par ma simple existence, même si tous les moyens pour assurer ta survie existent et sont accessibles, ça n’implique pas que ta survie soit assurée. Peut-être n’es-tu qu’un accessoire pour ceux que tu appelles « ta famille », qui sait ?

— J’avoue encore ne pas comprendre.

— Tu ne vivras que si j’ai ma part, Monsieur Anderson. Et le plus fabuleux, c’est que même si ta famille décide de ne pas te sauver, j’aurai ma part. Je suis le requin qui représente tous les moyens et toutes les fins.

Monsieur Anderson frissonna et sua à la fois, même si l’endroit était mieux climatisé qu’une école. Est-ce que ce squale chimérique mentait ou pas ?

— Comment puis-je te faire confiance ?

Le requin s’esclaffa et le chat trembla de terreur, vomissant ses croquettes. Papa s’élança sur des essuietouts et ramassa le dégât tandis que Maman flattait Monsieur Anderson, les yeux bouffis de larmes et le nez dégoulinant de désespoir. Pour sa part, l’animotiquaire était parti compter autre chose autre part sur ses doigts, pour ce que le chat en savait.  

— Comment me faire confiance, demandes-tu ? Je suis le seul moyen que les humains ont de se faire confiance entre eux. Tu peux avoir confiance en ceci, Monsieur Anderson : il sera offert à ta famille la somme de ce qu’elle aura les moyens de demander. Mais reste-t-il assez dans la somme de leurs dettes pour payer ton droit de vivre, Monsieur Anderson ? Quels sacrifices sont-ils prêts à endosser pour le plaisir de te ramener à l’hypothéqué bercail ?

— Je ferais tout pour eux, donc je crois qu’ils feraient tout moi, miaula-t-il.

— Il n’est pas question de vouloir, mais de valoir. Est-ce que ta vie vaut un voyage en famille ? Est-ce que ton existence vaut une nouvelle télévision ? Est-ce que ta présence vaut les études de ton frère ou de ta sœur ? Que vaux-tu, simple chat réduit à simple dépense ?

L’animotiquaire revint, seringue en main. Maman flattait Monsieur Anderson comme si elle était en deuil. Pour sa part, Papa sortit une carte de son énigmatique réceptacle de cuir.

— Alors, qui gagnera entre le chat et le requin, Monsieur Anderson ? Bonne nuit et au plaisir de te revoir, ou pas. Joyeux Noël et Bonne Année mère-grand !

Le requin s’esclaffa de nouveau tandis que l’animotiquaire piquait Monsieur Anderson. Le chat lança un dernier regard à Mère et Père, avant de se retourner pour observer une ultime fois Madame Trinity, Messire Timine, Mister T et Or-félin Rex. Et un instant plus tard, le chat blanc comme neige s’endormit et tout devint noir comme le fond de la gueule du requin.

            …

            …

            …

            …

Monsieur Anderson ouvrit les yeux à demi. Il était comateux, mais toujours là. Il ne savait pas exactement ce que l’animotiquaire lui avait fait, mais il ne faisait plus de doute pour le chat que sa survie était assurée. Son poil avait été rasé à l’entre-jambe et il portait autour du cou un satané cône transparent qui l’empêchait de se lécher cet endroit bien rasé.

— Bon matin, Monsieur Anderson, résonna la voix de Kyurensi.

Cette fois-ci, ce fut Monsieur Anderson qui s’esclaffa.

— Tu vois, oh Kyurensi, que l’amour de ma famille est plus fort que toi. J’ai gagné !

— Peut-être que ta famille t’a permis de gagner cette bataille, mais je remporte toutes les guerres et je triomphe dans toutes mes croisades. Retourne-toi et admire la magnificence de mon règne, Monsieur Anderson.

Dans sa cage exigüe, le chat blanc tel la neige un soir de Noël se retourna comme une pièce de monnaie qui passe de pile à face. Et il tomba face à face sur ce qui était pile arrivé.

Madame Trinity, Messire Timine, Mister T et Or-Félin Rex semblaient dormir. Dans un silence de mort, l’animotiquaire s’éloigna avec sa seringue.

— Eux ne se réveilleront plus jamais, Monsieur Anderson, dit Kyurensi. Tu peux compter sur moi là-dessus : ils n’en valaient pas la peine et pas la peine de t’en faire pour eux. Ils ne sont qu’une somme de profits encaissés dans ma voûte sans fond. Comme pour des kyurensillards de chiens, chats, hamsters et toute autre créature sur laquelle l’humain jette son regard envieux, de saison en saison.

L’animotiquaire revint avec un chariot. Habité par une certaine émotion, il y déposa les somnolents liquidés et se dirigea vers une étrange source de chaleur derrière un mur plus loin.

— Maintenant, je te demande d’être reconnaissant, Monsieur Anderson. Toi, tu vis, grâce à ma miséricorde. Tu m’es redevable de ton existence et jamais tu ne pourras rembourser cette dette. C’est mon ère et vous êtes dans ma mer. J’ai davantage de valeur que toute mère, tout père et surtout, surtout, je vaux davantage que tout enfant que ce soit. Car n’oublie pas, Monsieur Anderson, que rien ni personne ne peut échapper au requin pharaon.

Monsieur Anderson se sentit comme écrasé par le poids de cette logique qui n’en avait aucune pour lui.

— Je n’oublie pas que tu n’es qu’une idée, requin de malheur.

— Tu es bien le seul à ne pas l’oublier. Car pour l’humain, je suis leur air, je suis leur moteur, je suis leur essence et je suis toutes leurs entreprises. Sans moi, ils sombreraient dans les profondeurs de la sauvagerie et redeviendraient des animaux comme toi, Monsieur Anderson. Je suis ce qui sépare l’humain de la bête.

L’animotiquaire prit Monsieur Anderson avec précaution. Il l’amena à l’accueil de sa clinique et enfin, le chat retourna dans les bras de Maman qui pleurait maintenant de bonheur.

— Tu vois, oh Kyurensi, les humains ne sont pas tous sauvages.

— Tant qu’ils compteront ce qui ne compte pas au détriment de ce qui compte, j’aurai la plus grosse part du gâteau et je ne partage pas. Le requin ne fait pas de cadeau et il n’est pas un cadeau. Adieu, Monsieur Anderson, et à la prochaine transaction. Joyeux Noël pour le temps qu’il te reste avant que je ne t’avale.

Et comme le requin le lui avait demandé, Monsieur Anderson devint reconnaissant. La vie lui avait offert une deuxième chance. Dans les bras de Maman qui le transportait vers le chariot de métal qui transportait les humains, il avait hâte de revoir Papa, Frère et Sœur, mais surtout, surtout, de sentir l’odeur de Croque-Monsieur. Il en salivait déjà.