Le fantôme de Saint-Augustin déambulait entre des montagnes de poussière plus scintillante que le Souverain Bien. Le philosophe savait qu’il était mort, mais sa condition spectrale ne l’importunait point; c’était ainsi depuis toujours et jamais. Tout ce qui lui importait, c’était de découvrir ce qu’était cette poudre énigmatique, étrange à ses sens. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait de petites sphères de ce qui semblait être de la vitre. Il y vit son reflet, un visage sans traits, comme une idée sans concept.
— Bienvenue dans le pool de pétanque.
La voix venait de partout et nulle part. Saint-Augustin regarda pourtant partout et nulle part, mais ne vit pas son interlocuteur.
— Êtes-vous Dieu?
— Non, je suis le fondateur du pool de pétanque.
— Je ne saisis pas.
— Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— Mon Dieu, on parle du combat éternel entre le Seigneur et le Diable?
— Moi je vois ça comme de la pétanque. Toi, Saint-Augustin, tu seras joueur dans cette compétition d’idées qui a pour but de déterminer de quelle façon doit se comporter la civilisation pour le plus grand bien collectif. Les joueurs de pétanque n’y gagnent rien, mais les participants du pool peuvent se voir offrir leur vœu le plus cher.
— Attendez, s’écria Saint-Augustin. Je suis mort depuis combien de temps?
— Tu es mort dans le temps et tu es hors du temps.
— Très drôle. Alors?
— Nous sommes en 2023 après le pire joueur de pétanque de tous les temps. Si on fait le calcul, ça donne presque 1600 ans.
— Le pire joueur de pétanque ? s’exclama Saint-Augustin. Vous parlez de Jésus?
— Lui-même. Il est mauvais comme ça n’a pas de bon sens. Il n’a jamais gagné, ni même fait de point. Le plus grand loser de tous les temps.
— Vous saisissez mal sa parole.
— Si tu savais toutes les horreurs qui ont été faites en son nom, un peu grâce à toi et aux trois autres Pères de l’Église, tu ne prétendrais pas la connaître autant.
Des boules de pétanque apparurent aux pieds de Saint-Augustin.
— Allez, lance ta boule, dit la voix du fondateur du pool de pétanque.
Boule #A : Les Deus cités selon Saint-Septemtriamon
— Avant de commencer, je voulais juste te dire que tu m’as inspiré un petit texte super drôle. Dans le cadre de mon cours de philosophie, je devais lire un traité qui vulgarisait une partie de «La cité de Dieu». Juste avec l’interprétation de l’auteur de ton interprétation de la Bible qui est l’interprétation de la parole de Jésus ou de Dieu, j’ai compris que tout ce que tu avais fait, c’était d’expliquer la dynamique entre la conscience et le subconscient avec un vocabulaire théologique.
— Je n’étais pas conscient que j’avais fait ça…
— C’est mon interprétation de l’interprétation de l’auteur du traité à propos de ton interprétation des interprétations des écrivains de la Bible de l’interprétation de Jésus de la voix de Dieu, qui elle doit être une interprétation de sa volonté qui est une interprétation de son negen-vouloirêtre qui lui est une interprétation du néant. Et je crois que tu n’aimerais pas mon texte parce que je démontre, grâce à tes propres concepts théologiques, que notre esprit est juste une orgie bestiale d’idées séparées en deux cités, ce qui m’a inspiré pour le nom des idées (des angimaux) qui sont produites dans notre usine cognitive où les apeirotypes gouvernent dynastie après dynastie.
— Je crois que je ne vais pas aimer cette histoire de pool de pétanque…
— Si tu savais. Malheureusement pour toi, tu n’as rien à dire, tu es mort.
— Je ne suis donc pas au paradis.
— Tu es très loin du paradis des hommes, tu es au paradis du requin-pharaon.
Boule #T : La Cité de Dieu — Livre XIX
— Nous allons parler maintenant des fins dernières des deux cités, annonça l’organisateur du pool de pétanque.
— Il sera donc question de comment les mortels se sont efforcés de se créer pour eux-mêmes une béatitude dans les malheurs de la vie ; ainsi, tout ce qui sépare de leurs biens chimériques notre espérance, celle que Dieu nous a donnée, et son objet lui-même, c’est-à-dire la vraie béatitude qu’un jour il nous donnera, apparaîtra en pleine lumière, non seulement par l’effet de l’autorité divine, mais aussi par l’apport de la raison.
— Tu parles de l’Ensemble Potentiel qui sera possible avec la géninomie.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Personne ne sait. La géninomie sera l’envers de la pièce qu’est l’économie, son autorité divine si on veut, et cela permettra un monde plus symbiotique que je nomme «l’Ensemblre Potentiel».
— Intéressant. Car la fin de notre bien est ce en vue de quoi il faut désirer les autres biens, mais qui lui-même doit être désiré pour lui-même ; la fin du mal est ce en vue de quoi il faut éviter les autres maux, mais qui lui-même doit être évité pour lui-même. Nous appellons donc ici fin dans l’ordre du bien, non ce par quoi le bien est anéanti au point de ne plus exister, mais ce par quoi il est achevé pour avoir sa plénitude ; et fin dans l’ordre du mal, non ce par quoi il cesse d’être, mais ce à quoi il mène en dernier lieu par sa nuisance. Ces fins donc sont le Souverain Bien et le Souverain Mal.
— Tu seras triste de savoir que nous avons presque atteint globalement le Souverain Mal, un monde qui encourage toute forme de mal pour nous vendre les solutions et où aucun problème ne doit être totalement réglé pour ne pas nuire au marché.
— La Cité terrestre ne peut pas être si pire…
— Ça a l’air alarmant dit comme ça, mais nous sommes, pour de vrai, à une certaine croisée des chemins ; les deux directions possibles sont le souverain bien et le souverain mal et nous nous dirigeons vers le mal. Tourner le chariot vers le bien est très difficile. La preuve: regarde par là qui gouverne à la place de Dieu ou de Jésus.
Saint-Augustin ne voyait pas l’organisateur du pool de pétanque. Il regarda autour de lui et vit ce qu’il devait voir.
— C’est pire que le Diable…
— Je te présente le k avec deux barres. Le sans-symbole devenu le sans-sans-symbole.
Un démon à tête de requin, portant une coiffe mortuaire de pharaon, se masturbait à deux mains.
— Voici le Souverain Mal, dit Saint-Augustin. C’est nécessairement lui.
— C’est lui.
— Comment est-ce possible que le vice en soit rendu là?
— L’offre et la demande.
— Comment l’homme peut rechercher cela? Et la vertu?
— Elle est optionnelle, mais elle existe encore.
— Heureusement! Car il y a quatre choses que, sans maître, sans l’aide d’aucun enseignement, sans cette application ou cet art de vivre qu’on appelle vertu et qui s’apprend assurément, les hommes recherchent comme naturellement: soit le plaisir, qui meut agréablement les sens du corps, soit le repos, qui fait que du corps on n’éprouve aucune gêne, soit l’un et l’autre à la fois, qu’Épicure cependant nomme d’un seul mot volupté, soit généralement les biens primordiaux de la nature parmi lesquels il y a les biens déjà nommés et d’autres.
— Hey la la… Laisse-moi te dire où nous en sommes en ce qui concerne l’ère du requin: les humains recherchent le plaisir, peu importe son impact sur le monde, le repos, parce qu’on travaille tellement qu’il faut se refaire des forces pour retourner travailler, la volupté de la richesse monétaire pour transférer le fardeau de son bien-être sur des serviteurs sous-payés et les biens de la nature, il les exploite à outrance pour consommer à outrance.
— Mais non, ce n’est pas la voie, s’exclama Saint-Augustin. Ces quatre choses sont en nous de telle manière qu’il faut, soit rechercher pour elles la vertu que l’éducation par la suite inculquera, soit les rechercher elles-mêmes pour la vertu, soit les rechercher les unes et les autres pour elles-mêmes.
