Le fantôme de Cicéron déambulait entre des montagnes de poussière plus scintillante que le pouvoir royal. Le philosophe savait qu’il était mort, mais sa condition spectrale ne l’importunait point; c’était ainsi depuis toujours et jamais. Au moins, il avait encore sa tête. Tout ce qui lui importait, c’était de découvrir ce qu’était cette poudre énigmatique, étrange à ses sens. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait de petites sphères de ce qui semblait être de la vitre. Il y vit son reflet, un visage sans traits, comme une idée sans concept.
— Bienvenue dans le pool de pétanque.
La voix venait de partout et nulle part. Cicéron regarda pourtant partout et nulle part, mais ne vit pas son interlocuteur.
— Êtes-vous Jupiter?
— Non, je suis le fondateur du pool de pétanque.
— Je ne saisis pas.
— Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— On parle d’État.
— Moi je vois ça comme de la pétanque. Toi, Cicéron, tu seras joueur dans cette compétition d’idées qui a pour but de déterminer de quelle façon doit se comporter la civilisation pour le plus grand bien collectif. Les joueurs de pétanque n’y gagnent rien, mais les participants du pool peuvent se voir offrir leur vœu le plus cher.
Des boules de pétanque apparurent aux pieds de Cicéron.
— Allez, lance ta boule, dit la voix du fondateur du pool de pétanque.
Boule #A : De la République – Livre Premier
— Alors, depuis combien de temps ai-je été décapité?
— Nous sommes en 2023 après le pire joueur de pétanque de tous les temps. Donc tu es mort depuis deux-mille-soixante-six ans.
— Parlez-moi de votre constitution. Par Janus, dites-moi que vous avez fusionné la monarchie, l’oligarchie et la démocratie?
— Par Kyurensi, nous avons liquéfié toute forme de droit en monnaie.
— Vos rois ne se préoccupent pas de sauvegarder l’existence de ses concitoyens ? Et si c’était le cas, vos aristocrates n’ont-ils pas simplement repris le flambeau en proclamant qu’un groupe d’hommes est plus sage qu’un seul?
— Aujourd’hui, nos aristocrates se servent du flambeau pour crisser le feu au futur pour la gloire du passé. Et comme de fait, le peuple clame de toutes ses forces qu’il ne veut obéir ni à un seul homme, ni à un petit groupe. Alors il obéit à son pouvoir d’achat. Ce qu’on pourrait appeler «nos rois» n’ont plus besoin de nous séduire par l’affection, seules les mesures économiques suffisent. Le seul sens politique de nos aristocrates c’est de promouvoir leur propre pérennité. Le peuple veut la liberté, mais ne serait pas quoi en faire, alors elle travaille toujours plus à se payer une plus grande liberté.
— C’est comme si vous croyiez en quelque chose qui n’existe pas. Nécessairement, vous ne voyez pas que ces croyances reposent sur des erreurs, dues à l’ignorance, et sont des sortes de fables.
— C’est exactement ça. En cherchant à déterminer les lois de la nature universelle, ils ont perdu de vue que ce monde tout entier était dirigé par une seule intelligence.
— Junon? C’est Junon, c’est ça?
— C’est comme ça que tu l’aurais appelé, oui. Aujourd’hui, elle s’est travesti en homme et il est caché, personne ne le voit. Il rôde dans le subconscient collectif depuis. C’est lui, juste là, qui se masturbe pendant qu’on raisonne : le k avec deux barres.
Cicéron regarda dans une direction au hasard, parce que l’organisateur du pool de pétanque n’était qu’un écho qui résonnait d’entre les montagnes de poussière de vitre. Il vit enfin le k avec deux barres.
— Quel affront! Si c’est aux mœurs que doit s’appliquer ce terme, je considère que ce requin est plus barbare que tout peuple, peu importe sa langue.
— C’est l’impact qu’il a sur la société d’aujourd’hui.
