Joueur #treize: Hobbes

Le fantôme de Hobbes déambulait entre des montagnes de poussière plus scintillante que le Commonwealth. Le philosophe savait qu’il était mort, et l’état de mort l’effrayait davantage que l’état de nature ; c’était ainsi depuis toujours et jamais. Poltron mais curieux, et pour se changer les idées, il décida d’inspecter cette poudre énigmatique, étrange à ses sensations. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait de petites sphères de ce qui semblait être de la vitre. Il y vit son reflet, un visage sans traits, comme une idée sans concept.

— Bienvenue dans le pool de pétanque.

La voix venait de partout et nulle part. Hobbes regarda pourtant partout et nulle part, mais ne vit pas son interlocuteur.

— Êtes-vous un dieu mortel?

— Non, je suis le fondateur du pool de pétanque.

— Je ne saisis pas.

— Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?

— Le Léviathan les mangera tous!

— Non, Hobbes, le Léviathan n’est que l’animal de compagnie de celui dont on parle. 

— Sommes-nous en temps de guerre contre lui?

— Moi je vois ça comme de la pétanque. Toi, Hobbes, tu seras joueur dans cette compétition d’idées qui a pour but de déterminer de quelle façon doit se comporter la civilisation pour le plus grand bien collectif. Les joueurs de pétanque n’y gagnent rien, mais les participants du pool peuvent se voir offrir leur vœu le plus cher.

Des boules de pétanque apparurent aux pieds de Hobbes.

— Allez, lance ta boule, dit la voix du fondateur du pool de pétanque.

Boule #A : Le Léviathan partie 1

— Un peu ridicule, cette compétition basée sur la pétanque, commença Hobbes. La Nature a fait les hommes si égaux pour ce qui est des facultés du corps et de l’esprit que, quoiqu’on puisse trouver parfois un homme manifestement plus fort corporellement, ou d’un esprit plus vif, cependant, tout compte fait, globalement, la différence entre un homme et un homme n’est pas si considérable qu’un homme particulier puisse de là revendiquer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui.

— Nous sommes tous égaux, bravo.

— Les hommes ne croient pas à une telle égalité, cracha Hobbes. La conception vaniteuse que chacun a de sa propre sagesse leur fait croire qu’ils ont davantage de valeur.

— Tout le monde se sent comme un pharaon, c’est connu, commenta l’organisateur du pool de pétanque.

— Presque tous les hommes se figurent posséder une sagesse plus élevée que le vulgaire, c’est-à-dire tout le monde sauf eux-mêmes, et une minorité d’autres qu’ils approuvent, soit à cause de leur renommée, soit parce qu’ils partagent leur opinion.

— Et ça te fait peur?

— Oui, car la sagesse même ne peut servir d’étalon pour établir la valeur des gens, ce qui prouve que les hommes sont plutôt égaux qu’inégaux sur ce point.

— Le but ce n’est pas de donner une valeur aux gens, c’est de les comprendre.

— Quiconque comprend ce qui se passe comprend que l’égalité de capacité entre les hommes engendre une égalité d’espoir d’atteindre nos fins, déballa Hobbes.

— Il y a bien assez de fins pour tout le monde, dit l’organisateur du pool de pétanque.

— Non non non, imaginez si deux hommes désirent exactement la même chose, dont ils ne peuvent cependant jouir tous les deux, ils deviennent ennemis ; et, pour atteindre leur but, principalement leur propre conservation et quelques fois leur propre délectation, ils s’efforcent de se détruire ou de se subjuguer l’un l’autre.

— Tu es complètement paranoïaque, déclara l’organisateur du pool de pétanque.

— Et de cette défiance de l’un envers l’autre, il en résulte qu’il n’existe aucun moyen aussi raisonnable, pour un homme, de se mettre en sécurité que d’anticiper, c’est-à-dire de se rendre maître, par la force ou le charme, de la personne du plus grand nombre possible d’hommes, jusqu’à ce qu’il ne voit plus une autre puissance assez importante pour le mettre en danger, déblatéra Hobbes.

— Tu parles d’un sentiment déraisonné. Personne ne se sent comme ça une fois en société.

— Justement, je parle de l’état de nature, pas de l’état de paix.

— Partir une pensée philosophique sur une peur irrationnelle et paranoïaque, si tu savais comment ça a aidé le maître dynastique du Léviathan.

— Il faut sauver l’homme de l’homme.

— Non, il faut sauver le futur du passé, trancha l’organisateur du pool de pétanque.

— Et qui détruira le futur? demanda Hobbes. L’homme! Par conséquent, une telle augmentation de la domination sur l’homme étant nécessaire à la conservation de l’homme, elle doit être permise.

— Mais non, espèce de malade, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Il faut encadrer les humains, certes, mais pas les dominer si nous voulons vivre harmonieusement en société.

— Bullshit, s’écria Hobbes. Les hommes n’ont aucun plaisir à être en compagnie là où n’existe pas de pouvoir capable de les dominer par la peur, la crainte du châtiment inéluctable.

— Ce n’est pas vrai, ça a été prouvé que l’être humain est un animal social, pour ne pas dire politique. Certes, il a besoin de son territoire à lui, il ne veut pas toujours être en compagnie des autres, mais il aime se retrouver dans le territoire des autres.

— Un homme qui entre dans le territoire d’un homme s’y trouve pour le dominer. De sorte que nous trouvons dans la nature humaine trois principales causes de querelle : premièrement la compétition ; deuxièmement, la défiance ; et troisièmement, la gloire. La première fait que les hommes attaquent pour le gain, la seconde pour la sécurité, et la troisième pour la réputation. Dans le premier cas, ils usent de la violence pour se rendre maîtres de la personne d’autres hommes, femmes et enfants, et du bétail ; dans le second cas, pour les défendre; et dans le troisième cas, pour des bagatelles, comme un mot, un sourire, une opinion différente, et tout autre signe de sous-estimation, qui atteint soit directement leur personne, soit indirectement leurs parents, leurs amis, leur nation, leur profession, ou leur nom.

— Un homme entre aussi dans le territoire d’un homme pour partager. De sorte que nous trouvons dans la nature humaine trois principales causes de bonne entente : premièrement la collaboration, deuxièmement, la confiance ; et troisièmement, l’estime. La première fait que les hommes partagent le labeur ; la seconde fait qu’ils partagent leurs secrets, et la troisième fait qu’ils partagent leurs états d’âme. Dans le premier cas, ils usent du travail pour se rendre maîtres de la nature ; dans le second cas, ils prennent soin de leur cité; et dans le troisième cas, ils prennent soin les uns des autres soit directement en aidant un proche ou indirectement en se dévouant à un métier utile.

— Ils ne partagent que quand ils sont en temps de paix, là je parle de quand ils sont en temps de GUERRE! cria Hobbes, en larmes. Il est manifeste que pendant le temps où les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les maintienne tous dans la peur, ils sont dans cette condition qu’on appelle guerre, et cette guerre est telle qu’elle est celle de tout homme contre tout homme.

— Décroche de ta peur et de ta guerre, Hobbes, conseilla l’organisateur du pool de pétanque.

— Non, car la guerre ne consiste pas seulement dans la bataille, ou dans l’acte de se battre, mais dans un espace de temps où la volonté de combattre est suffisamment connue ; et c’est pourquoi, pour la nature de la guerre, il faut prendre en considération la notion de temps, comme on le fait pour le temps qu’il fait. En temps de guerre, la nature de la guerre ne consiste pas en un combat effectif, mais en une disposition connue au combat, pendant tout le temps où il n’y a aucune assurance du contraire. Tout autre temps est PAIX.

— Tu es dans les patates. L’être humain n’est pas naturellement en temps de guerre, mais plutôt en temps de besoin.

— Et la recherche de l’assouvissement des besoins mène à la guerre!

— Non, pas nécessairement, crisse de malade, s’écria l’organisateur du pool de pétanque. Si la guerre nous était plus naturelle que la collaboration, nous serions encore des animaux, peu importe le nombre de couches de contrat social fictif que tu apposes sur les relations des êtres humains. Il serait impossible de développer toute forme d’entreprise ou de civilisation.

— Pourquoi alors l’homme s’arme-t-il pour voyager? demanda Hobbes. Pourquoi ferme-t-il à clé les portes et les coffres de sa maison, sachant que des lois et des agents de police armés peuvent venger tout tort commis?

— Tu traites un problème de plusieurs niveaux à un seul niveau, répondit l’organisateur du pool de pétanque. Et les choses ont évolué, nous ne voyageons plus armés.

— Les désirs et les autres passions de l’homme ne sont pas en eux-mêmes des péchés, continua Hobbes. Pas plus que ne le sont les actions qui procèdent de ces passions, jusqu’à ce qu’ils connaissent une loi qui les interdise, et ils ne peuvent pas connaître les lois tant qu’elles ne sont pas faites, et aucune loi ne peut être faite tant que les hommes ne se sont pas mis d’accord sur la personne qui le fera.

— Je suis d’accord que les lois viennent après la nature, mais ce n’est pas une raison pour les calquer sur les règles de la nature, nature de laquelle nous voulions nous émanciper de prime abord, tempéra l’organisateur du pool de pétanque.

