Le fantôme de Locke déambulait entre des montagnes de poussière plus scintillante que les profits de la Royal African Company. Le philosophe savait qu’il était mort, et l’état de mort lui donnait l’impression d’être plus libre encore que dans l’état de nature ; c’était ainsi depuis toujours et jamais. Fasciné par son existence, il décida d’inspecter cette poudre énigmatique, étrange à ses sens. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait de petites sphères de ce qui semblait être de la vitre. Il y vit son reflet, un visage sans traits, comme une idée sans concept.
— Bienvenue dans le pool de pétanque.
La voix venait de partout et nulle part. Locke regarda pourtant partout et nulle part, mais ne vit pas son interlocuteur.
— Êtes-vous Dieu?
— Non, je suis le fondateur du pool de pétanque.
— Tant mieux, j’ai eu peur d’être jugé pour mes petites entreprises…
— Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins, l’interrompit le fondateur du pool de pétanque. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— Ça dépend de la liberté et de la stabilité du régime.
— Moi je vois ça comme de la pétanque. Toi, Locke, tu seras joueur dans cette compétition d’idées qui a pour but de déterminer de quelle façon doit se comporter la civilisation pour le plus grand bien collectif. Les joueurs de pétanque n’y gagnent rien, mais les participants du pool peuvent se voir offrir leur vœu le plus cher.
Des boules de pétanque apparurent aux pieds de Locke.
— Allez, lance ta boule, dit la voix du fondateur du pool de pétanque.
Boule #A : Traité de gouvernement civil — Deuxième traité — Chapitre Premier et II
— Pour en revenir à votre question aquatique, il faut définir «pouvoir politique», commença Locke. J’entends donc par là le droit de faire des lois, sanctionnées ou par la peine de mort ou, a fortiori, par des peines moins graves , afin de règlementer et de protéger la propriété ; d’employer la force publique afin de les faire exécuter et de défendre l’État contre les attaques venues de l’étranger : tout cela en vue, seulement, du bien public.
— Tu es intense pour un début de partie.
— J’ajouterai aussi que le pouvoir d’un magistrat sur un sujet doit être distingué de celui d’un père sur ses enfants, d’un maître sur son serviteur, d’un mari sur sa femme et d’un seigneur sur son esclave.
— Je n’en reviens pas que tu sois le premier à voir la sottise de ce vieil axiome métaphorique, commenta l’organisateur du pool de pétanque.
— Les gens sont soumis aux gens. Pourtant, leur état de nature est un état de parfaite liberté, un état dans lequel, sans demander de permission à personne, et sans dépendre de la volonté d’aucun autre homme, ils peuvent faire ce qu’il leur plaît, et disposer de ce qu’ils possèdent et de leurs personnes, comme ils jugent à propos, pourvu qu’ils se tiennent dans les bornes de la loi de la Nature.
— Pas toi aussi? s’exaspéra l’organisateur du pool de pétanque. Vous l’avez pas! Tu étais bien parti avec ton état de nature jusqu’à ce que tu prétendes à la place de la nature qu’elle établissait des lois. La nature se torche des lois, elle n’a pas d’intention, pas de plan, pas de secret. Elle devient. Elle change. Donc, pour en revenir à l’état de nature, je te redéfinirais ça comme ça : un état de parfaite liberté, un état dans lequel, sans demander de permission à personne, et sans dépendre de la volonté d’aucun autre homme, les gens peuvent faire ce qu’il leur plaît, et disposer de tout ce qu’ils convoitent.
— C’est vous ou moi qui joue à la pétanque? demanda Locke.
— Vas-y, continue.
— Je disais donc que cet état en est aussi un d’égalité ; en sorte que tout pouvoir et toute juridiction est réciproque, un homme n’en ayant pas plus qu’un autre.
— L’égalité n’est pas prépolitique, mais c’est comme tu veux.
— L’état de nature n’est pas prépolitique, rétorqua Locke. Il est très évident que des créatures d’une même espèce et d’un même ordre, qui sont nées sans distinction, qui ont part aux mêmes avantages de la nature, qui ont les mêmes facultés, doivent pareillement être égales entre elles, sans nulle subordination ou sujétion, à moins que le seigneur et le maître des créatures n’ait établi, par quelque manifeste déclaration de sa volonté, quelques-unes sur les autres, et leur ait conféré, par une évidente et claire ordonnance, un droit irréfragable à la domination et à la souveraineté.
— Comme Hobbes, tu mélanges droit et liberté. «C’est une liberté irréfragable à la domination et à la souveraineté.» Au moins, tu accordes une souveraineté à l’individu dans l’état de nature, ce qui n’est pas faux. C’est juste que ce n’est pas suite à un droit imposé gracieusement par on-ne-sait-qui, c’est juste que le sujet se sent comme un pharaon souverain, c’est une caractéristique du sentiment d’être. Tous les animaux, nous en tête de liste, se sentent comme des pharaons et personne ne se voit comme simple sujet.