— Ça me choque, par Neptune! s’écria Cicéron, une main sur les yeux. J’en suis à un sesterce d’accorder à ma colère un empire absolu sur moi-même! Je m’écarte de la raison, c’est comme une révolte à l’intérieur de mon âme! Je dois me calmer par la réflexion.
Cicéron enleva sa main de sur ses yeux et vit encore le k avec deux barres qui vaquait allègrement à ses occupations.
— Que le pouvoir royal de la raison, cette meilleure partie de mon âme, me donne la force de gagner cette joute de pétanque.
— Ça ne change rien que tu gagnes ou pas, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Ceux qui ont quelque chose à gagner ou à perdre, ce sont les participants du pool. Toi, tu n’es qu’un figurant dans l’histoire.
— Par Mars, ma raison part en déroute! s’écria Cicéron. Mes innombrables passions, ainsi que mes mouvements de colère deviendront tout puissants! Que mon pouvoir royal soumette toutes les parties de mon âme! Si le pouvoir n’est pas un, il ne peut pas exister.
Cicéron haletait comme un animal sauvage tandis que son pouvoir royal se fracturait en plusieurs parties. Le k avec deux barres continuait de se masturber comme un humain civilisé tandis que son pouvoir pharaonique fracturait la société en plusieurs parties.
— Dans l’État, comme dans l’esprit, c’est la monarchie qui est le meilleur gouvernement… pourvu que les monarques soient justes, pas orgueilleux comme Tarquin…
Cicéron regarda l’injuste unique pharaon de la raison du peuple qui se masturbait fièrement. Le philosophe observa la chimère et versa une larme.
— Quand bien même que vous expulseriez ce pharaon, le peuple, qui n’a aucune habitude d’être libre, manifesterait sa joie d’une façon bien étrange… ce sera les sécessions de la plèbe…
— Non non Cici, quand on exorcise quelque chose qui n’existe pas, pas besoin de condamner des innocents à l’exil, s’exaspéra l’organisateur du pool de pétanque. Pas besoin de piller les gens. Sans le requin pharaon, nous pourrons nous rapprocher d’une paix complète, mais surtout nous éloigner de ce qui entrave la paix.
— Pour que les choses se passent comme sur un navire sur une mer calme?
— Oui Cici. Sauf que de nos jours, le navire c’est un cargo rouillé chargé à bloc sur un océan tumultueux. Et malheureusement, les caprices du peuple leur tiennent plus à cœur que leur salut. Alors on coule dans les liquidités.
— Ce k avec deux barres, ce magistrat «dictateur» que personne n’a désigné, est le maître du peuple? demanda Cicéron.
— C’est avec inconscience que les anciens ont agi de cette manière. La vie, la dignité, l’honneur leur venait, pensaient-ils, du droit divin du monarque. Alors ils l’ont rendu liquide, diluant la responsabilité divine à un niveau sous-homéopathique.
— Alors la dissolution d’un seul d’entre eux n’a pas fait s’écrouler tout ce régime politique?
— Ce n’est pas le droit divin d’un roi qu’ils sont liquéfiés. C’est la notion elle-même, sa légitimité, sa définition même qui a été rendue liquide et distribuée selon la loi de l’offre et la demande.
Cicéron marchait en rond en se grattant la tête. Le k avec deux barres se masturbait rondement en se chatouillant les testicules.
— Mais est-ce que cette créature va cesser ce manège?
— C’est nous qui devons transcender le manège pour atteindre le prochain dans ce grand cirque du temps, répondit l’organisateur du pool de pétanque.
— Pourtant, quand un roi, on dans ce cas-ci le droit divin liquide en tant qu’unité coagulée, se met à être injuste, cela entraîne sur le champ la chute du régime. Le monarque coagulé devient un tyran, type de gouvernement qui est le pire de tous et le plus proche du meilleur.