— Peut-être peut-on penser qu’il n’y a jamais eu une telle période un état de guerre tel que celui-ci ; et je crois aussi que, de manière générale, il n’en a jamais été ainsi dans le monde entier. Mais il y a beaucoup d’endroits où les hommes vivent aujourd’hui ainsi. En effet, en de nombreux endroits de l’Amérique…

— Tu ne connais des peuples autochtones que ce qu’on t’en a raconté, l’interrompit l’organisateur du pool de pétanque. Leur société était bien plus symbiotique que ce qui a été rapporté en Europe pour légitimer tous les massacres subséquents.

— Quoi qu’il en soit, on peut se rendre compte de ce que serait le genre de vie, s’il n’y avait pas de pouvoir commun à craindre, par celui où tombent ordinairement, lors d’une guerre civile, ceux qui ont précédemment vécu sous un gouvernement pacifique.

— C’est juste la loi du plus fort, celle dont nous voulions nous évader quand nous n’étions que des singes tannés de souffrir.

— Les états aussi sont en état de guerre contre les autres, continua Hobbes. Par là, ils protègent l’activité laborieuse de leurs sujets, il n’en découle pas cette misère qui accompagne la liberté des particuliers.

— Les états comme les individus peuvent collaborer, se faire confiance et s’estimer.

— Peu importe, par cet état de guerre, rien n’est injuste. Les notions de bien et de mal, justice et injustice, n’ont pas leur place ici. Là où n’existe pas de loi, il n’y a aucune injustice.

— L’injustice est le sentiment de se faire enlever quelque chose qu’on prétendait nôtre, il n’est question que de sentiment, pas de justice, répondit l’organisateur du pool de pétanque. L’injustice n’est pas l’inverse de la justice. La justice a comme but de prévenir ce sentiment et d’offrir réparation équitable lors de dommage. Donc la justice est une fonction de l’état. L’injustice ne pourrait pas être une fonction de l’état, elle n’est que la conséquence déplorable d’une action injuste. C’est donc le juste, comme caractéristique d’action, qui est l’inverse de l’injuste. Si l’injustice était l’inverse de la justice, elle aurait comme but de promouvoir le sentiment d’injustice et d’offrir des dommages équitables lors de réparation.

— Je sais, la justice et l’injustice sont des qualités relatives aux hommes en société, non dans la solitude. N’oubliez pas que je parle de l’être humain en temps de guerre.

— Une fois en société, il est en paix, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque.

— Les passions qui inclinent les hommes à la paix sont la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une existence confortable, et un espoir de les obtenir par leur activité, commenta Hobbes.

— Une fois qu’ils ont l’existence confortable, la crainte de la mort n’est plus nécessaire, cria l’organisateur du pool de pétanque. Plus le citoyen est confortable, plus il comprend la cause de ce confort, qui se résume au labeur de tous les autres gens, moins il a besoin de lois.

— Ceux qui parlent de ce sujet ont l’habitude de confondre droit et loi, il faut cependant les distinguer, parce que le DROIT consiste en la liberté de faire ou de s’abstenir, alors que la LOI détermine et contraint à l’un des deux. Si bien que la loi et le droit diffèrent autant que l’obligation et la liberté qui, pour une seule et même chose, sont incompatibles. Et puisque j’aime les définitions contractuelles, en voici d’autres :

« Le DROIT DE NATURE est la liberté que chaque homme a d’user de son propre pouvoir pour la préservation de sa propre nature, c’est-à-dire de sa propre vie; et, par conséquent, de faire tout ce qu’il concevra, selon son jugement et sa raison propres, être le meilleur moyen pour cela.

Par LIBERTÉ, j’entends, selon la signification propre du mot, l’absence d’obstacles extérieurs, lesquels obstacles peuvent souvent enlever une part du pouvoir d’un homme pour faire ce qu’il voudrait, mais ne peuvent pas l’empêcher d’user du pouvoir restant, selon ce que son jugement et sa raison lui dicteront.

Une LOI DE NATURE est un précepte, une règle générale, découverte par la raison, par laquelle il est interdit à un homme de faire ce qui détruit sa vie, ou lui enlève les moyens de la préserver, et d’omettre ce par quoi il pense qu’elle peut être le mieux préservée. »

— Donc LIBERTÉ = DROIT DE LA NATURE – LOI DE LA NATURE? demanda  l’organisateur du pool de pétanque. Si on réduit, ça donne : LIBERTÉ = DROIT – LOI. Pourtant, j’ai l’impression que la bonne équation serait DROIT = LIBERTÉ – LOI. En partant, tu te trompes dans l’appellation de tes variables. Relis-toi en interchangeant les mots et on va partir sur une base plus réaliste. La liberté est la liberté, c’est pas fort…

— Mais quelle est cette sorcellerie? pleura Hobbes.

— Je sais que tu as évolué dans une période mouvementée de l’histoire, mais pour de vrai, quand un être humain voit ses besoins au sens large comblés, il est en paix et fait tout pour le rester. Il reste juste une grosse chimère à exorciser et ça va aller.

— Le Léviathan?

— Non, Hobbes. Le k avec deux barres. Behold Kyurensi!   

Le philosophe se retourna et vit le propriétaire du Léviathan.

— Si DROIT = LIBERTÉ – LOI, Kyurensi est le procédé social et psychologique selon lequel le DROIT est liquéfié, tonna l’organisateur du pool de pétanque. La LOI, étant comme un tamis légal tramé de mots d’une certaine définition, le droit divin liquide passe entre les mots de la LOI pour diviniser la LIBERTÉ, exacerbant le sentiment de pharaonitude des poissons$-poisson$ qui sont tenus en laisse par ton Léviathan, lui-même en laisse, tenu par la main invisible du marché. Bienvenue dans l’Aquarium des métaphores aquatiques en cette ère du requin.

Hobbes cria pendant toujours et tout le temps, face au k avec deux barres. Il ne pouvait s’imaginer qu’il existait pire que le Léviathan, chimère aussi utile que néfaste. Or, cette autre chimère, plus ancienne, plus utile et plus néfaste, si elle n’était pas exorcisée, dévorerait tout sur son passage dans le temps, jusqu’à consumer le futur en lui-même.

— C’est lui, le k avec deux barres est la condition de l’homme qui est dans l’état de guerre de chacun contre chacun, situation où chacun est gouverné par sa raison, et qu’il n’y a rien dont il ne puisse faire usage dans ce qui peut l’aider à préserver sa vie contre ses ennemis, il s’ensuit que, dans un tel état, tout homme a un droit sur toute chose, même sur le corps d’un autre homme, déblatéra Hobbes.

— Tu comprends tout de travers, maugréa l’organisateur du pool de pétanque. Le k avec deux barres est la condition historique et psychosociale de l’homme qui évolue avec le concept d’argent. Par les trines impératifs de profit, dette et intérêt, le k avec deux barres monte chacun contre chacun, situation où le stress de chacun est gouverné par ses émotions, et qu’il n’y a rien dont il ne puisse faire un usage immoral tant qu’il n’est pas épinglé par la justice ou qu’il manque de droit divin liquide, il s’ensuit que, dans un tel état, tout homme a un droit divin sur toute chose, même sur le corps d’un autre homme, tant que le droit divin liquide coule.

— Tu vois l’être humain plus beau qu’il est, cracha Hobbes.

— Toi tu le vois plus laid. Si tu avais raison, nous ne nous serions pas rendus jusqu’ici. En dépit de toutes les forces inconscientes qui nous retiennent, nous sommes toujours là.

— C’est pourquoi il existe une règle générale de la raison qui stipule que : «tout homme doit s’efforcer à la paix, aussi longtemps qu’il le jugera nécessaire pour la paix et sa propre défense; et qu’il se contente d’autant de liberté à l’égard des autres hommes qu’il en accorderait aux hommes à son propre égard.»

— Ça c’est cute, mais c’est plus une loi qu’une règle, dit l’organisateur du pool de pétanque. Une règle ne peut être violée, c’est une mesure de la nature. Essaye de violer la gravité. Les lois sont inventées.

— Je dis ce que je veux! De cette fondamentale loi de nature qui ordonne aux hommes de s’efforcer à la paix, dérive la seconde loi : «qu’un homme consente, quand les autres consentent aussi, à se démettre de ce droit sur toute chose, aussi longtemps qu’il le jugera nécessaire pour la paix et sa propre défense ; et qu’il se contente d’autant de liberté à l’égard des autres hommes qu’il en accorderait aux hommes à son propre égard.»

— Premièrement, ce n’est pas une loi de la nature, c’est une loi de société. Deuxièmement, elle s’écrit «qu’un homme consente, quand les autres consentent aussi, à se démettre des travers de cette liberté absolue, aussi longtemps qu’il désire rester en relation avec tout le monde ; et qu’il accorde autant de respect aux autres qu’à son propre égard.» On pourrait habiller de définitions «travers de la liberté absolue», «relation», «tout le monde» et «respect», mais ça serait ralentir le rythme.