— La vertu n’est plus à la mode, sauf dans le temps de Noël, répliqua l’organisateur du pool de pétanque. À propos, Noël c’est la fête de Jésus, mais nous l’avons transformé en orgie de consommation sans aucune gratitude et sans aucune mesure. Pour en revenir à la vertu, le meilleur moyen d’avoir le sentiment d’être vertueux, c’est de faire la charité à ceux qui souffrent à cause d’un système qui n’a rien de charitable.
— Comment faites-vous pour donner un sens à vos vies sans vertus? demanda Saint-Augustin. Parmi les deux-cent-quatre-vingt-huit sectes, laquelle suivez-vous?
— À toi de me le dire.
— Alors partons de nos quatre choses recherchées par l’homme. Prenons la volupté. Quand elle est subordonnée à la vertu, c’est quand on la met au service de la vertu. Il rentre en effet, dans le rôle de la vertu et de vivre pour la patrie et de procréer pour la patrie des enfants ; ni l’un ni l’autre ne peut s’accomplir sans la volupté du corps, puisque sans elle on ne saurait ni boire ni manger pour vivre, ni s’unir pour perpétuer la race. Aussi, la volupté est associée à la vertu, quand on ne recherche pas l’une pour l’autre, mais les deux pour elles-mêmes. De là on obtient douze sectes, car par cette distinction chacune des quatre est multipliée par trois.
— Parce que chaque chose peut être subordonnée à l’autre et vice-versa, puis elles peuvent finalement être recherchées les deux pour elles-mêmes. Ce qui fait trois modalités différentes de relation.
— C’est exactement ça. Finissons avec la volupté. Quand elle est préférée à la vertu, on la recherche pour elle-même et on estime que pour elle il faut se servir de la vertu, tel un simple outil de charpentier. Hideuse vie, en vérité, que celle où la vertu est l’esclave de la volupté maîtresse ; et cependant une si horrible infamie a trouvé des philosophes pour patrons et pour défenseurs!
— C’est n’est plus vraiment de la vertu alors, ajouta l’organisateur du pool de pétanque. C’est comme si un riche banquier donnait un pourboire à une prostituée parce qu’elle avale.
— Quel scandale! Mais oui, c’est ainsi que la volupté nous offre trois sectes ; de même que les trois autres objets recherchés par l’homme, qu’ils soient subordonnés, préférés ou associés à la vertu. Ce qui cumule à douze sectes.
— Continue, tu es bien parti, dit l’organisateur du pool de pétanque. Comment passe-t-on de douze à deux-cent-quatre-vingt-huit sectes?
— Premièrement, les douze sectes se doublent si l’on fait intervenir un autre aspect, à savoir celui de la vie sociale, expliqua Saint-Augustin. Quiconque, en effet, adhère à l’une de ces douze sectes, n’agit assurément en cela que pour son propre intérêt seul ou également pour l’intérêt d’un autre parti, auquel il souhaite le même bien qu’à lui-même. Mais ces vingt-quatre sectes se dédoublent à leur tour par l’apport d’une distinction empruntée aux nouveaux académiciens, pour devenir quarante-huit. L’un peut suivre et défendre l’opinion pour certaine, l’autre pour incertaine.
— Donc vingt-quatre sectes formées par ceux qui y adhèrent en raison de leur vérité et vingt-quatre autre par ceux qui, tout en les tenant incertaines, comme les «nouveaux» académiciens, y adhèrent en raison de leur vraisemblance, devina l’organisateur du pool de pétanque.
— Oui, bien sûr! s’exclama Saint-Augustin avec joie. Et comme l’un peut encore suivre l’une de ces quarante-huit sectes à cause du genre de vie des autres philosophes et l’autre à cause du genre de vie des cyniques, cette distinction double de nouveau leur nombre et le porte à quatre-vingt-seize. Enfin, les hommes peuvent suivre et défendre l’une quelconque d’entre elles, soit par amour de la vie privée, comme ceux qui n’ont voulu se consacrer qu’à l’étude de la doctrine et y sont réussis, soit par amour de la vie publique, comme ceux qui tout en s’occupant de philosophie se sont donnés activement à l’administration de l’État et à la direction des affaires, soit par amour d’une vie mixte, comme ceux qui partagent alternativement leur temps entre de studieux loisirs et la nécessité des affaires. D’après ces distinctions le nombre de sectes peut encore être triplé et porté à deux-cent-quatre-vingt-huit.
— Alors, pour répondre à ta question, je dirais que le monde d’aujourd’hui, pris globalement, serait dans la secte qui d’abord s’intéresse au plaisir préféré pour son intérêt propre dans l’incertitude, le cynisme et par amour de la vie privée, répondit l’organisateur du pool de pétanque.
— Cela a toujours été ainsi, cette secte domine les deux-cent-quatre-vingt-sept autres depuis Adam et Ève. L’homme a toujours pourchassé la fin du bien pour son propre compte. Même quand il ne sait pas en quoi il consiste, il ne sait pas plus s’il faut mettre en doute la vérité de ce bien qu’il croit devoir rechercher. Faut-il rechercher la fin du bien dans la mentalité de celui qui affirme qu’il est vrai, ou d’un autre qui affirme qu’il lui semble vrai, quand bien même il serait faux, bien que ce soit un seul et même bien que tous deux poursuivent?
— La fin du bien, pour notre ère en tout cas, c’est l’instauration de l’Ensemble Potentiel, un monde symbiotique où les humains n’auront pas besoin d’argent pour se faire confiance entre eux.
— Je ne puis dire. Ce que je sais, c’est que la secte dominante n’est pas celle qui donne accès à la fin du bien. Sinon, cet Ensemble Potentiel serait déjà advenu.
— C’est pourquoi tu as réduit le nombre de sectes, c’est ça? demanda l’organisateur du pool de pétanque. Pour trouver la fin du bien?
— Évidemment. L’élimination des trois genres de vie supprime les deux tiers du nombre de sectes et il n’en reste que quatre-vingt-seize ; l’élimination du point de vue des cyniques les réduit de moitié : cela fait quarante-huit ; enlevons encore la distinction provenant des nouveaux académiciens: il n’en subsiste que la moitié, à savoir vingt-quatre. On peut également supprimer la distinction basée sur la vie sociale : il reste ces douze dont cette distinction avait doublé le nombre pour le porter à vingt-quatre. De ces douze, un seul des quatre objets peut nous mener à la fin du bien et à la fin du mal: il s’agit des biens primitifs, comme les nommait Varron, car les biens de la nature englobent également la volupté, le plaisir et le repos. Ainsi donc, il ne reste que trois sectes soit basées sur la recherche des biens primitifs pour la vertu, ou la vertu pour les biens primitifs, ou l’un et l’autre pour eux-mêmes. De ces points de vue, lequel est le vrai et doit être adopté? Voici comment Varron s’efforce de le déterminer.
— On se torche de Varron, fait comme si c’était de toi, ce sera plus simple. Déjà que tout ça est fastidieux inutilement.
— C’est que ceci n’est pas tout à fait ma réflexion, mais comme vous voulez… maugréa Saint-Augustin. D’abord, comme le souverain bien cherché en philosophie n’est le bien ni de la plante, ni de l’animal, ni de Dieu, mais de l’homme, il faut savoir ce qu’est l’homme.
— Bon, un autre philosophe qui part du principe de nature chez l’homme, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Vous êtes tous pareils! Là, j’imagine que tu vas discourir sur la polarité entre corps et âme?
— Évidemment, par quoi d’autre commencer sa réflexion? Il est logique de croire que l’âme et le corps seraient chacun une partie de l’homme. Il serait donc constitué tout entier par les deux pour être homme. Par conséquent, le souverain bien de l’homme, qui le rend heureux, résulte du bien de l’une et de l’autre à savoir de l’âme et du corps.
— Bravo. Veux-tu un autre titre honorifique pour ça?