— Le capitalisme est exactement ça, sauf qu’il n’y a eu aucune coagulation depuis la liquéfaction, à peine de la distillation, si on reste dans les métaphores alchimiques. Donc aucune chute de régime pour Kyurensi.
— Le k avec deux barres?
— Oui, c’est le nom et le symbole que je lui ai trouvé pour le mettre en lumière. Mais allez Cici, continue ton analyse.
— Donc aucune aristocratie n’a pu renverser ce tyran.
— Elle dirige en son symbole, si on veut. Je les appelle les rémoras de Kyurensi, ou les apôtres du statu quo.
— Il faudrait alors que le peuple expulse son tyran inconscient. Dans ce cas, fera-t-il preuve d’une certaine modération puisqu’il ne semble pas lucide ni raisonnable face à cet ennemi?
— C’est pour ça qu’il faut faire remonter à la conscience cette inconscience, répondit l’organisateur du pool de pétanque.
— Sinon ils renverseront l’État tout entier pour en faire le jouet de leurs caprices, tu peux le croire, il n’y a ni mer, ni flammes, si grandes soient-elles, qu’il ne soit plus facile de calmer qu’une foule lâchée à tous les débordements de son inexpérience. Comme Platon disait…
— Laisse faire Platon, c’est un autre joueur de pétanque qui en a assez à dire, l’interrompit l’organisateur du pool de pétanque. Pour en revenir à notre sujet, c’est pour ça qu’on ne peut pas abolir l’argent d’un coup, ça prend un processus sociétal basé sur un contrat social endossé par tout un chacun. Au moins, pour commencer, le peuple pourra indexer les salaires des métiers importants pour inciter les jeunes à devenir enseignants plutôt qu’économistes.
— Mais ce droit divin liquide, c’est ce qui représente votre accès à la liberté, s’exclama Cicéron. Donc en leur donnant plus d’accès à la liberté, le peuple insultera ceux qui obéissent aux dirigeants, les traitant d’esclaves volontaires.
— Nous sommes déjà des esclaves volontaires, mais continues.
— Le peuple comblera d’honneurs les magistrats qui acceptent de devenir simples citoyens et les citoyens qui travaillent à supprimer toute distinction entre magistrat et citoyen, cracha Cicéron. Il n’y aura plus d’autorité dans les maisons des simples particuliers et ce fléau se propagera jusqu’aux animaux. Le père en vient à redouter le fils, le fils à dédaigner son père, tout respect disparaît pour que la liberté soit totale. Il n’y a plus de différence entre le citoyen et l’étranger, le maître d’école redoute ses élèves et les flattes. Les élèves méprisent les maîtres.
— Il ne faut pas trop prendre les gens pour des demeurés non plus. Il y aura toujours des demeurés, mais ils ne sont pas légion, même si on pourrait croire que tout le monde est con.
— Mais le monde est con, c’est pourquoi il faut l’encadrer, s’exclama Cicéron. Les jeunes gens vont s’attribuer l’autorité des vieillards et les vieillards vont s’abaisser aux distractions des jeunes gens pour ne pas être à leurs yeux d’ennuyeux trouble-fête. On en arrive au point où les esclaves eux-mêmes prendront trop d’indépendance et où les épouses seront en droit égal de leurs maris! Imaginez une liberté si grande que même les chiens et les chevaux, les ânes enfin, nous obligent à leur céder le passage. Voici donc la séquence inévitable de cette anarchie sans limites!
— Ta gueule Cici, c’est toi qui es con là, s’écria l’organisateur du pool de pétanque. Il faut apprendre aux jeunes à ne pas trop croire les adultes, à ne pas tenir comme vérité ce qu’ils disent être la vérité. Que les vieux veulent chiller avec les jeunes pour entretenir une certaine relation, pourquoi pas? Notre âge et nos responsabilités ne nous assignent pas un rôle rigide. En ce qui concerne les esclaves, il n’en reste plus beaucoup à notre ère, mais leur dépendance n’est possible que sous une réalité économique. Sinon, les femmes ont les mêmes droits que les hommes, vieux misogyne. Et finalement, le seul endroit où les gens doivent céder le passage aux animaux c’est en Inde, pour les vaches seulement, et ils ne font pas ça par excès de liberté, c’est un endoctrinement religieux. Tous ces problèmes que tu perçois sont l’effet d’une liberté non soumise à la raison.