— Mais si les autres ne veulent se démettre de leur droit aussi bien que lui, alors il n’y a aucune raison pour quelqu’un de se dépouiller du sien, car ce serait s’exposer à être une proie, ce à quoi aucun homme n’est tenu, plutôt que de se disposer à la paix, contesta Hobbes. Ce que nous demandons aux autres de nous faire, nous devons leur faire.

— Ça fonctionne pour le respect et les autres choses agréables, mais par pour les choses opprimantes, stipula l’organisateur du pool de pétanque. Mon patron me demande de travailler pour lui pour une maigre part du profit engendré, pourtant lui ne travaille pas pour moi pour une maigre part du profit engendré. Cet argument est cependant béton pour rendre légitime la géninomie, mais ceci est une autre histoire.

— Ton patron te demande de te démettre de ton droit à la part de profit soit en y renonçant simplement, ou en le lui transmettant. En retour, il n’a pas besoin de se démettre de son droit car il a le sien et le tien, ce qui ne l’oblige pas plus à te le redonner car ça lui appartient désormais. Se démettre du droit qu’on a sur quelque chose, c’est se dépouiller de la liberté d’empêcher un autre de profiter de son propre droit sur la même chose. Dans ce cas-ci, l’effet qui en résulte pour ton patron quand tu te défais de ton droit au profit n’est que de réduire d’autant les obstacles à l’usage de son droit au profit.

— Tu vois, tu mélanges «droit» et «liberté». Je n’ai pas un droit sur le profit, à la rigueur c’est une prétention. Et à une prétention d’augmentation de ma part du droit divin liquide généré par mon labeur, le propriétaire de ce droit divin liquide peut simplement répondre «non». Lui aussi n’a que des prétentions, qu’il travestit en droit ou en liberté sans être tenu par la loi. En fait, la loi rend légitimes ses prétentions.

— Quand un homme abandonne son droit, on dit alors qu’il est OBLIGÉ ou TENU de ne pas empêcher de bénéficier de ce droit ceux à qui ce droit est cédé, ou abandonné; qu’il doit et que c’est un DEVOIR de ne pas rendre nul cet acte fait volontairement et de sa propre initiative ; et qu’un tel empêchement est une INJUSTICE et un TORT, étant sans droit, puisqu’il a précédemment renoncé au droit ou qu’il l’a transmit.

— Donc quand un ouvrier abandonne sa prétention au profit, il est tenu de ne pas empêcher son patron de bénéficier de cette prétention au profit ; que c’est un DEVOIR de ne pas rendre nul cet acte fait inconsciemment ; et qu’un tel empêchement est une INJUSTICE et un TORT, étant sans prétention, puisqu’il a précédemment renoncé inconsciemment à ses prétentions. Sauf que des prétentions ne causent pas des injustices et des torts. Donc d’empêcher le profit à un patron n’est pas un tort ou une injustice. C’est souvent le seul recours du prolétariat dans sa croisade des classes contre ce qui permet les classes.

— Le tort et l’injustice, dans les controverses du monde, sont quelque chose comme ce qu’on appelle «absurdité» dans les disputes d’écoles, rétorqua Hobbes. Car il est absurde de contredire ce qu’on soutenait au début, de même on appelle dans le monde injustice et tort le fait de défaire volontairement ce qu’au début on avait fait volontairement. La façon par laquelle un homme renonce simplement à son droit, ou le transmet, est une déclaration ou une façon de signifier, par un ou des signes volontaires et suffisants. Qu’il renonce à son droit ou le transmet, ou, de même, qu’il a renoncé à ce droit ou l’a transmis à celui qui l’a accepté. Et ces signes sont ou seulement des paroles, ou seulement des actions, ou, comme il arrive le plus souvent, les deux à la fois. Et ce sont ces LIENS par lesquels les hommes sont tenus et obligés, liens qui tiennent leur force, non de leur propre nature, car rien n’est plus facile à rompre que la parole d’un homme, mais de la crainte de quelque conséquence fâcheuse.

— Tu es un malade mental, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Parce que si je reformule ta folie, ça donne « Il serait absurde de contredire qu’un ouvrier prétende à un droit sur les profits, de même on appelle dans le monde injustice et tort le fait de défaire volontairement ce qu’on a fait au début, c’est-à-dire donner non volontairement notre droit à l’employeur en acceptant l’offre salariale. Et ce que tu appelles LIENS, c’est cette manipulation tacite que tu décris comme volontaire, mais ce n’est pas le cas.

— Toutes les fois qu’un homme transmet son droit, ou qu’il y renonce, c’est soit en considération d’un droit qu’on lui transmet par réciprocité, soit pour quelque autre bien qu’il espère obtenir par ce moyen, expliqua Hobbes. Car un acte volontaire, et l’objet des actes volontaires de tout homme, est un bien pour lui-même.

— Allo, ce n’est pas volontaire, beugla l’organisateur du pool de pétanque. À la question : «Si tu travailles pour nous et que tu acceptes le salaire, tu auras ta paye toutes les semaines, mais sache que tu as un droit sur les profits de l’entreprise, donc si tu préfères, au lieu d’un salaire, on peut te céder ta part des profits», personne ne répondrait : «Non merci, je préfère le salaire de misère et vous laisser mon droit au profit, j’ai déjà bien assez de droits.» Ton contrat social est aussi tacite que le kyurensiiisme.

— Mais attendez, baragouina Hobbes, je n’ai pas terminé. Vous avez raison, c’est pourquoi il est inconcevable qu’un homme ait pu, par des paroles ou d’autres signes, abandonner ou transmettre certains droits. D’abord, un homme ne peut pas se démettre du droit de résister à ceux qui l’attaquent par la force pour lui ôter la vie, parce qu’il est inconcevable qu’il vise de cette façon quelque bien pour lui-même.

— C’est rare qu’on s’en prend à nos vies directement, c’est trop de trouble ; les rémoras de Kyurensi ont bien compris ça.

— On peut dire la même chose pour les blessures, les fers, l’emprisonnement, parce que, d’une part, il n’y a aucun avantage consécutif au fait d’endurer ces choses, comme il y en a au fait de souffrir qu’un autre soit blessé ou emprisonné, et d’autre part, parce qu’un homme, quand il voit des hommes agit avec violence à son égard, ne peut pas dire s’ils projettent ou non sa mort, déblatéra Hobbes.

— Donc, tu n’es pas pour cette espèce de chimère que tu appelles Léviathan?

— Oui, car sinon l’homme retombe dans la guerre de tous contre tous, chigna Hobbes comme un petit animal blessé. Enfin, le motif, la fin pour lesquels un homme accepte ce renoncement au droit et sa transmission n’est rien d’autre que la sécurité de sa personne, pour ce qui est de sa vie et des moyens de la préserver tel qu’il ne s’en dégoûte pas. Et c’est pourquoi, si un homme, par des paroles, ou d’autres signes, semble se dépouiller de la fin que visaient ces signes, on ne doit pas comprendre qu’il voulait dire cela, ou que c’était sa volonté, mais qu’il était ignorant de la façon dont de telles paroles et de telles actions seraient interprétées.

— Ce qui rend le contrat non valide, non?

— Un CONTRAT n’est qu’une transmission mutuelle du droit, rétorqua Hobbes.

— Donc un CONTRAT qui n’est pas mutuel n’en est pas un, ce qui veut dire qu’un droit doit aller dans un sens et un autre droit doit aller dans l’autre? demanda l’organisateur du pool de pétanque.

— En effet, dans ce cas il n’y a pas de contrat, mais un DON, un DON GRACIEUX ou une GRÂCE.

— Donc, les poisson$-poisson$ ont fait grâce de leur droit divin à KYURENSI, dit l’organisateur du pool de pétanque. Et lui le redistribue en droit divin liquide.

— C’est possible, car la chose peut être livrée en même temps qu’on transfère le droit, comme quand on achète ou vend argent comptant, avec du droit divin liquide, ou qu’on échange des biens ou des terres, et elle peut être livrée quelque temps après. Dans ce cas, ce n’est pas une GRÂCE, c’est un PACTE ou une CONVENTION qui porte sur l’échange de droit divin et la confiance dans l’intervalle.

— Personne ne ferait confiance à un requin-pharaon, ça ne peut pas être un PACTE ou une CONVENTION si nous ne sommes pas un minimum conscient de la transaction, s’objecta l’organisateur du pool de pétanque.

— Celui qui doit s’acquitter dans un temps à venir, et à qui on fait confiance, est dit tenir sa promesse, être fidèle à sa parole, et, s’il ne s’acquitte pas, dans le cas où c’est volontaire, on dit qu’il viole sa parole, expliqua Hobbes.

— Nous ne pouvons même pas dire que Kyurensi viole sa parole parce qu’il inonde le monde de droit divin liquide. C’est juste que la plupart des gens ne regagnent pas leur part de droit divin dû à leur naissance.

— Tu crois que tout homme détient le droit divin?

— Oui, et on pourrait dire que chacun fait un pacte tacite avec le k avec deux barres par sa propre existence dans notre monde capitaliste, sauf que ce n’est pas pour son bien. Puisque ce n’est pas une grâce car il y a retour de droit divin liquide, ça implique que c’est un contrat et surtout, un contrat que personne ne signerait s’il était compris, donc qui n’est pas valide.