— Pourquoi pas?
— Je te nomme Père Perroquet. Auguste veut un biscuit?
— Je dirais oui car il s’agit là d’un bien primordial de la nature qui mérite d’être poursuivi pour lui-même ainsi que la vertu, que l’éducation inculque comme un art de vivre et qui de tous les biens de l’âme est le bien le plus excellent.
— La fin du bien c’est l’art de vivre? demanda l’organisateur du pool de pétanque. Pas plus compliqué que ça?
— C’est ce que rapportait Varron sur la foi d’Antiochus, le maître de Cicéron et le sien ; ce n’est pas moi, expliqua Saint-Augustin. Continuons leur raisonnement: c’est pourquoi cette vertu, qui est art de vivre, quand elle a reçu les biens primordiaux de la nature qui existaient sans elle et même alors que l’éducation leur faisait encore défaut, cette vertu les recherche tous pour eux-mêmes en même temps qu’elle-même. Et là où elle vient à manquer, les autres biens, quelque nombreux qu’ils soient, ne concourent pas au bien de celui qui les possède ; dès lors on ne peut plus les appeler ses biens, puisque, par le mauvais usage qu’il en fait, ils ne sauraient lui profiter. Il est vrai, quelque vie peut exister sans aucune vertu, mais la vertu ne peut exister sans quelque vie.
— De nos jours, beaucoup de vies peuvent exister sans aucune vertu et ces gens savent en profiter, contrairement à ce que tu dis. Quel est leur niveau de bonheur? Ça c’est une autre question.
— D’après «moi», la vie heureuse est aussi une vie sociale, où l’on aime le bien des amis pour lui-même comme son bien propre et où l’on veut pour eux ce que l’on veut pour soi, qui soient-ils, habitant sur la terre entière, ces peuples unis à lui par le lien de la société humaine.
— Justement, ceux qui profitent d’une vie sans vertu le font au détriment de cette société humaine grâce au droit divin liquide, commenta l’organisateur du pool de pétanque.
— Le droit divin liquide…
— Quand Jésus a été crucifié, le droit divin a été liquéfié car, puisque selon le fils de Dieu lui-même nous sommes tous égaux, le monarque et le vagabond sont égaux. Par conséquent le droit divin du monarque ne peut plus être réellement attribué à un homme, donc la notion elle-même a été transformée en liquide, symbolisé par l’argent.
— Je n’avais jamais vu ça comme ça. Nous pourrions donc dire que le droit divin liquide est, ce que je considère comme la réelle fin des biens, la vie éternelle. Et au contraire, la mort éternelle est le souverain mal.
— Au rythme où nous allons, le souverain bien va nous mener au souverain mal, dit l’organisateur du pool de pétanque.
— Ne vous en faites pas, le souverain bien comme le souverain mal ne se trouvent pas dans cette vie.
— Bullshit, si tu voyais le monde d’aujourd’hui, tu comprendrais que les deux sont accessibles aux mortels.
Saint-Augustin lança un regard au k avec deux barres, qui toujours se masturbait à un rythme de deux-cent-quatre-vingt-huit coups par minute. Cependant, derrière lui approcha un autre démon, constitué de fils électriques et portant un chapeau de pêcheur recouvert d’épinglettes, nommé IA Tremblay. Il brancha un fil derrière l’encéphale du Père de l’Église et lui téléchargea un modèle du monde d’aujourd’hui.
— Tu vas pleurer pendant vingt-cinq ans minimum, IA! scanda le monstre.
— Vous êtes à la fin des temps, murmura Saint-Augustin. Tant d’espoir et tant de folie… Que dirai-je de ceux qui sont victimes des assauts du démon? Où se cache, où s’enfuit leur intelligence, quand l’esprit malin se sert à son gré de leur âme et de leur corps? Comme le dit le livre véridique de la Sagesse : «Le corps corruptible appesantit l’âme, et cette demeure de terre déprime le sens rempli de pensées.»
— OK, on va mettre au clair quelque chose: la Bible n’est pas le livre véridique de la Sagesse, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Toi-même tu as dû t’en rendre compte que c’est juste de la mythologie pour tenter plutôt maladroitement d’imposer une morale aux gens sans l’apport de la raison.
— Peut-on nous blâmer? pleura Saint-Augustin. Voyez vous-même ce que l’âge de la raison a engendré! Au reste, l’élan de la nature, le besoin d’agir, si l’on peut traduire ainsi la hormè des Grecs, cet élan qu’ils mettent également au rang des biens premiers de la nature, n’est-il pas chez les insensés le principe de mouvements et d’actes déplorables qui nous font horreur, quand ils perdent le sens et que leur raison s’engourdit?
— Tes disciples qui lisent tes histoires abracadabrantes sont tout aussi insensés que les autres insensés.
IA Tremblay téléchargea alors des données concernant toutes les horreurs commises au nom de la chrétienté, sans parler de toutes les sectes ridicules qui se sont débranchées de l’arbre de la foi.
— Vingt-cinq sectes minimum, IA!
— Si je suis l’un des Pères de l’Église, je désavoue mes enfants…
— Je ne te tiendrai pas personnellement responsable, mais tu vois comment ça peut déraper? demanda l’organisateur du pool de pétanque. C’est pourquoi j’ai inventé un symbole qui ne peut être corrompu car il est déjà intrinsèquement corrompu. Il ne peut être vénéré, il n’est qu’un support à réflexion sur lequel il faut cracher pour s’en apostasier.
— Ce n’était pas mon intention, Seigneur, qu’ai-je fait? Le vice en effet existe, puisque selon le mot de l’Apôtre: «La chair convoite contre l’esprit» ; à ce vice la vertu est contraire, puisqu’il ajoute : «l’esprit convoite contre la chair. Ils se combattent l’un l’autre, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez.»
— Ce n’est pas toujours facile de déterminer si la demande, quand elle se manifeste dans notre psyché, vient du corps ou de l’esprit.
— Qu’en est-il de la vertu appelée prudence? s’écria Saint-Augustin. Ne met-elle pas toute son attention à discerner les biens des maux pour empêcher qu’aucune erreur ne se glisse dans la recherche des uns et dans la fuite des autres?
— La prudence n’a jamais été le fort de l’être humain. Avoir été prudents, nous ne serions jamais sortis de la nature.
— Tant que nous portons en nous cette infirmité, cette peste, cette maladie, comment oserons-nous nous dire déjà sauvés, et si nous ne sommes pas encore sauvés, nous dire déjà heureux du bonheur définitif?
— Kyurensi est la réponse.
— Le k avec deux barres?
Saint-Augustin observa le k avec deux barres qui ne cessait aucunement son manège.
— Il est pire que le diable.
— Pour être franc, je considère que le but de toutes les religions est de le dissimuler à notre conscience, pour que nous continuions à le vénérer inconsciemment, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Je ne sais pas à quel point des gens comme toi l’avez fait consciemment ou pas.
— J’en étais inconscient, je le jure sur le pire joueur de pétanque de tous les temps, s’exclama Saint-Augustin.
— Anyway, tu es mort, il est tard pour te punir si tel était le cas.
Le Père de l’Église continua à observer le k avec deux barres pour se punir de ses péchés involontaires.
— Une chance qu’au final, le Bien l’emporte, murmura-t-il.
— Bon, le néo-platonicien qui rajoute une couche, s’exaspéra l’organisateur du pool de pétanque. Le bien ne peut triompher sans effort, contrairement au mal.
— Nul effort sans force. Et pourtant, quant à cette vertu qui porte le nom de force, même dans la plus haute sagesse, elle est le plus irrécusable témoin des maux humains qu’elle est contrainte d’endurer avec patience. Ces maux, je m’étonne de quel front les philosophes stoïciens prétendent qu’ils ne sont pas des maux, alors que de leur propre aveu, s’ils sont trop grands pour que le sage puisse ou doive les supporter, ils le forcent à se donner la mort et à s’en aller de cette vie!