— Cette licence excessive peut être dangereuse quand les citoyens arrogants et chatouilleux au moindre recours à la force du pouvoir la considèrent comme la seule liberté. Ils s’irritent et sont incapables de le supporter ; ils en viennent à ne plus tenir compte des lois afin de vivre absolument sans maître. Et de là peut jaillir une nouvelle tyrannie.
— Pas bête, mais cependant, il faut toujours que le peuple ait la liberté de se rebeller, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Au final, la seule chose qu’on peut dire de la liberté, c’est qu’elle n’est pas la fin de la raison, car comment trop de raison pourrait être néfaste?
— Justement, c’est la liberté elle-même qui condamne à la servitude ces citoyens trop libres, s’écria Cicéron. Il en est ainsi de tout ce qui dépasse la mesure, qu’il s’agisse du temps qu’il fait, de l’agriculture ou de l’état du corps, quand on a bénéficié d’une abondance exagérée, les choses tournent en général à l’excès opposé ; c’est surtout vrai en politique. La liberté excessive dont j’ai parlé se transforme en servitude excessive aussi bien pour le peuple que pour les citoyens.C’est ainsi que la liberté extrême fait naître une tyrannie, c’est-à-dire une servitude qui est la plus injuste et la plus cruelle.
— Cici, tu parles carrément du kyuensiiisme, la religion inconsciente du peuple kyurensiiite, affirma l’organisateur du pool de pétanque. Leur seul but est de dépasser toute mesure.
— Ces kyurensiites, devenus monstrueux, finiront par choisir quelqu’un qui servira de chef contre les premiers citoyens déjà abattus et chassés de leur rang.
— Les rémoras de Kyurensi se pêchent entre eux, en effet. Continue.
— Ces derniers vont choisir un homme audacieux, dépravé, qui persécute sans scrupule ceux qui souvent ont rendu des services éclatants à l’État.
— C’est ainsi que les politiciens font tout pour réduire les dépenses en santé et en éducation, tout en n’indexant pas adéquatement les salaires des professeurs et du personnel soignant.
— Ce nouveau chef, il distribuera au peuple et les biens d’autrui et les siens ; comme, tant qu’il est simple citoyen, la crainte le retient, on lui confèrera des pouvoirs supérieurs, on les renouvellera constamment et on l’entourera de gardes du corps. Enfin, il finira par tyranniser ceux-là mêmes qui l’ont élevé au rang suprême.
— Si nous ne court-circuitons pas le droit divin liquide, oui, ça pourrait advenir ainsi. Or, la géninomie n’est pas comme l’économie ou autre régime politique. Il n’y aura pas de médiation entre le peuple et sa bonne volonté grâce à la technologie du transrosaire. Non, tu ne connais pas ça.
— Je vous le souhaite, renchérit Cicéron. Si ce n’est pas le cas, souhaitons que ce soient les gens de bien qui les renverseront ; il y aura une renaissance politique. Si, au contraire, il s’agit d’aventuriers, ils se formeront une autre faction, un autre genre de tyrannie. Sinon, au départ, le peuple pourrait sortir d’un régime aristocratique, souvent excellent, détourné de la bonne voie par quelconque erreur morale. Nous pouvons donc voir que la constitution de l’état, c’est comme une balle que des tyrans arrachent aux rois les premiers citoyens ou le peuple aux tyrans, les factions ou les tyrans aux premiers citoyens ou au peuple. Jamais la forme politique n’est maintenue sans changement, de façon un peu durable.