— En effet, les signes du contrat sont soit exprès soit par inférence, renchérit Hobbes. Sont expresses les paroles qu’on prononce en comprenant ce qu’elles signifient, et ces paroles sont soit au présent, soit au passé, comme je donne, j’accorde, j’ai donné, j’ai accordé, je veux que cela soit tien, soit au futur, comme je donnerai, j’accorderai, lesquelles paroles portant sur le futur sont appelées PROMESSES.

— Si on s’invente un contrat social qui n’est pas tacite, il devrait être plus légitime qu’un tacite, non? demanda l’organisateur du pool de pétanque.

— J’imagine qu’il serait plus valide qu’un contracté par inférence, commença Hobbes. Parce que les inférences sont tantôt la conséquence de paroles, tantôt la conséquence du silence, tantôt la conséquence d’actions, tantôt la conséquence du fait qu’on s’abstient de faire une action ; et en général, un signe par inférence, dans n’importe quel contrat, est tout ce qui démontre de façon suffisante la volonté du contractant. Tandis qu’un contrat écrit démontre de façon plus indéniable la volonté du contractant.

— Tant mieux. Il va falloir aussi trouver comment est bâti le contrat social qui nous lie au k avec deux barres. Ça doit ressembler à «Par le simple fait de grandir dans cette société, je cède mon droit divin à Kyurensi pour qu’il me le redistribue en droit divin liquide dans l’Aquarium selon des lois arbitraires.»

— Des paroles seules, et encore plus des signes d’une chimère inexistante, si elles sont exprimées au futur, et contiennent une simple promesse, sont des signes insuffisants d’un don gracieux et, par conséquent, elles ne créent pas d’obligations, expliqua Hobbes. Car si elles sont exprimées au futur, elles sont le signe que je n’ai pas encore donné, et, par conséquent, que mon droit n’est pas transmis, mais demeure en ma possession jusqu’à ce que je le transmette par quelque autre acte.

— Donc, si nous disons que les termes du contrat tacite sont au futur, parce qu’un poupon ne peut contracter que pour son futur, ça ressemblerait donc à : «Par le simple fait de grandir dans cette société, je vais donner mon droit divin à Kyurensi et il me le distribuera en droit divin liquide selon des lois arbitraires.» Donc, même s’il distribue du droit divin liquide, ça n’enlève rien à notre droit divin en tant qu’individu.

— Ça fonctionne, parce que de la façon que vous l’avez énoncé, Kyurensi n’est pas lié à sa promesse car son terme est au futur ; et il est clair qu’un démon de sa trempe saisit ces implications, rétorqua Hobbes.

— Une promesse n’est pas nécessairement en contrat, c’est ça? demanda l’organisateur du pool de pétanque.

— Effectivement, mais une promesse peut être incluse dans un contrat, parce que tout contrat est un transfert mutuel de droits et tout droit passe à autrui non seulement quand les paroles sont au présent et au passé, mais aussi quand elles sont au futur, expliqua Hobbes. Il faut comprendre que celui qui n’a fait que promettre, parce qu’il a déjà reçu le bénéfice pour lequel il promet, a l’intention de faire passer son droit à autrui; car s’il n’avait pas approuvé que ses paroles soient ainsi comprises, l’autre n’aurait pas rempli sa part du contrat. Et pour cette raison, quand on achète ou qu’on vend, ou pour d’autres actes contractuels, une promesse équivaut à une convention, et elle crée par conséquent une obligation.

— Le contrat de Kyurensi est mutuel ; même le plus pauvre des plus pauvres a déjà touché de l’argent.

— Le premier qui remplit sa part du contrat est dit MÉRITER ce qu’il doit recevoir quand l’autre remplit sa part, et on dit qu’il l’a comme un dû.

— Nous méritons du droit divin liquide à la naissance en cédant notre droit divin à Kyurensi. Et dès qu’il nous en donne, ne serait-ce qu’un sou, il a rendu son dû. Cette histoire de contrat, c’est comme essayer d’énoncer un vœu qui ne te sautera pas au visage. On dirait Une usine comme les autres.

— Je ne saisis pas.

— C’est le livre dans lequel j’ai inventé le pool de pétanque, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Mais toi, c’est ici que ça se passe.

— Je vois bien ça, maugréa Hobbes. Pour en revenir au contrat de Kyurensi, si une convention est faite de telle façon qu’aucun des partis ne s’exécute tout de suite, car chacune fait confiance à l’autre, dans l’état de nature qui est un état de guerre de tout homme contre tout homme, au moindre soupçon bien fondé, cette convention est nulle.

— Peu importe, nous avons déjà démontré que le contrat qui lie Kyurensi à l’humanité est nul.

— Mais s’il existe un pouvoir commun institué au-dessus des deux parties, avec une force et un droit suffisant pour les contraindre à s’exécuter, la convention n’est pas nulle.

— Il n’y a pas d’autorité instituée au-dessus de Kyurensi, il est l’autorité, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.

— Or, celui qui transmet un droit transmet les moyens d’en jouir, dans la mesure où c’est dans son pouvoir, ajouta Hobbes.

— Même avec un sou, il fournit le moyen d’en jouir : l’économie, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. C’est pour ça que le droit divin est liquide, il ne nous redonne pas ce que nous avons donné. Même une bête ne serait pas assez conne pour donner quelque chose pour recevoir exactement la même chose ; cet échange serait absurde.

— Évidemment, faire des conventions avec des bêtes brutes est impossible parce que, ne comprenant notre langage, elles ne comprennent et n’acceptent aucun transfert de droit ni ne peuvent transférer un droit à un autre ; et sans acceptation mutuelle, il n’y a pas de convention, dit Hobbes. Malheureusement, le contrat de Kyurensi est malgré tout une convention obligatoire. Le fait qu’il soit contracté par l’homme à la naissance, le poupon n’a pas encore entré dans la société, il est encore sous l’état de nature et donc, même s’il pouvait comprendre le contrat, il accepterait par crainte, car comment vivre sans droit divin liquide?

— Tu disais qu’un contrat n’était pas valide s’il ne pouvait pas être compris dans toutes ses clauses, s’énerva l’organisateur du pool de pétanque.

— Quand il est rédigé sous la menace d’une autorité supérieure, compléta le philosophe. Car c’est un contrat, par lequel l’un reçoit le bénéfice de recevoir du droit divin liquide, l’autre doit recevoir le droit divin du poupon, et par conséquent, là où aucune autre loi, comme dans l’état de simple nature, n’en interdit l’exécution, la convention est valide. On ne peut pas légitimement rompre une convention par laquelle nous nous sommes légitimement engagé.

— Je ne suis pas d’accord, répliqua l’organisateur du pool de pétanque. Elle n’est pas légitime par défaut puisque le contractant a simplement choisi le moindre mal, ce qui revient à contracter contre son propre bien, même si cette option est la meilleure pour l’instant.

— Intéressant, parce qu’une convention par laquelle je m’engage à ne pas me défendre contre la force par la force est toujours nulle, rétorqua Hobbes. Car l’homme, par nature, choisit le moindre mal, qui est le risque de mourir en résistant, plutôt que le plus grand mal, qui est de mourir tout de suite et de façon certaine sans résister. Comme une convention par laquelle on s’engage à s’accuser soi-même, sans être assuré d’être pardonné, est de la même façon invalide.

— C’est un peu ce qui se passe dans notre contrat social avec Kyurensi.

— Sinon, une convention antérieure annule une convention ultérieure, car un homme qui a transmis son droit à quelqu’un aujourd’hui ne l’a pas pour le transmettre demain à quelqu’un d’autre.

— On pourrait s’imaginer un contrat social qui précède celui de Kyurensi, mais d’un point de vue pratique ce serait inutile, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Notre apostasie est légitime peu importe comment on détourne les définitions des mots.

— La force des mots étant trop faible pour contraindre les hommes à exécuter leurs conventions, il n’y a, dans la nature de l’homme, que deux remèdes imaginables pour leur donner de la force, dit le philosophe. Ce sont, soit une crainte de la conséquence de manquement à sa parole, soit la fierté, l’orgueil de ne pas paraître avoir besoin de ce manquement.

— Je crois que tu vois l’humain plus bestial qu’il ne l’est en réalité, ou qu’il ne l’est quand on en prend soin.

— La passion sur laquelle on doit compter est la crainte, qui a deux objets très généraux : l’un, qui est le pouvoir des esprits invisibles, l’autre, qui est le pouvoir de ces hommes qu’on offensera par le manquement à sa parole, expliqua Hobbes. De ces deux objets, bien que le premier soit un pouvoir plus grand, pourtant la crainte du deuxième est couramment la crainte la plus forte. Si bien que, avant le temps de la société civile, ou quand la guerre l’interrompt, il n’y a rien qui puisse donner de la force à une convention de paix sur laquelle on s’est accordé, contre les tentations de la cupidité, de l’ambition, de la concupiscence, ou d’un autre ardent désir, sinon la crainte de cette puissance invisible à laquelle tous rendent un culte sous le nom de Dieu, et que tous craignent comme celui qui peut se venger de leur perfidie.