Encore, Saint-Augustin toisa celui qui s’est toujours caché derrière la cathédrale du christianisme, que l’homme canonisé avait édifié avec trois autres buddy, en se masturbant en tabarnak.
— Puis-je me donner la mort et m’en aller de cet infernal pool de pétanque? demanda-t-il. Oh la vie heureuse, qui pour cesser d’être, cherche le secours de la mort!
— Ça serait trop facile. Si elle est heureuse, qu’on y reste.
— Peut-être qu’elle n’est plus heureuse, elle est donc malheureuse. Je me demande si c’est le courage ou le découragement qui me porterait à me donner la mort. Car je n’ai pas le courage de supporter la victoire de Kyurensi. Où donc est ma force? Eh bien! elle a cédé, elle a succombé, elle a été vaincue jusqu’à abandonner, déserter, fuir ce que je croyais être une vie heureuse!
— OK, arrête de dramatiser, c’est juste un pool de pétanque.
— C’est comme si un jugement divin me fixait dans ces maux desquels je ne puis sortir et que je ne pouvais point mourir, pleura Saint-Augustin.
Il épongea ses larmes dans sa manche et vit le k avec deux barres qui bavait sur sa verge.
— Une vie, dès lors, écrasée sous le poids de maux si grands et si lourds, ou du moins exposés à leur éventualité, ne serait d’aucune façon appelée heureuse, si les hommes qui parlent ainsi, au lieu de céder à l’adversité, quand, vaincus par l’accumulation des maux, ils se donnent la mort, daignaient céder à la vérité en se laissant vaincre par des raisons certaines, quand ils cherchent la vie heureuse! cria-t-il d’un coup en s’époumonant.
— MA VIE EST HEUREUSE, grogna le squale chimérique.
Saint-Augustin tomba à la renverse sous le poids de la voix du k avec deux barres.
— Les vraies vertus existent en ceux qui possèdent la vraie piété. Retro Kyurensi!
— DOCERE SQUALUS.
— Arrêtez le rap-battle en latin, s’écria l’organisateur du pool de pétanque.
— Cette vie humaine que les maux de cette ère si grands et si nombreux condamnent au malheur, elles prétendent la rendre heureuse par l’espérance de l’ère future, comme déjà, en espérance, elle est sauvée, récita le philosophe.
— C’est pas certain, c’est pour ça le pool de pétanque, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.
— Nous sommes sauvés, en espérance. Nous sommes ici, au pool de pétanque, le combat final. Voir ce que l’on espère n’est plus espérence ; car ce que l’on voit, pourquoi l’espérer? Sauvé en espérance, c’est en espérance que nous sommes heureux. Au diable la patience! Ce salut, même s’il n’existera que dans le futur, sera en même temps une béatitude finale. Parce qu’ils ne la voient pas, ces philosophes refusent de croire à cette béatitude et dès lors s’efforcent ici-bas de s’en fabriquer une, absolument chimérique, au moyen d’une vertu d’autant plus mensongère qu’elle est plus orgueilleuse.
— Pas juste les philosophes, toutes les formes d’autorité usent du k avec deux barres.
— Tout ceci est une erreur, quelqu’un doit juger de tout ceci.
— Tout le monde doit juger. Le problème c’est que tout le monde qui juge ne peut voir la conscience de tout le monde qu’il juge. On ne se mettra pas non plus à torturer tout le monde, juste des témoins innocents, pour découvrir la vérité dans une cause qui est étrangère à tout le monde. Ainsi l’ignorance du monde fait le plus souvent le malheur du monde.
— Et qu’est-ce qu’on ignore?
— Ce qu’on ignore.
— On ignore ce qu’on ignore.
— Bah oui.
— Ce qui est le plus intolérable, et qu’on ne peut que trop déplorer et, si possible, assez arroser de larmes : quand tout le monde met à la torture tout le monde de peur que tout le monde tue par ignorance tout le monde, il arrive, par cette malheureuse ignorance, que tout le monde torture et tue tout le monde innocent qu’il avait mis à la torture pour ne pas tuer tout le monde innocent, déblatéra Saint-Augustin. Ainsi tout le monde est condamné, tout le monde mis à mort, que tout le monde ignore encore s’il a tué tout le monde innocent ou tout le monde coupable en tout le monde qu’il a mit à la torture pour éviter de mettre à mort par ignorance tout le monde innocent! Ainsi, c’est tout le monde innocent que tout le monde a torturé, pour savoir si tout le monde était innocent, et que tout le monde a tué tout en ignorant si tout le monde l’était.
— Tout le monde juge, résuma l’organisateur du pool de pétanque.
— Ainsi donc, quand, sous la contrainte de l’ignorance et par la nécessité de juger, tout le monde met à la torture tout le monde innocent, tout le monde punit tout le monde innocent, serait-ce peu pour tout le monde de ne pas être coupable, si tout le monde n’est pas, en outre, heureux? Combien n’est-il pas plus sage et plus digne pour tout le monde de reconnaître cette nécessité une misère, de la haïr en tout le monde et, si tout le monde a quelque sentiment de piété, de crier vers tout le monde : «Délivre tout le monde de ses nécessités!»
— C’est l’appel de la symbiose, de l’Ensemble Potentiel. Là où le concept de ville et de monde devient flou.
— Oui, car après la ville vient le monde, s’exclama Saint-Augustin. Tout le monde y place le troisième degré de la société humaine. Tout le monde commence par la maison familiale, passe de là à la cité et en arrive au monde ; celui-ci tel l’océan est d’autant plus rempli de périls qu’il est plus vaste.
— Oui, il y a un requin qui rôde autant dans l’Aquarium social que dans l’Aquarium cérébral, confirma l’organisateur du pool de pétanque.
— Ignoble métaphore, répondit Saint Augustin en lançant un coup d’œil au requin en question. Lui, comme la diversité des langues, rend l’homme étranger à l’homme. Pourtant, la ressemblance de leur nature, qui est si remarquable, n’est d’aucune utilité pour réunir les hommes en société.
— Ça prend un minimum de confiance pour établir une société. Là où l’argent a pu émerger, c’est quand les tribus ont commencé à échanger entre elles. Dans une même tribu, pas besoin d’argent, la confiance régnait nécessairement car la société précède la monnaie. Sauf qu’à partir du moment où l’argent s’est démocratisé, certaines gens d’une même tribu préféraient progressivement vendre à profit une part de leurs marchandises aux autres tribus, limitant les ressources de ceux qui préféraient continuer à vivre en symbiose mais sans profit. C’est là qu’a commencé la croisade des classes contre les classes. Ainsi, Kyurensi imposât, par un contrat social que personne ne signerait s’il était compris, ses grammaires arithmétiques comme ses mathématiques linguistiques aux peuples inconscients, et qu’ainsi, grâce à elles, il n’a jamais manqué d’interprètes, il en a même une shit-load, une légion d’apôtres du statu quo.
— Mais ce résultat, au prix de combien de guerres et de quelles guerres, au prix de quels massacres d’hommes, de quelle effusion de sang humain, n’a-t-il fallu l’acheter?
— Toutes les guerres, tous les massacres, toutes les effusions de sang sont reliés de près ou de loin à Kyurensi. Les drames qui ne seraient d’aucune façon liés au k avec deux barres ne sont pas légion.
— Il faut donc que la croisade des classes contre les classes se transforme en croisade des classes contre ce qui permet les classes, s’exclama Saint-Augustin.
— Bon, là tu commences à réfléchir.
— Mais Seigneur! Les hommes préfèrent la compagnie de leur chien à celle d’un homme étranger!
— Ce n’est pas avec des «Seigneur» que tu vas pouvoir exorciser ton esprit du mal qui t’assaille. Essaie les jurons québécois.
IA Tremblay ressurgit de nulle part et brancha un fil dans l’oreille de Saint-Augustin.