— On tourne en rond tant que le monarque réel sera Kyurensi, tu as raison, acquiesça l’organisateur du pool de pétanque. D’où l’importance de l’exorciser au plus vite.
— Je rêve qu’il existe dans l’État un élément de prédominance royale, que l’on accorde une influence aux premiers citoyens, enfin que l’on réserve certaines questions au jugement et à la volonté de la foule.
— L’Ensemble Potentiel, nom donné à notre monde une fois devenu symbiotique, sera cet élément royal. Sa fondation reflètera l’influence des premiers fondateurs et toutes les questions pourront être vues par la foule, nous aidant à déterminer la bonne volonté de l’organisme. Ceci assurera une certaine égalité des droits, comme du droit divin liquide, et une stabilité au système politique, nous sortant de notre primitivisme.
— Évidemment, car les régimes primitifs versent aisément dans des vices exactement opposés à leur nature : un roi devient ainsi un tyran ; une aristocratie devient une faction ; un peuple n’est plus guère qu’une cohue où tout est confondu, récita Cicéron. D’autre part, les systèmes politiques eux-mêmes passent souvent à des régimes tout différents. Or, il n’y a pas de motifs de révolution dans un État bercé par l’unité harmonieuse de l’organisation politique mixte.
— J’appelle ça la géninomie.
Boule #G : De la République des lois – Livre Premier
— Dans tes dialogues, Cici, tu dis que tant que vivront les lettres latines, il y aurait un chêne, nommé «le chêne de Marcus», qui vieillira pendant des siècles sans nombre. Je me suis senti interpellé ; car ce chêne, il s’agit bien de l’État idéal?
— En effet, par Minerva.
— Quand j’ai commencé mon travail sur la géninomie, j’ai nommé les étapes pour le faire advenir «Le Tilleul de l’Ensemble Potentiel». Et pour en revenir aux lettres latines, le français, l’évolution de la langue gauloise, était la langue parfaite pour débusquer Kyurensi dans notre subconscient, et avoir parlé une autre langue natale, je ne sais pas si ça m’aurait été possible.
— C’est merveilleux, par Saturne. Or, comment savoir si les faits rapportés sont vrais ou inventés? Car autres sont les lois de l’histoire, autres celles de la poésie. Le premier a pour objet propre la vérité, tandis que l’autre veut surtout donner du plaisir. C’est pourquoi il faut écrire l’histoire, comme le faisaient les Grecs.
— T’inquiètes, l’histoire a fait couler beaucoup d’encre depuis ton décès, dévoila l’organisateur du pool de pétanque.
— J’espère qu’elle n’a pas été écrite avec une sécheresse inégalée par des auteurs à l’esprit chétif, commenta Cicéron. Il faut du talent pour relater fidèlement l’histoire. Il faut oser élever le ton, déployer une vigueur rude et sauvage avec un style éclatant poli par l’étude. Il faut écrire avec soin, sans imiter la faiblesse et l’ignorance de ses devanciers. Il ne faut pas discourir avec de l’enflure, des sottises et de l’exagération, ni s’attarder à des puérilités ou des légendes rapportées sur nos fondateurs.
— L’histoire n’est pas parfaite : elle est écrite par les vainqueurs de la guerre, dit l’organisateur du pool de pétanque. Et la tâche d’interpréter le droit devient plus difficile.
— C’est pourquoi il faut partir de la nature, dit Cicéron. En nulle matière on ne peut de plus belle façon étaler tous les dons que l’homme a reçus de la nature, montrer quelle foule d’excellentes choses renferme l’âme humaine, quels offices, quelles fonctions nous sommes de naissance tenus de remplir, les liens qui nous unissent aux autres hommes et la société naturelle qu’ils forment. Une fois ces principes posés, on trouvera facilement la source des lois et du droit.
— Vous êtes tous pareils, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Vous croyez pouvoir déterminer la nature de l’homme et vous vous fourvoyez tous.