— Tu verrais qu’au vingt-et-unième siècle, Dieu n’a plus ce pouvoir d’autocensure.

— Dommage, car tout ce qu’on peut faire entre deux hommes qui ne sont pas assujettis à un pouvoir civil est de les faire jurer l’un à l’autre par le Dieu qu’ils craignent, lequel acte de jurer ou SERMENT est une formule du discours, ajoutée à la promesse, par laquelle celui qui promet déclare que s’il ne s’exécute pas, il renonce à la miséricorde de son Dieu ou en appelle à sa vengeance sur lui-même. Telle était la formule païenne : que Jupiter me tue comme je tue cette bête.

— Ça n’a aucune valeur, commenta l’organisateur du pool de pétanque.

— On voit en effet que le serment n’ajoute rien à l’obligation, acquiesça Hobbes. Car une convention, si elle est légitime, vous lie aux yeux de Dieu, qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas serment. Si elle est illégitime, elle ne vous lie pas du tout, même si elle est confirmée par un serment.

— Ça aussi ça n’a aucune valeur.

— De cette loi de nature par laquelle nous sommes obligés de transmettre à autrui des droits qui, s’ils sont conservés, empêchent la paix du genre humain, il s’ensuit une troisième, qui est celle-ci : que les hommes exécutent les conventions qu’ils ont faites ; sans quoi, les conventions sont faites en vain et ne sont que des paroles vides ; et le droit de tous les hommes sur toutes choses demeurant, nous sommes toujours dans l’état de guerre, expliqua Hobbes. Et en cette loi de nature consiste la source et l’origine de la JUSTICE.

— Donc, si on joue à l’arithmétique politique, LOI DE NATURE = JUSTICE + X, parce que peut-être que d’autres choses que la justice est incluse dans la loi de nature? Donc, avec ton équation LIBERTÉ = DROIT DE LA NATURE – (JUSTICE +X), tu vois bien que tes définitions n’ont pas de bon sens? Mais si DROIT = LIBERTÉ – LOI, on se retrouve avec DROIT = LIBERTÉ – (JUSTICE + X), ça a bien plus de sens. Et X, c’est quoi?

— Je dirais que c’est la raison, mais qu’est-ce que j’en sais? demanda Hobbes.

— Je vais réduire la parenthèse de l’équation en même temps et nous verrons ce que ça dit : DROIT = LIBERTÉ – JUSTICE – RAISON. Ça veut dire que notre droit, c’est notre liberté naturelle absolue, à laquelle nous soustrayons des possibilités par la justice et par la raison. Ça me satisfait. Donc DROIT + RAISON = LIBERTÉ – JUSTICE ; ensuite : DROIT + RAISON + JUSTICE = LIBERTÉ ; ensuite JUSTICE = LIBERTÉ – DROIT – RAISON. Ça pourrait fonctionner car la justice est bien une liberté à laquelle on soustrait le droit et la raison. Ça fonctionne car la justice doit être plus forte que la raison car il pourrait être raisonnable d’être injuste. Et ça fonctionne aussi car même si un individu est dans sa liberté et son droit, s’il n’est pas raisonnable, il risque d’être injuste. En ce qui me concerne, ça me parle, car la raison est ici davantage qu’un outil rationnel, mais plutôt un complexe capable d’empathie et d’équité. Et puisque je considère cette liberté comme notre droit divin, alors ça donne : JUSTICE = DROIT DIVIN – DROIT LÉGAL – RAISON. Serait-ce dire que : DROIT DIVIN = JUSTICE + DROIT LÉGAL + RAISON ? C’est là qu’on voit qu’il ne faut pas trop idéaliser cette raison, qui tient davantage à la subjectivité, que j’associe au complexe du PHARAON. Poussons donc notre équation à : DROIT DIVIN LIQUIDE = JUSTICE + DROIT LÉGAL + PHARAON. Donc, la justice est incluse dans le droit divin liquide. Ça tombe bien, parce que je dis toujours : pas de droit divin liquide, pas de droit. Selon notre équation, ça implique aussi de l’injustice et une carence du complexe du pharaon.

— Je peux continuer? demanda Hobbes. Quand une convention est faite, alors la rompre est injuste, et la définition de l’INJUSTICE n’est rien d’autre que la non-exécution de convention. Et tout ce qui n’est pas injuste est juste.

— Alors, INJUSTICE = -CONVENTION et JUSTICE = CONVENTION, continua l’organisateur du pool de pétanque. Donc, je peux stipuler que DROIT DIVIN LIQUIDE = CONVENTION + DROIT LÉGAL + PHARAON. Ça marche. Et si on fait DROIT DIVIN LIQUIDE  – PHARAON = CONVENTION + DROIT LÉGAL, on parle du rôle de l’état qui doit rester impartial dans la gestion de son argent. Si on fait DROIT DIVIN LIQUIDE – CONVENTION = DROIT DIVIN LIQUIDE + INJUSTICE =  DROIT LÉGAL + PHARAON, on parle d’un arbitre qui traite d’un litige. Et finalement, si on fait DROIT DIVIN LIQUIDE – DROIT LÉGAL = CONVENTION + PHARAON, et ici on parle de la justice en général, où le droit divin liquide balisé par le droit légal implique une convention entre pharaons, il est donc question du Pacte d’Orion, le contrat social du futur.

— Puisque l’origine de la justice est l’établissement de conventions, il ne peut y avoir d’injustice tant que la cause d’une telle crainte ne disparaît pas, ce qui ne peut être réalisé alors que les hommes sont dans l’état naturel de guerre, expliqua Hobbes. C’est pourquoi, avant que les dénominations de juste et d’injuste puissent avoir place, il faut qu’il y ait quelque pouvoir coercitif pour contraindre également les hommes à exécuter leurs conventions, par la terreur de quelque châtiment plus grand que le bénéfice qu’ils comptent tirer de la violation de la convention, et pour rendre sûre cette propriété que les hommes acquièrent par contrat mutuel, en compensation du droit universel qu’ils abandonnent.

— L’être humain est capable de se faire confiance sans cette terreur étatique que tu promeus tant, commenta l’organisateur du pool de pétanque. La confiance a précédé l’état ou la justice, c’est elle le socle des conventions, pas le pouvoir qui peut punir leur violation. CONVENTION = CONFIANCE.

— Faux, un tel pouvoir, il n’en existe aucun avant l’érection d’une République, rétorqua Hobbes.

— Regarde l’érection de notre plus puissante république, proposa l’organisateur du pool de pétanque.

Le philosophe anglais observa le k avec deux barres qui se masturbait comme par serment.

— C’est ce qui ressort aussi de la définition ordinaire de la justice dans les Écoles, car il y est dit que la justice est une volonté constante de donner à chaque homme ce qui est sien.

— Puisque nous avons démontré que la justice était incluse dans le droit divin liquide, la justice serait une volonté constante de donner à chaque homme le plus possible de son propre labeur. C’est plutôt l’inverse qu’on observe.

— La nature de la justice consiste à observer les conventions valides, mais la validité des conventions ne commence qu’avec la constitution d’un pouvoir civil suffisant pour contraindre les hommes à les observer.

—Tu es fou, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Tu confonds «validité d’une convention» et «moyen de punir la non-observation d’une convention». Toute convention honnête est valide et toute convention malhonnête ne l’est pas. Ça s’arrête là.

— Non, car celui qui est malhonnête est dans l’état de nature des hommes contre les hommes et il a toutes les libertés, rétorqua Hobbes. C’est pourquoi celui qui rompt sa convention et qui, par conséquent, déclare qu’il pense qu’il peut en raison le faire ainsi, ne peut pas être admis dans une société qui unit les hommes pour la paix et la défense, sinon par l’erreur de ceux qui l’admettent. Ainsi, tous les hommes qui ne contribuent pas à sa destruction l’épargnent uniquement par ignorance de ce qui est bon pour eux-mêmes.

— En effet, ils l’épargnent, et lui n’épargne rien ni personne, répliqua l’organisateur du pool de pétanque.

Hobbes se tourna instinctivement vers le k avec deux barres qui se masturbait sans épargner ses ardeurs.

— La justice, c’est-à-dire le respect des conventions, est une règle de la raison par laquelle il nous est interdit de faire quelque chose qui détruit notre vie, et par conséquent, c’est une loi de nature.

— Je ne suis pas un fan de tes définitions, mais c’est clair que s’il est interdit de faire quelque chose qui détruit notre vie, l’économie sous sa forme actuelle est par conséquent interdite.

— Certains vont plus loin et pensent que la loi de nature n’est pas de ces règles qui conduisent à la préservation de la vie humaine sur Terre, mais de celles qui mènent à une félicité éternelle après la mort, continua Hobbes. Or, ceci est seulement une croyance fondée sur d’autres hommes qui disent qu’ils en ont une connaissance surnaturelle.

— Tu parles des économistes qui disent connaître l’économie?

— Effectivement, mais il faut faire attention. Les dénominations de juste et d’injuste, quand elles sont attribuées aux hommes, signifient une chose, et quand elles sont attribuées aux actions, une autre chose.