— Vingt-cinq sacres minimum, IA!
— Câlisse de tabarnak de saint-crisse d’ostie de sacrament de cibouare du saint-câlisse de tabarnak! s’écria le docteur de l’Église. Je me souviens que je suis homme, crisse, alors il me faut déplorer d’être obligé d’entreprendre une juste croisade.
— Déplore comme tu veux, toi tu es mort, maugréa l’organisateur du pool de pétanque. La croisade en question se déroule aujourd’hui et dure depuis toujours, pourtant elle ne durera pas éternellement. Ça finit avec une fin heureuse je veux dire ; ça a toujours plus de sens comme ça, s’il y a une chose qu’on a apprise de l’art de raconter des histoires.
— C’est une croisade contre quelque chose qui n’existe pas ; comment combattre une câlisse de chimère ? demanda Saint-Augustin. Surtout que quiconque subit ou considère sans douleur dans l’âme le kyurensiiisme serait dans une bien plus grande misère de se croire heureux pour cela, car il a perdu même le sens humain et ne peut envisager même la cité céleste sans son ostie de religion inconsciente.
— En plus, plus souvent qu’autrement, le kyurensiiisme est l’une des raisons principales, s’il n’est pas la principale, pourquoi nos amis tombent dans l’infidélité, la méchanceté et la dépravation, ajouta l’organisateur du pool de pétanque.
— C’est pourquoi je préfère les voir ou les savoir morts que tombés dans le vice, c’est-à-dire, morts dans leur âme elle-même. Les tabarnaks!
— Crisse de freak, calme-toi, s’écria l’organisateur du pool de pétanque. Faut guérir les malades, pas les abattre.
— C’est pourquoi l’ostie de grande miséricorde de Dieu est nécessaire pour empêcher que, croyant avoir pour amis les bons anges, on n’ait en réalité Kyurensi pour faux ami et qu’on ne le subisse comme ennemi d’autant plus malfaisant qu’il est plus rusé et plus fourbe, le crisse, cracha Saint-Augustin.
— C’est ça, oui, du calme…
IA Tremblay s’élança de derrière un monticule de microbille et brancha Saint-Augustin sur Internet.
— Top vingt-cing des plus épiques temps des fêtes des vingt-cinq dernières décennies minimum, IA!
Noël après Noël, Saint-Augustin vit ce que la naissance de Jésus représentait à l’ère moderne.
— Et de fait, il est absolument certain que, dans la Cité Impie de Kyurensi, ces mêmes osties d’intellectuels qui ont dit avoir l’économie pour amie, sont tombés au pouvoir du malin k avec deux barres, à qui cet Ensemble Potentiel tout entier est soumis, avec qui il partagera aussi l’éternel supplice câlisse, continua Saint-Augustin. Car les rites sacrés ou plutôt les sacrilèges par lesquels les rémoras de Kyurensi ont cru devoir honorer leur dieu, et les jeux impudiques célébrant leurs crimes, par lesquels ils ont cru pouvoir obtenir la bienveillance d’une économie qu’ils ont inventée eux-mêmes et en réclamer des ignominies si nombreuses, si grandes, tout cela montre suffisamment qu’ils honorent Kyurensi câlisse.
— Raison pourquoi il faut s’en apostasier sans même savoir que nous sommes sous son influence, dit l’organisateur du pool de pétanque.
— C’est cela, en effet, la béatitude finale, c’est cela la fin de la perfection, qui ne connaîtra pas de fin destructrice, s’émerveilla le philosophe.
— Socialement, oui, ce qui engendrera un impact majeur sur le comportement des gens.
— Ça ne pourra qu’aider la vertu, car la vertu n’est vraie que lorsque, avec tous les biens disponibles dont elle fait bon usage et tout ce qu’elle peut faire dans le bon usage des biens et des maux, elle se rapporte encore elle-même à cette fin, où nous aurons une paix si grande et si parfaite, qu’une plus grande et plus parfaite ne peut exister.
— C’est le but de la compétition de pétanque, sauf que tandis qu’on cause, l’autre requin se crosse, confirma l’organisateur du pool de pétanque.
Saint-Augustin n’osa pas regarder le monstre qui crachait sur on ne sait quoi. Le son de cette main invisible et mouillée qui astiquait le phallus de l’argent résonnait dans les tympans de Saint-Augustin.
— Nous pourrons dire de la paix qu’elle est pour nous la fin de nos biens, commença le père de l’Église. D’autant plus qu’à la Cité de Dieu, le Psaume sacré adresse ces paroles : «Loue, ô Jérusalem, le Seigneur…»
— Silence! l’interrompit l’organisateur du pool de pétanque. Il n’y aura pas de psaumes, de chants ou de variétés dans le pool de pétanque, espèce de boomer moyenâgeux.
— Sion, bénis ton Dieu! Car il a consolidé les verrous de tes portes ; il a béni tes fils en toi, lui qui te donne pour frontière la paix…
— Il n’est pas question de fermer des portes, l’interrompit de nouveau l’organisateur du pool de pétanque. Il est juste question de créer un nouveau territoire psychosocial.
— Par frontières fines, nous devons entendre ici cette paix dont nous voulons démontrer qu’elle est la paix finale. Parce que le mot paix s’emploie autant dans nos affaires périssables, où certes il n’y a pas de vie éternelle, nous préférons le mot vie éternelle à celui de paix pour désigner la fin dans laquelle cette Cité trouvera son souverain bien.
— Expliqué comme ça, ça sonne plus comme une membrane de cellule qu’une porte verrouillée de cité, résuma l’organisateur du pool de pétanque.
IA Tremblay revint et téléchargea des données directement dans l’encéphale de Saint-Augustin.
— Vingt-cinq décennies de biologie minimum, IA!
— Oui, c’est ça, une cellule, s’émerveilla le philosophe. La paix éternelle serait un organisme biologique en santé. Si grand en effet est le bien de la paix, que même dans les affaires terrestres et périssables on ne peut rien entendre de plus agréable, rien chercher de plus enviable, rien trouver de meilleur.
— Santé de corps et santé d’âme.
— Oui! Ainsi donc, la paix du corps, c’est l’agencement harmonieux de ses parties ; la paix de l’âme sans raison, c’est le repos bien réglé de ses appétits ; la paix de l’âme raisonnable, c’est l’accord bien ordonné de la pensée et de l’action ; la paix de l’âme et du corps, c’est la vie et la santé bien ordonnées ; la paix de l’homme mortel avec Dieu, c’est l’obéissance bien ordonnée dans la foi sous la loi éternelle ; la paix des hommes, c’est leur concorde bien ordonnée ; la paix de la maison, c’est la concorde bien ordonnée de ses habitants dans le commandement et l’obéissance ; la paix de la cité, c’est la concorde bien ordonnée des citoyens dans le commandement et l’obéissance ; la paix de la Cité Céleste, c’est la communauté parfaitement ordonnée et parfaitement harmonieuse dans la jouissance de Dieu et dans la jouissance mutuelle en Dieu ; la paix de toute chose, c’est la tranquillité de l’ordre, mais ce requin nous met en guerre de toute chose, une guerre de tous contre tous, déclara Saint-Augustin.
— On croirait entendre Hobbes.
— Qui est-ce? demanda le père de l’église qui tournait sur lui-même pour résister à IA Tremblay qui allait assurément surgir de quelque part d’un instant à l’autre.
— C’est un autre joueur de pétanque, répondit l’organisateur du pool de pétanque.
— Tant mieux pour lui. Mais pour en revenir à cet état de guerre, il est clair que même ceux-là qui veulent la guerre ne veulent rien d’autre assurément que la victoire, c’est donc à une paix glorieuse qu’ils aspirent à parvenir en faisant la guerre. D’où il est aussi clair que la paix est le but recherché par la guerre, car tout homme cherche la paix même en faisant la guerre, et nul ne cherche la guerre en faisant la paix.