— Mais notre discussion doit comprendre tout le droit dans son universalité et les lois ; ainsi ce que nous appelons le droit civil ne peut occuper qu’une place réduite et étroite dans le droit considéré selon sa nature.
— Tu crois que la nature de l’homme contient la nature de la loi?
— Bien évidemment, s’exclama Cicéron. Ceux qui font autrement, dans l’enseignement du droit civil, suivent une méthode bonne à former des chicaneurs plutôt que des hommes soucieux de la justice.
— Je vais essayer d’être concis ici, parce qu’il y aura une page réservée à la nature de l’homme dans le Kyurensi Kodex, mais vous ne faites même pas la différence entre règle et loi. Il n’y a pas de lois dans la nature, que des règles. Une loi peut être enfreinte et est basée sur une convention. On peut tuer même si c’est illégal, les lois encadrent seulement la punition si elle n’est pas respectée. Les règles, pour leur part, sont les mesures mêmes de la nature. On ne peut violer la gravité. On peut empêcher le soleil de briller et la pluie de tomber.
— Donc vous ne croyez pas que la loi est la raison suprême, gravée en notre nature, qui prescrit ce que l’on doit faire et interdit ce qu’il faut éviter de faire? demanda Cicéron.
— Notre nature est l’état de besoin, rien de plus, rien de moins, trancha l’organisateur du pool de pétanque.
— Par Pluton, moi je crois que la loi est la force de la nature, elle est l’esprit, le principe directeur de l’homme qui vit droitement, a règle du juste et de l’injuste. Or, pour établir le droit, partons de cette loi suprême qui, antérieure à tous les temps, a précédé toute loi écrite et la constitution de toute cité. Puisqu’à ce genre de cité nous devons approprier nos lois et jeter à cet effet comme des semences de mœurs, car il ne faut pas s’en remettre seulement à des lois écrites, je chercherai l’origine du droit dans la nature, qui sera notre guide dans toute cette discussion. Alors, cher organisateur du pool de pétanque, m’accorderez-vous que c’est la force, la nature, la raison, la puissance, l’esprit des dieux immortels, leur divinité, dirai-je à défaut d’un autre mot exprimant mieux ma pensée, qui gouverne la nature entière?
— Non, je ne te l’accorde pas. La nature n’a pas de loi, d’intention ou de but, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. La nature n’est qu’une symbiose totale et parfaite qui englobe tous les êtres vivants. C’est ça le mot qui te manque : «symbiose».
— C’est comme parler de Dieu en fait, commenta Cicéron. Or, Dieu n’a souci de rien ; ni de lui-même ni d’autrui. Puis donc il n’y a rien de meilleur que la raison et qu’elle se trouve dans l’homme et dans Dieu, elle crée entre Dieu et l’homme une première société. Si la raison leur appartient à l’un et à l’autre, la droite raison leur est aussi commune. Il faut obéir à l’ordre qui règne dans les cieux, au principe divin qui anime le monde, au Dieu tout puissant ; de sorte qu’on peut regarder cet univers comme la patrie commune des dieux et des hommes. Les dieux et les hommes sont unis par des liens de famille et de parenté.
— Nous avons développé notre raison dans l’oisiveté que notre ingéniosité nous a permise au cours des âges, elle ne nous est pas léguée par une entité quelconque. Cette relation entre Dieu et l’homme dont tu parles, c’est simplement un processus psychique de récursivité entre l’esprit et ses propres fonctions. Nos idées copulent entre elles, elles sont vivantes, animées par les apeirotypes.
— Je ne connais pas les apeirotypes, commenta Cicéron.
— Personne ne connait ça. Vois ça comme une dualité subconsciente non lexicale à la base de notre vision du temps selon un narratif cohérent.