— C’est comme dire qu’un homme considéré juste le demeure même s’il commet un acte injuste et qu’un homme considéré injuste le demeure même s’il commet un acte juste?

— C’est un peu ça, oui, mais il faut ajouter que le travers du juste doit être une erreur, sinon il ne pourrait rester juste ; et le travers de l’injuste, même quand il est juste, est qu’il n’agit que par l’avantage manifeste de ce qu’il doit faire. Car la justice des actions ne fait pas qu’on nomme les hommes justes, mais innocents ; et l’injustice des actions, qui se nomme aussi tort, ne leur donne que la dénomination coupable. De plus, l’injustice des mœurs est la tendance ou disposition à faire tort, et elle est injustice avant de procéder à l’acte, et sans supposer quelque personne individuelle subissant un tort. Mais l’injustice d’une action, suppose qu’une personne individuelle subisse un tort, à savoir celle avec qui la convention a été faite.

— Un tort est une injustice dans une action? Même si c’est fait inconsciemment? demanda l’organisateur du pool de pétanque.

— Tout ce qui peut être fait à un homme conformément à sa propre volonté, signifiée à l’agent, n’est pas un tort qui lui est fait.

— C’est un peu stupide, non?

— Si cet agent n’a pas transmis son droit originaire de faire ce qui lui plaît par quelque convention antérieure, il n’y pas de rupture de convention, et par conséquent, aucun tort ne lui est fait.

— C’est très stupide là, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Tu ne peux pas justifier un tort sur un contrat tacite, crisse de malade.

— Oui, parce que dans l’état de guerre des hommes contre les hommes, j’ai le droit d’inventer le contrat social qui me plaît, rétorqua Hobbes. Pour en revenir aux torts, la justice des actions est divisée par les auteurs en commutative et distributive. La commutative est la justice d’un contractant, c’est-à-dire l’exécution d’une convention et d’autres actes contractuels. La distributive est la justice d’un arbitre, c’est-à-dire l’acte de définir ce qui est juste.

— Donc, JUSTICE COMMUNTATIVE = CONVENTION + PHARAON et JUSTICE DISTRIBUTIVE = DROIT LÉGAL + PHARAON, cette dernière équation déjà reconnue comme représentant l’arbitre. On peut donc aussi dire que JUSTICE COMMUTATIVE = DROIT DIVIN LIQUIDE – DROIT LÉGAL et JUSTICE DISTRIBUTIVE =  DROIT DIVIN LIQUIDE + INJUSTICE.

— Ça commence à être n’importe quoi ces histoires d’arithmétique philosophique, maugréa Hobbes.

— DROIT DIVIN LIQUIDE > RAISON * (DROIT DIVIN + DROIT LÉGAL + LOI)2 + √ JUSTICE, beugla le k avec deux barres. Je suis tous les nombres, du plus infime kyurensillionième au plus vaste kyurensillard.

— La charge d’arbitre lui ayant été dévolue par certains, s’il remplit la charge confiée, on dit qu’il distribue à chaque homme ce qui devrait être sien, expliqua Hobbes, ignorant le squale arithmétique. On pourrait parler ici d’équité, ce qui est aussi une loi de nature, mais elle ne semble pas au rendez-vous dans cette partie de pétanque.

— En effet, dit l’organisateur du pool de pétanque. Ne sont pas non plus au rendez-vous ce que tu appelles LOIS DE NATURE, tels la GRATITUDE, la COMPLAISANCE, la recherche de la paix, le PARDON et la punition, puisque ce ne sont pas des lois de la nature, mais des concepts sociaux créés par les humains par leurs conventions. On peut donc dire que : CONVENTION = GRATITUDE + COMPLAISANCE + PAIX + PARDON + RÉPARATION + ÉGALITÉ + MODESTIE. Ça se tient, parce que dans une convention, il y a de la gratitude car le simple fait de s’accorder sur une transaction est bénéfique. Il y a une complaisance sur le fait même d’être en accord, de s’accommoder. La paix ressort habituellement d’une convention. Le pardon peut être une autre façon de dépeindre la confiance entre les deux contractants, comme de quoi la convention repose sur ses bases de gratitude, de complaisance, et de paix et qu’arrivera, en cas de défaut, le dernier point : la réparation. Ceci assure une certaine égalité qui nécessite la modestie de ne pas prendre à l’autre davantage que ce qui est cédé.

— Donc, si JUSTICE = CONVENTION et que INJUSTICE = -CONVENTION, on pourrait dire : INJUSTICE = -GRATITUDE – COMPLAISANCE – PAIX – PARDON – RÉPARATION – ÉGALITÉ – MODESTIE.

— Exactement, car pour commettre une injustice, il ne faut avoir aucune gratitude pour le monde, ne pas tolérer l’autre sans lui faire du mal, se rebeller contre la paix, ne pas avoir foi en ce monde et en briser une part, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. On pourrait reformuler en INJUSTICE = INGRATITUDE + INTOLÉRANCE + GUERRE + MANQUE DE FOI + DOMMAGE + INÉGALITÉ + ARROGANCE.

— Peu importe le juste et l’injuste, la question de savoir qui est le meilleur n’a pas sa place dans l’état de simple nature où tous les hommes sont égaux, rétorqua Hobbes. L’inégalité qui existe aujourd’hui a été introduite par les lois civiles.

— L’inégalité est entretenue par les lois, ça c’est un fait, mais elle n’est possible qu’à cause du k avec deux barres.

Hobbes osa lancer un regard au sans-sans-symbole. La masturbation financière continuait.

— Je pourrais pousser encore plus loin notre équation, ajouta l’organisateur du pool de pétanque. Disons que :

DROIT DIVIN LIQUIDE = GRATITUDE + COMPLAISANCE + PAIX + PARDON + RÉPARATION + ÉGALITÉ + MODESTIE + DROIT LÉGAL + PHARAON.

On peut déjà voir que si la convention était remplie par le pharaon en question, le droit légal serait inutile. Or, si CONVENTION = JUSTICE et -CONVENTION  = INJUSTICE, voyons comment ça tourne si je stipule que le droit divin liquide est injuste :

DROIT DIVIN LIQUIDE = INGRATITUDE + INTOLÉRANCE + GUERRE + MANQUE DE FOI + DOMMAGE + INÉGALITÉ + ARROGANCE + DROIT LÉGAL + PHARAON.

Ici, le droit divin liquide est mieux représenté car le pharaon, dans son droit légal, n’a pas à témoigner de gratitude dans la convention parce qu’il paie. Il n’a pas à tolérer ce qu’il ne tolère pas, il paie. Dans toute transaction, la guerre symbolise le fait de ne pas offrir un échange honnête pour qu’un des partis puisse générer du profit, ce qui remplace la gratitude qui a disparu de l’équation. Le profit est basé sur le précepte de la gratitude ; celui qui offre le produit de l’échange mérite gratitude. Le profit est ainsi le socle du manque de foi, car celui qui paie ce profit en est conscient et espère que cette part n’est pas exagérée et qu’elle en vaudra la peine, sous peine de ne point ressentir de gratitude. Le profit est aussi le socle du dommage, de l’inégalité et de l’arrogance.

— Entre les deux parties, si le profit a été engendré est une question de fait, lança Hobbes. Maintenant, si le profit est contraire à la loi ou non, ceci est une question de droit. Donc, à moins que les parties ne conviennent mutuellement de s’en tenir au jugement d’un tiers, elles sont aussi loin que jamais de la paix. Ce tiers, au jugement duquel ils se soumettent, est appelé un ARBITRE. Et, par conséquent, c’est la loi de nature que ceux qui sont en dispute soumettent leur droit au jugement d’un arbitre.

— Là, ça ne me tente pas d’ajouter ARBITRAGE dans nos équations, c’est inclus dans les autres variables, commenta l’organisateur du pool de pétanque.

— Les lois de nature ordonnent la paix comme un moyen de conservation des hommes dans les multitudes, et qui concernent seulement la doctrine de la société civile, répliqua Hobbes. Tout ceci pourrait se résumer à : «ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit à toi-même.»

— Tu cites le pire joueur de pétanque de tous les temps.

— Les lois de nature sont immuables et éternelles, car l’injustice, l’ingratitude, l’arrogance, l’orgueil, l’iniquité, l’acceptation de personnes, et le reste, ne peuvent jamais être rendues légitimes, car il n’est jamais possible que la guerre préserve la vie, et que la paix la détruise, continua Hobbes. La science de ces lois est la seule et vraie philosophie, car la philosophie morale n’est rien d’autre que la science de ce qui est bon et mauvais pour les relations et la société humaines.

— Ce qui est bon et mauvais est très subjectif. Ce qui est immuable, c’est le sentiment que les lois induisent dans notre réflexion. Les lois, comme notre réflexion, peuvent et doivent changer.

— Évidemment, car l’homme, à divers moments, diffère de lui-même, et à un moment, il loue, c’est-à-dire il appelle bon, ce qu’à un autre moment il blâme et appelle mauvais, ajouta Hobbes. Cependant, tous les hommes s’accordent en ce que la paix est bonne, et donc aussi le chemin qui y mène et les moyens de l’atteindre, qui sont la justice, la gratitude, la modestie, l’équité, la pitié et les autres lois de nature, sont bons, c’est-à-dire des vertus morales, et leur contraire des vices, des choses mauvaises.