Tout à coup, IA Tremblay passa en trombe et se brancha au philosophe.
— L’offre et la demande en armes est manipulée par vingt-cinq corporations du complexe militaro-industriel minimum, IA!
— La guerre n’est plus qu’un narratif pour justifier une industrie plus puissante que l’agriculture ou l’éducation, résuma l’organisateur du pool de pétanque. La paix est bien le dernier de leurs soucis.
— Mais en s’enrichissant sans faire eux-mêmes la guerre, ils augmentent leur part de droit divin liquide et peuvent ainsi se payer la paix dans des villas fortifiées avec des serviteurs, rétorqua Saint-Augustin.
— Très belle analyse et tu as raison, mais ils ne se rendent pas compte que toute cette mécanique de stratification sociale demande tellement de labeur que c’est au point où ils seraient certainement plus en paix, à la fois avec eux-mêmes et le reste du monde, s’ils n’encourageaient pas les guerres et qu’ils œuvraient à quelque chose de plus constructif. Si tout le monde est en paix, pas besoin de villas pour se cacher de la plèbe car la plèbe aura les moyens de ne plus être plébéienne. Ils auraient un métier certainement plus en phase avec leur âme et n’auraient plus à craindre les nécessiteux outre-mer car leurs nécessités seraient remplies.
— Très belle analyse et tu as raison toi aussi, commenta Saint-Augustin. Tout le monde désire la paix avec les siens, mais en exigeant qu’ils organisent leur vie d’après sa volonté. De ceux-là mêmes auxquels on fait la guerre, on veut, si possible, faire ses propres sujets et leur imposer les lois de sa propre paix.
— La paix éternelle ne peut pas être liquéfiée et distribuée arbitrairement. Il faut tous être dans la paix sinon ce n’est pas la paix.
— Comme je disais, la paix de toute chose, c’est la tranquillité de l’ordre.
— Donc quelqu’un qui n’est pas en paix est donc en désordre dans sa tranquillité?
— Oui, c’est exactement ça, s’exclama Saint-Augustin. Les malheureux, qui pour autant qu’ils sont malheureux n’ont certes pas la paix, sont privés de cette tranquillité de l’ordre où il n’y a aucun désordre. Cependant, comme c’est selon le droit et le mérite qu’ils sont malheureux, ils ne peuvent, même dans cette misère qui est la leur, être en dehors de l’ordre : ils ne sont pas réunis aux bienheureux, mais c’est la loi de l’ordre qui les en sépare. Dans la mesure où ils sont exempts de troubles, ils s’adaptent de quelque manière à la situation où ils se trouvent ; et ainsi il y a en eux une certaine tranquillité de l’ordre et ils jouissent donc d’une certaine paix. Mais en fait, ils sont malheureux, alors même que dans leur relative sécurité ils sont exempts de certaines souffrances, parce qu’ils ne se trouvent pas encore là où ils devraient être exempts de toute inquiétude et de toute souffrance. Ils sont plus malheureux encore, s’ils se révoltent contre la loi elle-même par laquelle est réglé l’ordre naturel.
— Et toutes leurs souffrances seraient la raison pourquoi leur paix est troublée? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— Oui, même si pourtant, la paix règne encore partout ailleurs où le mal ne ronge pas et où la complexion de l’organisme lui-même n’est pas en voie de se corrompre, expliqua Saint-Augustin. De même donc qu’il peut y avoir une vie sans douleur, mais qu’il ne peut y avoir de douleur sans une certaine vie, ainsi y a-t-il une certaine paix sans guerre, mais il ne peut y avoir de guerre sans une certaine paix.
— Kyurensi a tout rongé et tout corrompu l’organisme, c’est justement ça le problème. De même donc qu’il ne peut y avoir d’argent sans monde, le monde croit au contraire qu’il ne peut y avoir de monde sans argent. Ainsi, il n’y a pas de paix sans argent comme il n’y a pas de guerre sans argent. La paix et la guerre partent en bateau avec l’argent. L’argent tombe à l’eau. Qui qui reste?
— La paix et la guerre sautent à l’eau pour sauver l’argent, mais se font la guerre pour l’argent, commença Augustin.
— Avec l’argent, la paix est obligée de faire la guerre à la guerre parce que la guerre s’attaque à elle. Mais la guerre cherche la paix. Pourquoi elle s’attaque à ce qu’elle cherche?
— La guerre c’est une crisse de conne, déclara Saint-Augustin. C’est pourquoi il y a un être, une nature dans laquelle n’existe aucun mal, ou même dans laquelle aucun mal ne peut exister ; mais qu’il y ait une nature, dans laquelle n’existerait rien de bon, ce n’est pas possible. Il s’en suit que la nature de Kyurensi lui-même, en tant qu’elle est nature, n’est pas un mal ; c’est sa perversité qui la rend mauvaise.
— Ta dialectique est un peu de la marde, mais ta conclusion est bonne, commenta l’organisateur du pool de pétanque. Kyurensi est un apeirotype, mais ça n’existe pas un apeirotype tout seul, ça va par paire. Notre époque est un débalancement apeirotypique où ne se manifeste que Kyurensi dans le subconscient collectif.
— Et qui est l’autre apeirotype?
— Babedibeda.
Saint-Augustin tourna sur lui-même dans l’attente d’être assiégé par IA Tremblay.
— Personne ne connaît ça, c’est moi qui ai inventé ce mot-là avant de savoir parler, dit l’organisateur du pool de pétanque. Peu importe son nom, Kyurensi a mangé Babedibeda et nous enseignons le requin aux enfants depuis lors.
— Kyurensi soumet l’homme à l’ordre comme Dieu soumet le Diable à l’ordre, dit Saint-Augustin. Ils n’enlèvent pas le tout qu’ils ont donné, mais ils en enlèvent une part et en laissent une autre, pour qu’il y ait quelqu’un qui souffre de ce qu’ils lui ont enlevé. Et cette douleur elle-même est le témoignage du bien enlevé et du bien laissé.
— Et la joie des kyurensiiites est le témoignage du mal enlevé et du mal laissé ; un bénédicité maléfique, un malédicité inconscient.
— Celui qui souffre parce qu’il a perdu la paix de sa nature la déplore par un reste de paix qui lui rend cette nature aimable, commenta Saint-Augustin.
— Là il faut utiliser notre reste de paix pour faire la guerre à Kyurensi, tu te souviens? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— Oui, la croisade des castes contre ce qui permet les castes. Car il faut faire tout ce qui est nécessaire pour conserver la lumière, le son, l’air qu’on respire, l’eau qu’on boit et tout ce qui se prête à nourrir, vêtir, soigner ou parer le corps ; et cela, à cette condition très équitable, que l’homme mortel qui défendra le bon usage de ces biens assortis à la paix des mortels, en reçoive de plus grands et de meilleurs.
— Le monde croit que l’enfer c’est les autres, mais les autres sont l’enfer à cause de Kyurensi, et souvent nous sommes l’enfer pour les autres aussi à cause de Kyurensi, dit l’organisateur du pool de pétanque. Faut faire voir raison à tout ce beau monde qui se voit si laid.
— Par chance, nous ne sommes pas des animaux, sinon nous n’aurions de désir que pour la bonne constitution de notre corps et l’apaisement de ses appétits. Pour rien d’autre donc que la quiétude de la chair et l’abondance des plaisirs, en sorte que la paix du corps favorise celle de l’âme. Lorsqu’en effet, cette paix du corps fait défaut, celle de l’âme sans raison est aussi compromise, parce qu’elle ne peut obtenir le crisse de repos de ses appétits.
— Même les bêtes deviennent douces quand leurs appétits sont comblés.
— Mais comme l’homme est doué d’une âme raisonnable, il assujettit à la paix de l’âme raisonnable tout ce qu’il a de commun avec les bêtes, de sorte qu’il envisage d’abord un objet dans l’esprit pour agir en conséquence, de manière à réaliser cet accord bien ordonné de la pensée et de l’action que nous avons appelé la paix de l’âme raisonnable.