— Pourtant, tandis que les autres éléments dont se compose la nature de l’homme lui viennent d’un ordre de choses soumis à la corruption, sont fragiles et périssables, l’âme doit son origine à Dieu ; c’est pourquoi l’on peut dire qu’il y a parenté entre les êtres célestes et nous, que nous sommes de leur race, leur lignée. C’est pourquoi aussi, parmi tant de genres d’animaux, nul, sauf l’homme, n’a la moindre notion de divinité ou de vertu ; et parmi les hommes il n’est point de nation, qu’elle soit pacifiste ou farouche, qui, tout ignorante qu’elle est du Dieu qu’il faut avoir, ne sache qu’il faut en avoir un. Or, la vertu ‘est autre chose qu’une nature achevée en elle-même et parvenue à sa perfection. Les richesses qu’engendre la nature semblent être des dons faits à dessein, non des productions fortuites. Un nombre infini d’arts furent créés sous la direction et par les enseignements de la nature.
— Premièrement, Cici, on ne peut présumer de ce qui se passe dans la subjectivité des animaux. S’ils ont des notions de divinité, il nous est impossible de le découvrir de façon empirique. Deuxièmement, ce que tu appelles «l’âme» n’est que la somme des processus cognitifs et subconscients de notre psyché que nous nommons «la conscience». Elle n’implique aucun dieu, que de la réflexion, permise par notre rébellion contre la nature, de laquelle nous tentons toujours de nous extraire sans succès, ne comprenant pas que nous dépendons d’elle pour tout. C’est cette même réflexion qui a permis de créer un nombre infini d’arts, la nature elle-même étant l’obstacle numéro un devant l’art ou toute forme d’entreprise pour s’émanciper de la nature.
— Pourtant, quand je regarde l’homme, je ne peux que constater que cette même nature ne s’est pas contentée de le douer d’un esprit prompt, elle lui a encore départi des sens, comme autant de gardiens et de messagers, elle a mis en lui, pour servir de fondement à la science, la connaissance encore incomplète d’un grand nombre de choses ; elle lui a donné un corps souple et très adapté à la nature de l’esprit humain, récita Cicéron.
— Cici… Premièrement, si la nature nous a dotés de la raison, cette dernière ne pouvait pas être développée tant que nous restions dans l’état de nature. Alors, pourquoi nous doter de quelque chose qu’il nous est impossible de développer en son sein? Notre raison s’est développée au cours des millénaires à force d’avoir de plus en plus de temps libre pour penser. Penser, c’est bien notre seule liberté inaliénable.
— Peut-être, mais les yeux des hommes traduisent avec une finesse presque excessive tous les sentiments dont l’âme est affectée et ce qui, dans l’homme seul mérite ce nom, le visage, reflète le moral ; les Grecs ont bien reconnu cette propriété, quoiqu’ils n’aient pas de mot pour l’exprimer.
— Il y a un philosophe français, ou gaulois pour toi, qui s’appelait Deleuze, qui a inventé la notion de visagéïté, mais c’est trop flyé pour toi et ça nous ferait bifurquer du sujet présent, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Et en psychologie cognitive, il a été démontré que le décodage visuel des visages est un processus complexe qui est potentiellement lié à une partie du cerveau qui est responsable de toute forme d’expertise. Nous sommes naturellement experts à décoder les visages.
— C’est fantastique tout ce progrès, s’exclama Cicéron. La nature est elle aussi par elle-même en voie de progrès : sans autre guide, et partie de ces éléments dont elle avait une première et confuse connaissance, elle fortifie et perfectionne d’elle-même la raison. Nous sommes nés pour la justice, et que le droit a son fondement, non dans une convention, mais dans la nature.
— Non, tête de cochon! La nature n’a rien à foutre de la raison. Les seuls plans dans la nature sont encodés dans l’ADN des différents organismes pour encadrer leur croissance et leur décroissance. Et ce n’est pas dans ces molécules que la raison se cache. Elle se développe dans notre monde intérieur, n’ayant rien à foutre de la nature. La justice, les lois, les obligations, ce sont toutes des conventions entre humains qui se veulent égaux.