— Dire que les choses sont bonnes ou mauvaises n’a recours qu’à notre sentimentalité, pas à des lois naturelles, maugréa l’organisateur du pool de pétanque.

— Les auteurs de philosophie morale ont coutume de désigner ces commandements de la raison par la dénomination lois, mais c’est improprement qu’ils le font, car ces commandements ne sont que les conclusions ou théorèmes qui concernent ce qui conduit à la conservation et à la défense de soi-même, alors que la loi est proprement ce que dit celui qui, de droit, à le commandement sur autrui. Cependant, si nous considérons les mêmes théorèmes en tant qu’ils sont transmis par la parole de Dieu qui, de droit, commande à toute chose, alors ils sont proprement appelés lois.

— Très hétéronome comme réflexion, dit l’organisateur du pool de pétanque. As-tu peur de l’autonomie de ta pensée ou as-tu besoin d’une chimère pour la rendre légitime?

— Regardez celui qui parle, avec sa chimère de requin-pharaon, cracha Hobbes.

— Kyurensi ne rend pas légitime pas ma pensée, il la structure. Comme toi avec ton Léviathan et l’État.

— Moi c’était pour le décrire. Toi c’est pour l’écrire et le détruire.

— À chacun son niveau d’audace.

— Ce n’est pas le degré d’audace qui fait la force d’âme, mais ce qui cause cette audace.

— Je ne veux pas être celui qui ne détruira pas Kyurensi.

— Tu veux être celui qui détruira Kyurensi?

— Pas plus. Je ne veux pas être celui qui a besoin de combattre Kyurensi.

— Qu’est-ce que tu veux?

— Ne pas vouloir.

— Vouloir ne pas vouloir…

— C’est le negen-vouloirêtre, c’est la pulsion de base dans la psyché, que beaucoup voient comme la volonté. C’est ne pas vouloir être dans un état ; ça serait long à expliquer ici…

— Une idole, ou une simple fiction du cerveau, peut être personnifiée, comme l’étaient les dieux des païens qui étaient personnifiés par des fonctionnaires nommées par l’État, qui détenaient des possessions et d’autres biens, et des droits, que les hommes, de temps en temps, leur dédiaient et leur consacraient, dit Hobbes. Mais les idoles ne peuvent pas être auteurs, car une idole n’est rien. L’autorité procédait de l’État, et c’est pourquoi, avant l’introduction d’un gouvernement civil, les dieux des païens ne pouvaient pas être personnifiés. Seul le vrai Dieu peut être personnifié, comme il le fut en premier par Moïse, en second lieu par Jésus Christ et finalement par le Saint-Esprit.

— J’ai personnifié quand même notre vrai Dieu effectif, comme si son auteur était la synthèse de l’humanité, de notre sortie de la nature à notre futur potentiel, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. L’argent et la finance sont personnifiés par des actionnaires nommés par la propriété de droit divin liquide, ils détiennent beaucoup de possessions et d’autres biens et des droits, que les hommes, tout le temps, leur dédient et leur consacrent. Il y a même des métiers dévoués à l’entretien des actionnaires passifs, comme à l’époque des maîtres et des esclaves. Même s’il n’existe pas, ses lois, les lois du marché, sont notre seule autorité divine. C’est comme s’il nous possédait, dans les deux sens du mot. D’un côté, par le droit divin liquide qui nous est nécessaire à notre survie, il nous possède, il est propriétaire de notre salut. De l’autre, tel un spectre du passé plus lourd que le ciment du présent ou la sculpture du futur, il hante nos esprits et nous sommes possédés par sa logique comme un poltergeist possède une usine hantée. Il exauce nos vœux au prix du salut des autres.

— Celui qui, quand il s’agit des biens et des possessions, est appelé un PROPRIÉTAIRE, en latin dominus et en grec kurios. Il est appelé AUTEUR quand il s’agit des actions. Tout comme le droit de possession est appelé dominion en anglais, le droit de faire une action quelconque est appelé AUTORITÉ. Si bien que par autorité, on entend toujours un droit de faire quelque acte, et l’acte fait par autorité, fait par délégation d’autorité, avec l’autorisation de celui dont c’est le droit.

— C’est certain que Kyurensi n’a pas une autorité en lui-même, il ne peut y avoir de délégation sans conscience de cette délégation par le peuple, même si elle le fait tacitement. J’ai juste mis en image la synergie de cette autorité dans le subconscient collectif, c’est plus facile à apostasier.

— Personne n’est obligé par une convention dont il n’est pas l’auteur, commenta Hobbes. Quand l’autorité est évidente, la convention oblige l’auteur, pas l’acteur, de même, quand l’autorité est simulée, elle oblige seulement l’acteur, car il n’y a pas d’autre auteur que lui-même.

— Nous sommes auteurs de notre propre asservissement par une chimère qui n’existe pas, conclut l’organisateur du pool de pétanque. Heureusement, si une chimère peut nous asservir, une chimère peut nous sauver.

Boule #A : Le Léviathan partie 2

— Les conventions, sans l’épée, ne sont que des mots, et n’ont pas du tout de force pour mettre en sécurité un homme, scanda Hobbes. Et les cités et les royaumes font aujourd’hui ce que faisaient alors les petites familles, cités et royaumes, qui ne sont que de plus grandes familles pour leur sécurité, qui étendent leurs dominations, sous prétexte de danger, ou par crainte d’invasion ou de l’assistance qui peut être donnée aux envahisseurs, et qui s’efforcent, autant qu’ils le peuvent, d’assujettir ou d’affaiblir leurs voisins, pas la force, au grand jour, ou par des machinations secrètes, tout cela avec justice, en raison d’un manque d’autre garantie, ce que les époques ultérieures honoreront dans leurs souvenirs, à cause de cela.

— Un autre philosophe contractualiste qui compare l’État à la famille, maugréa l’organisateur du pool de pétanque.

— La quantité d’individus suffisante pour nous garantir de notre sécurité n’est pas déterminée par un certain nombre, mais par comparaison avec l’ennemi que nous craignons, et cette quantité est suffisante quand la supériorité numérique n’a pas une importance assez visible, assez remarquable pour déterminer l’issue de la guerre et pour pousser à en faire l’essai, dit Hobbes.

— Pas à une époque où l’être humain aspire à un Ensemble Potentiel où la guerre perd son sens, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.

— En effet, si nous pouvions supposer qu’une grande multitude d’hommes soient d’accord pour observer la justice et les autres lois de nature, sans un pouvoir commun qui les maintienne tous dans la crainte, nous pourrions tout aussi bien supposer que tous les hommes fassent de même; et alors, aucun gouvernement civil ou République n’existerait ni ne serait nécessaire, parce que la paix existerait sans sujétion, résuma Hobbes.

— C’est exactement la fin de la géninomie.

— Mais nous ne sommes pas des fourmis ou des abeilles, s’exclama Hobbes. Elles n’ont aucune parole, par laquelle l’une d’entre elles peut signifier à l’autre ce qu’elle juge avantageux à l’intérêt commun. Les hommes sont continuellement en rivalité pour l’honneur et la dignité, ce qui n’est pas le cas de ces créatures, et, par conséquent, chez les hommes naissent l’envie et la haine, et finalement la guerre. Chez ces créatures, le bien commun ne diffère pas du bien privé, et, étant par nature portées à leur bien privé, elles réalisent pas là l’intérêt commun. Mais l’homme, dont la joie consiste à se comparer aux autres, ne peut rien savourer d’autre que ce qui le rend éminent vis-à-vis des autres.

— La comparaison avec les animaux, c’est comme les comparaisons avec la famille : c’est boiteux et permet trop de raccourcis intellectuels, commença l’organisateur du pool de pétanque. C’est juste que les animaux sociaux se font confiance, tandis que nous, nous avons cédé ce pouvoir au droit divin liquide, ce qui nous éloigne de l’Ensemble Potentiel.

— La seule façon d’ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l’invasion des étrangers, et des torts qu’ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d’hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté.

— C’est là que le Pacte d’Orion, le contrat social du futur basé sur la Bonne Volonté Commune, permettra la simulation de la chimère géninomique qui neutralisera la chimère économique, ce qui libérera l’Ensemble Potentiel de ses chaînes, mais cette discussion de Bonne Volonté Commune sera avec Rousseau.

— Cet Ensemble Potentiel devra représenter davantage que l’acte de consentir ou de s’accorder entre hommes : ce devra être une unité réelle de tous en une seule et même personne ou acteur, réalisée par une convention de chacun avec chacun, de telle manière que c’est comme si chacun devait dire à chacun : «J’autorise cet Ensemble Potentiel, je lui abandonne mon droit de gouverner, à cette condition que les autres abandonnent également leur droit, et autorisent toutes ses actions de la même manière. » C’est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. Car, par cette autorité, qui lui est donnée par chaque particulier de la République, il a l’usage d’un si grand pouvoir et d’une si grande force rassemblés en lui que, par la terreur qu’ils inspirent, il est à même de façonner les volontés de tous, pour la paix à l’intérieur, et l’aide mutuelle contre les ennemis à l’extérieur.