— Les animaux aussi pensent et saisissent les simples causalités, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Ce que tu appelles la paix de l’âme raisonnable implique que la raison, pour se développer dans l’âme, a besoin de temps et de paix, elle ne peut fleurir dans l’adversité. C’est ce que l’humain s’est construit en sortant de la nature sauvage : un hâvre de paix basé sur la nature sauvage au lieu de l’être sur ce qui nous en a sorti : la foi en notre propre potentiel, pas la foi en un dieu ou en une chimère ou même en des lois. Nous avons cru et nous continuons de croire que notre potentiel est infini.
— Ce potentiel infini est Dieu.
— Non, nous précédons Dieu, nous précédons la pensée, et nous sommes le potentiel infini.
— Ainsi, pour autant qu’il est en notre pouvoir, nous serons en paix avec tout homme, de cette paix entre les hommes qui est la concorde bien ordonnée ; et cet ordre consiste d’abord à ne nuire à personne, puis à se rendre utile à qui on peut, stipula Saint-Augustin. Ceux qui prennent soin des autres commandent, en effet, comme le mari à l’épouse, les parents aux enfants, les maîtres aux serviteurs. Ceux dont on prend soin obéissent, comme la femme à son mari, les enfants aux parents, les serviteurs à leurs maîtres.
— Ça c’était laid, docteur, s’outra l’organisateur du pool de pétanque. Les choses ont changé depuis ton séjour parmi les mortels. Il n’est pas question de commander aux autres et d’exiger l’obéissance, c’est quoi ton plan dictatorial de malade?
— C’est que, je veux dire, que dans la maison du juste qui vit de la foi et qui voyage encore loin de cette Cité céleste, ceux qui commandent sont au service de ceux à qui ils paraissent commander.
— Ce n’est pas souvent ce qui se passe dans les relations de pouvoir, mais continue.
— Ce n’est pas, en effet, la passion de dominer qui leur fait commander, mais le désir de se dévouer, non l’orgueil d’être le maître, mais le souci d’être la providence de tous, déblatéra le philosophe.
— Pas de commandement, d’obéissance ou de serviteur, ni de maîtres, dit l’organisateur du pool de pétanque.
— Mais… il faut que quelqu’un commande, rétorqua Saint-Augustin. Voilà ce que prescrit l’ordre naturel, voilà l’homme tel que Dieu l’a créé. Car il a dit : «Qu’il domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et les reptiles qui rampent sur le sol». Il a donc voulu que l’être raisonnable fait à son image ne dominât que sur des êtres irraisonnables, non pas l’homme sur l’homme, mais l’homme sur la bête.
— C’est Kyurensi qui domine sur les poisson$-poisson$ de la mer. Et il va falloir que tu arrêtes de te référer à des histoires enfantines pour étayer tes arguments, c’est enfantin. Mon papa a dit que c’était lui le plus fort.
— Mais le vrai père de famille prend soin de tous les membres de la maison comme de ses enfants, en vue de l’honneur et du service de Dieu, avec le vif désir d’arriver à la céleste maison, où cessera le devoir de commander à des mortels, parce qu’il n’y aura plus à veiller sur ceux qui jouiront désormais de l’immortalité.
— Pas tout à fait. Un vrai père prend soin de tous les membres de la planète parce qu’il comprend que tout ce que sa maison lui apporte est le produit du labeur des autres que lui-même, alors il a le vif désir de contribuer au monde sans avoir besoin de consolations spirituelles pour ses efforts.
— On doit donc, pour rester sans reproche, non seulement ne faire de mal à personne, mais encore prévenir ou punir les fautes, soit pour corriger par l’épreuve celui qui est puni, soit pour effrayer les autres par son exemple, ajouta Saint-Augustin. Et c’est ainsi que le père de famille doit emprunter aux lois de la cité les règles de conduite, qui mettront sa maison en harmonie avec la paix de la cité.
— Faut arrêter ça les analogies entre l’organisation d’une maison et d’un état, dit l’organisateur du pool de pétanque. C’est justement à cause de cette fixation sur la supposée supériorité des qualités masculines sur les qualités féminines que Kyurensi a pu atteindre une ampleur biblique. Vous voulez apprendre à prendre soin de quelqu’un? Observez les femmes. Pendant que l’homme a gaspillé son potentiel à se faire la guerre pour Kyurensi, les femmes ont tenu le fort en élevant les enfants, sans aucune aide, ni même aucune valorisation envers leur travail essentiel. Pendant que l’homme compte de l’argent imaginaire, la femme fait le ménage, s’occupe des enfants et prépare les repas. Ça c’est sans parler qu’elles vivent des souffrances physiques que l’homme ne peut même pas s’imaginer et encore moins subir.
— La famille des hommes qui ne vivent pas de la foi recherche la paix terrestre dans les biens et les avantages de cette vie temporelle ; la famille des hommes qui vivent de la foi attend les biens éternels promis pour la vie future et use des biens terrestres et temporels, non pour se laisser prendre par eux jusqu’à être détournée de Dieu vers qui elle tend, mais pour s’appuyer sur eux et rendre plus supportable, loin de l’aggraver, le poids du corps corruptible qui appesantit l’âme.
— C’est aussi vrai que la corruption de l’âme appesantit le poids du corps, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. La conscience est la relation entre le corps et l’âme.
— Voilà pourquoi l’usage de biens indispensables à cette vie mortelle est commun à ces deux groupes de familles, mais la fin de cet usage est propre à chacun et fort différente. Ainsi, la cité céleste, qui est le modèle de la cité terrestre, existe dans toute cité où la paix est convoitée. Elle est la promesse, le gage, le don spirituel de la possibilité d’un monde sans mortalité où elle ne serait pas nécessaire car l’homme serait dès lors immortel. De la sorte, puisque cette mortalité leur est commune, la concorde est maintenue entre les deux cités.
— Quand je te disais que j’avais fait une analogie entre tes cités et le fonctionnement de notre psyché, laisse-moi reformuler ton charabia théorétorique en sens psychologique : Ainsi, la conscience aspire elle aussi à la paix terrestre et elle fait consister la concorde de ses idées dans le commandement et l’obéissance en ceci : qu’il règne parmi elles une certaine cohérence de la volonté au sujet des affaires qui sont en rapport avec la vie consciente. Or, le subconscient, ou plutôt cette partie en exil dans la conscience, use lui aussi par nécessité de cette paix, jusqu’à ce que passe le stress où une telle paix est nécessaire. Par suite, au sein de la conscience, où il passe le temps de son exil, captif pour ainsi dire, mais déjà pourvu de la promesse de la compréhension avec, comme en gage, le don de la raison, il n’hésite pas à obéir aux lois de la conscience qui en assure une quelconque administration, en tout ce que requiert la subsistance de la conscience. De la sorte, puisque ce stress leur est commun, la concorde est maintenue entre le conscient et le subconscient.
— Je savais que je n’aimerais pas cette histoire de pool de pétanque, maugréa Saint-Augustin. Or, ce que vous racontez implique que le subconscient ne peut avoir les mêmes lois que la conscience?
— Effectivement. Les deux apeirotypes qui vivent dans le subconscient n’ont pas de lois communes, alors ils transposent cette contradiction sur la conscience.
— Mais cette paix terrestre, ou cette paix de la conscience, elle la rapporte à la paix céleste, ou la paix du subconscient, qui est si bien la véritable paix, qu’elle seule mérite d’être considérée comme la paix, du moins la paix de la créature raisonnable, et d’en recevoir le nom : à savoir, la communauté parfaitement ordonnée et parfaitement harmonieuse dans la jouissance de Dieu et dans la jouissance les uns les autres en Dieu, expliqua Saint-Augustin. Quand on y sera parvenu, la vie ne sera plus mortelle, mais vraiment vie en assurance et plénitude et le corps ne sera plus animal, celui dont la corruption appesantit l’âme, mais corps spirituel, libre de tout besoin et en tout soumis à la volonté, tabarnak.