— Si l’étrangeté des coutumes, la vanité des opinions ne détournaient pas, ne pliaient pas nos faibles âmes moutonnières, nul homme ne serait aussi semblable à lui-même que tous le seraient à tous, dit Cicéron. Quoi que l’on veuille poser de l’homme, ce que l’on pose s’applique à tous. C’est bien la preuve qu’il n’y a pas dans le genre humain de dissemblances, autrement la même définition ne s’étendrait pas à tous.
— Tous pareils et tous uniques, c’est ce qu’on dit, commenta l’organisateur du pool de pétanque.
— La parole est l’interprète de l’esprit, les mots diffèrent, leur signification ne varie pas.
— On appelle ça la récursivité entre signifiant et signifié.
— Si vous le dites, murmura Cicéron. Pour en revenir à cette ressemblance des hommes entre eux, elle apparait non seulement dans les actions droites, mais aussi dans les écarts de conduite. Tous se laissent prendre au plaisir, attrait de la laideur morale, il est vrai, mais qui, par erreur de jugement, a quelque ressemblance avec un bien naturel.
— Faut reconnaître la différence entre plaisir, joie et bonheur pour ne pas être esclave de ces bénéfices.
— Nous sommes esclaves de notre âme, ajouta Cicéron. On cherche la vie parce qu’elle nous maintient dans l’état où nous a placés notre naissance, on met la douleur au rang des plus grands maux, tant à cause de sa rudesse propre, que parce qu’elle semble annoncer la destruction de la nature. La ressemblance qui existe entre une vie belle et une vie glorieuse fait que nous paraissent heureux ceux qui sont honorés, malheureux ceux qui sont sans gloire. Mais quelle nation ne chérit pas la douceur, la bienveillance, la bonté d’âme et la reconnaissance? Où l’orgueil, la méchanceté, la cruauté, l’ingratitude ne sont-ils point objets s’aversion?
Cicéron lança encore un regard au k avec deux barres qui s’astiquait toujours le manche avec orgueil.
— Dans le système capitaliste, Cici, ajouta l’organisateur du pool de pétanque. Ce régime injuste est anti-symbiotique.
— Il suit de là que la nature a mis en nous l sentiment de la justice pour que tous nous nous venions en aide l’un à l’autre et nous rattachions l’un à l’autre ; et c’est dans toute cette discussion ce que j’entends par nature.
— Fallait le dire avant, Cici, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Donc tu reconnais la symbiose dont je te parle depuis tout à l’heure?
— Bien sûr, mais telle est la corruption causée par les mauvaises habitudes qu’elle éteint en quelque sorte la flamme allumée en nous par la nature, engendre et fortifie les noirceurs qui lui sont opposées.
— C’est exactement ce qui fortifie Kyurensi, l’ombre du subconscient collectif en cette ère du requin, confirma l’organisateur du pool de pétanque.
— Or, la raison est commune à tous ; le droit leur a donc été donné aussi. Socrate maudissait à juste titre le premier qui a séparé l’utile de la nature, ouvrière de justice.
— Cici, tu ne décroches pas, se choqua l’organisateur du pool de pétanque. Le droit ne nous a pas été donné, nous l’avons imaginé et façonné inlassablement entre semblables, sages et moins sages.
— Le sage doit nécessairement ne pas pouvoir s’aimer lui-même plus qu’il n’aime son ami, ce qui parait incroyable à certaines personnes, renchérit Cicéron. Tel est le caractère de l’amitié, qu’elle cesse d’être entièrement, sitôt qu’on s’accorde à soi-même préférence quelconque sur son ami.
— Je sais et ça ne me parait pas incroyable, au contraire.
Dernière boule
— Alors? Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— Est-ce que je peux prétendre que ce sera un perpétuel cycle de l’un vers l’autre, et ensuite de l’autre vers le premier?
— Si tu as raison, l’ère du requin ne prendra jamais fin et ça ne peut que nous mener à la ruine.