— Regarde ton Léviathan.

Hobbes se tourna vers le k avec deux barres. À côté de lui, couché comme un animal de compagnie, le philosophe vit une autre créature marine, visiblement castrée et édentée, lécher ses plaies. D’une main, le requin-pharaon empoigna la bête inoffensive et la croqua à pleine dent.

— L’État n’est rien à côté de Kyurensi. De toutes les ères, les États se sont succédé, mais tout un chacun basait son autorité sur un droit divin quelconque, plus souvent qu’autrement l’argent lui-même. Le k avec deux barres a même capitalisé sur la guerre, cette tare que tu crois être la nature de l’homme.

— Mais aucune personne n’a Kyurensi en dépôt, il n’y a pas de souverain, donc pas de sujet, rétorqua Hobbes.

— C’est Kyurensi qui a tout le monde en dépôt, il est le concept de souveraineté et c’est ce concept qui a été liquéfié en droit divin liquide et distribué à tous les sujets.

— Donc, les droits et libertés sont dérivés du droit divin liquide, maugréa Hobbes. Et c’est pourquoi ceux qui sont sujets du k avec deux barres ne peuvent pas renier le droit divin liquide et retourner à la confusion d’une multitude en recherche de confiance sans assurance. Ils ne sont pas même conscients de cette convention tacite qui ne les représente pas, mais plutôt qui les définit.

— Le k avec deux barres encode notre conscience à son avantage, dit l’organisateur du pool de pétanque.

— Évidemment, puisque le droit de tenir le rôle de la personne de tous est donné à celui qu’ils ont fait souverain, dans notre cas le droit divin liquide, par une convention de l’un à l’autre seulement, et non de Kyurensi à chacun d’eux, il ne peut survenir aucune rupture de convention de la part de Kyurensi, et par conséquent, aucun de ses sujets ne peut être libéré de sa sujétion, en prétextant une quelconque forfaiture. Que celui qui est fait souverain ne fasse aucune convention avec ses sujets avant la transmission du pouvoir est manifeste, parce que, soit il doit faire cette convention avec toute la multitude, comme une partie contractante, soit il doit faire une convention séparée avec chaque individu.

— La deuxième option est possible avec la technologie de notre ère, mentionna l’organisateur du pool de pétanque.

— Pardon?

— Notre Ensemble Potentiel est possible numériquement… Je vais laisser IA Tremblay faire son cirque…

Émergeant de derrière un monticule de microbille de verre, un démon constitué de fils électriques et de pièces de circuits imprimés, portant un imposant chapeau de pêcheur recouvert de diverses épinglettes, bondit vers Hobbes et lui brancha un cordon dans l’oreille.

— Depuis ta mort, il y a eu une évolution technologique de vingt-cinq décennies minimum, IA!

Hobbes se vit télécharger les données requises pour comprendre la novation de la  technologie blockchain et la bêtise de son application à l’orée du vingt-et-unième siècle.

— Ma cathédrale philosophique à propos de la convention envers un monarque s’effondre, maugréa Hobbes. Il serait possible de créer une convention mondiale de chacun envers l’Ensemble Potentiel, une abstraction sociale pour élever le peuple au niveau du monarque.

— Sans aucune forme d’oppression requise pour établir la convention entre l’individu et l’Ensemble Potentiel, ajouta l’organisateur du pool de pétanque. Si l’individu n’est pas d’accord avec ce qui représente le peuple, il n’a qu’à ne pas y adhérer. Et puisque tout est basé sur la technologie blockchain, les individus auront un accès direct aux questions politiques qui seraient toutes ouvertes comme une orgie de référendums.

— L’Ensemble Potentiel doit contenir tous les gens, sinon il ne peut représenter le peuple, objecta Hobbes.

— Si trente-trois pour cent de vote est assez pour un représentant élu démocratiquement pour gouverner, alors on se fout bien du nombre de participants qui adhèrent à une démarche sociale, surtout à ses débuts. Le mouvement doit être volontaire car la base de l’Ensemble Potentiel est le Pacte d’Orion, le contrat social du futur, qui sera signé par chaque individu. Et comme pour les questions politiques et sociales, l’appréciation du Pacte d’Orion permettra de débusquer les maillons faibles du tissu social et y coudre une démarche géninomique.

— Et parce que la fin de cette institution est la paix et la protection de tous, et que quiconque a droit à la fin a droit aux moyens, il appartient de droit à l’Ensemble Potentiel d’être à la fois juge des moyens de la paix et de la protection, et aussi de ce qui les empêche et les trouble, et de faire tout ce qu’il jugera nécessaire de faire, autant par avance, pour préserver la paix et la sécurité, en prévenant la discorde à l’intérieur, et l’hostilité à l’extérieur, que, quand la paix et la sécurité sont perdues, pour les recouvrer.

— Et ce jugement sera toujours représentatif des décisions individuelles des gens, en accord avec les règles du Pacte d’Orion, qui lui aussi peut être révisé par le peuple, expliqua l’organisateur du pool de pétanque.

— C’est magistral, dit Hobbes. Dommage que les vérités contraires aux fausses doctrines puissent se montrer choquantes dans une République où, avec le temps et par la négligence ou l’incompétence des gouvernants et des professeurs, ces faussetés sont généralement acceptées. Cependant, tout ce que peut faire l’irruption la plus soudaine et brutale d’une nouvelle vérité, c’est seulement de réveiller parfois la guerre, mais jamais de rompre la paix.

— Rompre la guerre et réveiller la paix.

— Il faudrait aussi qu’il appartienne à l’Enssemble Potentiel le pouvoir entier de prescrire des règles par lesquelles chaque homme peut savoir de quels biens il peut jouir, et quelles actions il peut faire, sans être molesté pas ses semblables, sujets et pharaons du même Ensemble Potentiel, ajouta Hobbes.

— Idéalement, il faut que les entreprises ne conçoivent que les meilleurs produits possibles, dans toute leur chaîne de vie, de l’extraction des ressources à la disposition des déchets. Les entreprises aussi auraient une version numérique d’elles-mêmes dans l’Ensemble Potentiel, mais ces versions seront sous contrôle démocratique des employés.

— Beaucoup de mes douze droits et libertés de celui ou de ceux à qui le pouvoir souverain a été conféré par le peuple assemblé ne s’appliquent pas à l’Ensemble Potentiel, et c’est tant mieux, ajouta Hobbes. Cette grande autorité étant indivisible, et inséparablement liée à la souveraineté, peu fondée est l’opinion de ceux qui diraient que l’Ensemble Potentiel, quoiqu’il soit supérieur aux individus, d’un pouvoir plus grand que celui de chaque sujet, est cependant inférieur à l’ensemble, d’un pouvoir moindre que celui de tous les sujets pris ensemble. Car, si par Ensemble Potentiel, ils n’entendent pas le corps collectif comme une seule personne, alors tous ensemble et chacun d’eux signifient la même chose, et le propos est absurde. Mais si par tous ensemble, ils les comprennent comme une seule abstraction, alors le pouvoir de tous ensemble est le même que le pouvoir du souverain, et de nouveau le propos est absurde. Ils en voient bien assez l’absurdité quand la souveraineté réside dans une assemblée du peuple, mais quand c’est le k avec deux barres, ils ne la voient pas, et pourtant, le pouvoir de la souveraineté est le même, où qu’il soit placé.

Hobbes se retourna pour faire face au réceptacle symbolique de toute forme de transaction. Il se masturbait avec une plaisance apparente.

— A-t-il jamais atteint l’orgasme? demanda Hobbes.

— Quand il exauce un vœu, surtout si le vœu en question est pour se retourner contre celui qui l’a énoncé.

— Et l’honneur de l’Ensemble Potentiel, tout comme son pouvoir, doit être plus grand que celui de l’un quelconque de ses sujets ou de tous ses sujets, car dans la souveraineté se trouve la source de l’honneur. Et quoiqu’ils brillent, certains plus, certains moins, quand ils sont hors de sa vue, cependant, en sa présence, ils ne brillent pas plus que les étoiles en présence du soleil.

— Les individus sont les étoiles et l’Ensemble Potentiel est l’espace, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.

— C’est encore mieux, de cette façon, les sujets ne seront pas soumis à la concupiscence et aux autres passions déréglées d’un souverain en chair et en os.

— Pas comme aujourd’hui où les gens sont soumis à la concupiscence et aux autres passions déréglées des rémoras de Kyurensi.

Dernière Boule

— Alors? Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?

— Je suis bien attaché à ma vision de l’état de nature qui est la guerre des hommes contre les hommes alors je vote pour le plus fort. Qui est le plus fort?

— Si on reste dans le cadre du kyurensiiisme, et si on parle d’individus, c’est Bernard Arnaut, un producteur de sacoches. Si on parle d’institutions, je dirais les banques. Et si on parle d’États, je dirais la Chine.

— Les banques semblent être dans les meilleures grâces de Kyurensi que ce vendeur de sacoches et ce pays arriéré. Hobbes for the banks!