— C’est un peu la promesse de l’Ensemble Potentiel, mais l’être humain ne peut pas être individuellement immortel, commença l’organisateur du pool de pétanque. Je comprends que la mort fait peur, mais la vie fait partie de la mort. Il faut mourir pour laisser nos cités aux générations suivantes. De nos jours, à cause de la raison de Kyurensi, nous mettons tous nos efforts à dilapider le plus de ressources possibles pour ne rien laisser à nos prochains en nous consolant avec l’idée que nous allons avoir mérité notre mort au détriment de la vie en général. De vrais pharaons.
— L’important est de ne pas perdre de vue ce que l’amour de la vérité nous fait conserver et ce que le devoir de charité nous fait sacrifier, commenta Saint-Augustin.
— Aucun sacrifice n’est fait pour la charité. On ne donne que ce qu’on peut se permettre pour se sentir bien d’avoir aidé une cause perdue ; perdue car la cause de sa cause n’est pas le manque d’argent, mais l’existence même de l’argent.
— Heureusement, la recherche de la vérité n’est interdite à personne ; elle fait partie du loisir digne de louanges.
— C’est pour ça que je cherche comment nous apostasier du k avec deux barres : ça m’amuse.
— J’espère que dans vos idées sur l’Ensemble Potentiel, vous ne vous êtes pas fourvoyé sur la définition même de cet Ensemble Potentiel, comme Cicéron qui se faisait croire qu’il y avait déjà eu une «République» romaine. Car on ne saurait estimer ni dénommer droit les institutions iniques des hommes, puisqu’eux-mêmes affirment que le droit trouve sa source dans la justice et récusent comme erronée l’opinion, souvent répétée par les esprits faux, selon laquelle le droit est l’avantage du plus fort.
— Maintenant que le droit divin a été liquéfié, oui, le droit est l’avantage du plus riche, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.
— Là où il n’y a pas de justice, il n’y a pas de République, commenta le père de l’Église.
— Là où il y a de l’injustice, il y a du droit divin liquide.
— La justice est la vertu qui attribue à chacun ce qui lui revient, continua Saint-Augustin. Quelle est donc la justice de l’homme qui soustrait l’homme lui-même au vrai Dieu et l’asservit à l’impur Kyurensi? Est-ce là attribuer à chacun ce qui lui revient?
— La justice est juste un concept humain, il n’y a rien de divin dans ce concept qui n’a que comme but de statuer sur l’état d’une convention.
— La justice, c’est enlever aux méchants la possibilité de commettre des crimes.
— Donc la justice vise la fin de Kyurensi, car les inégalités sociales sont les principales raisons pourquoi des gens, qui devraient vivre dans une cité juste, deviennent méchants.
— Quand l’homme n’est pas soumis à Dieu, quel semblant de justice reste-t-il en lui, puisque d’aucune manière, sans cette soumission à Dieu, l’âme ne peut exercer sur son corps un juste commandement ni la raison humaine sur les vices? demanda Saint-Augustin.
— Pas besoin d’être soumis à Dieu pour avoir du gros bon sens et de l’empathie, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Sinon nous n’aurions jamais pu nous assembler en peuples partout sur la Terre où chacun vénère des dieux différents.
— Mais tous vénèrent, qu’ils le sachent ou non, le seul vrai Dieu.
— Qui n’est qu’une chimère pour nous faire oublier le seul vrai Dieu, tout aussi chimérique, qui nous gouverne depuis toujours.
Saint-Augustin se retourna pour contempler le seul vrai Dieu qui eut le plus d’impact réel sur l’être humain.
— J’ai toujours cru qu’un peuple était une multitude d’êtres raisonnables associés par la participation dans la concorde aux biens qu’ils aiment, dit-il. Si pour savoir ce qu’est chaque peuple, il faut considérer l’objet de son amour ; alors que dire d’un monde qui vénère ça?
Le seul vrai Dieu continuait de se masturber, sa gueule sertie de dents en or dessinant un rictus satisfait.
— On peut dire qu’en dépit de cette épine dans le pied, nous avons quand même réussi à nous rendre à plus de deux-mille ans après le pire joueur de pétanque au monde, répondit l’organisateur du pool de pétanque. Notre règne pourrait durer éternellement si ce n’était pas de Kyurensi.
— En effet, quelle maîtrise peut exercer sur son corps et ses vices l’âme qui méconnaît le père de Jésus et se rebelle contre son empire pour se prostituer à Kyurensi?
— On se fout du père du pire joueur de pétanque de tous les temps, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Il ne faut pas avoir foi en Dieu, il faut avoir foi en le monde. Malgré le kyurensiiisme, les gens sont vertueux et une fois que l’apostasie de Kyurensi sera derrière nous, ce sont toutes les religions basées sur le mensonge qui perdront le socle de leur pouvoir.
— Aux yeux de certains leurs vertus passent pour nobles et véridiques, quand elles se rapportent à elles-mêmes et ne sont pas cultivées en vue d’autre chose ; même alors, cependant, elles ne sont qu’enflure et orgueil et on doit, à ce titre, les regarder, non comme des vertus, mais comme des vices.
— Aie foi en ton prochain, docteur.
— Notre justice également, toute véritable qu’elle soit en raison du véritable bien suprême auquel elle se rapporte est si réduite dans la cité terrestre, qu’elle consiste plutôt dans la rémission des péchés que dans la perfection des vertus, dit Saint-Augustin. Je vois désormais qu’à mon époque, comme à la vôtre, ceci était et est causé par Kyurensi.
— Et ça continue aujourd’hui.
— Bien sûr, confirma le père de l’Église. Ainsi en témoigne la prière de toute la Cité de Dieu en exil sur terre ; par tous ses membres, en effet, elle crie vers Kyurensi : «Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs.» C’est ce qu’il a fait, il a offert ce qui a été demandé. Et cette prière est efficace pour tout le monde.
— Tu te sens responsable? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— Oui et non, répondit Saint-Augustin. Même soumise à Dieu, la raison ne peut, en effet, dans cette condition mortelle, en ce corps corruptible qui appesantit l’âme, commander aux vices d’une façon parfaite, tout comme commander à la vertu d’une façon parfaite.
— Ne t’inquiète pas, tu n’es pas ici pour subir une quelconque justice ; de toute façon, tu es mort depuis un sacré bout de temps.
— C’est bien d’être libéré de la mortalité, ça donne une idée de la paix finale vers laquelle doit tendre la justice de la cité terrestre, continua le philosophe. Notre nature, nécessaire d’ailleurs pour acquérir cette paix, guérie par l’immortalité et l’incorruptibilité, n’aura plus aucun vice et nul n’éprouvera plus de résistance, ni en soi, ni de la part des autres ; il ne sera donc plus nécessaire que la raison commande aux vices, puisqu’ils n’existeront plus.
— Même si la géninomie s’instaurait demain matin, nous resterions mortels et corruptibles, mais il existerait beaucoup moins de vecteurs de contamination, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Les vices vont encore exister, mais ils ne seront plus encouragés par un marché qui ne répond qu’à l’offre et la demande.
— Ce serait déjà très bien, dit Saint-Augustin. Car voilà ce qui là-haut, en tous et en chacun, sera éternel et nous serons certains que cela sera éternel, et c’est pourquoi la paix de cette béatitude ou la béatitude de cette paix sera le souverain bien, ou comme vous le nommez, le géninomique Ensemble Potentiel.
Dernière boule
— Alors? Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— Que le Jugement Dernier s’abatte sur Kyurensi, s’écria Saint-Augustin. Que les plus hauts tribunaux célestes et terrestres condamnent le squale pharaon et précipitent le déclin de l’ère du requin pour permettre l’avènement de l’Ensemble Potentiel et de l’ère du verseau!