— C’est pourquoi le désir que j’ai d’être aimé, autant qu’il est possible, de ceux qui me sont égaux dans l’état de nature, m’impose une obligation naturelle de leur porter et témoigner une semblable affection, récita Locke. Car enfin, il n’y a personne qui puisse ignorer la relation d’égalité entre nous-mêmes, ni les règles et les lois que la raison naturelle a prescrites pour la conduite de la vie.
— Premièrement, une obligation ne peut pas être naturelle, commença l’organisateur du pool de pétanque. La nature n’est pas linguistique. Une obligation, par concept, a besoin d’une grammaire pour s’établir dans le territoire psychologique du sujet. Aucun animal n’a aucune obligation dans la nature. Deuxièmement, règles et lois ne sont pas des synonymes. Une loi peut être ignorée ou violée. Pas une règle ; une règle ça mesure le réel. Bonne chance pour violer la gravité. Troisièmement, la raison n’est pas naturelle, pas totalement en tout cas. La raison a besoin du temps pour se développer. Quand un animal est sans cesse en mode combat-fuite, il n’a pas le temps de s’interroger sur la morale ou le sens de la vie, aucune raison, aussi naturelle soit-elle, n’est envisageable. Ça prend du temps libre; la raison est la liberté du temps, tiens.
— Cependant, quoique l’état de nature soit un état de liberté, ce n’est nullement un état de licence, rétorqua Locke. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu’il possède : mais il n’a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire du tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui.
— Je vais te laisser te mélanger pour ne pas mélanger personne, mais ça tient plus de la métaphysique que de l’empirique, même si je suis d’accord à kyurensi pour cent avec les conclusions morales que tu en tires. C’est juste que je crois que l’état de nature le plus naturel implique une liberté absolue à l’individu. La nature est pleine de pharaons.
— L’état de nature et la loi de la nature, ce qui doit régler le noble usage de la liberté, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d’obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s’ils veulent bien la consulter, qu’étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, déblatéra Locke.
— Là-dessus, je suis d’accord avec toi : si les gens se donnaient la peine de bien consulter leur raison, d’aller au fond de leur pensée, nul ne nuirait à un autre, hormis par accident, dit l’organisateur du pool de pétanque.
— Les hommes sont tous l’ouvrage d’un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d’un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu’il lui plaît, non autant qu’il plaît à un autre.
— Les choses ont changé depuis ton décès. Premièrement, il n’existe pas d’ouvrier tout-puissant et infiniment sage. Un ouvrier ça pue, c’est sale et ça se mouche avec son chandail. Et cet ouvrage qui doit durer, il ne durera pas autant qu’il lui plairait parce que ça ne plaît pas à un autre, au k avec deux barres.
Une voix résonna de partout et nulle part à la fois :
— Je suis le souverain maître et vous les serviteurs. Vous êtes placés dans l’aquarium par ma main invisible, pour mes intérêts, vous m’appartenez en propre, et l’ombrage de mon aileron doit durer autant qu’il me plaît.
— I feel like a fish out of the water…
Locke était paralysé face à l’horreur qui se masturbait comme si sa vie en dépendait.
— C’est juste une tempête dans une tasse de thé métaphorique, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Ne regarde pas trop le k avec deux barres.
— Hanky-panky… Cet engin, on dirait une locomotive, balbutia Locke.
— Nous sommes libres de faire de notre liberté le meilleur et le plus noble usage, ajouta l’organisateur du pool de pétanque.
Locke se détourna et reprit contenance.
— Chacun est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste. Puisque ma propre conservation n’est pas en danger, je suis prêt à conserver le reste des hommes. Les lois de la nature, aussi bien que toutes les autres lois, qui regardent les hommes en ce monde, seraient entièrement inutiles, si personne, dans l’état de nature, n’avait le pouvoir de les faire exécuter, de protéger et conserver l’innocent, et de réprimer ceux qui lui font tort.
— C’est bien de te revoir en forme.
— Et puisque je suis dans l’état de la mort, contraire à l’état de nature, j’ai un pouvoir absolu et arbitraire sur ce requin-pharaon, commença Locke. Si je prends ce coupable entre mes mains, je prendrai le droit de le punir par passion et de m’abandonner à tous les mouvements, à toutes les fureurs de mon cœur irrité et vindicatif.
— Tu feras bien ce que tu veux, mais les humains, qui le vénèrent inconsciemment, vont devoir lui infliger les peines que la raison tranquille et la pure conscience dictent et ordonnent moralement, peines proportionnées à sa faute et qui ne tendant qu’à réparer le dommage qui a été causé et empêcher qu’il n’en arrive un semblable à l’avenir.
— Quand quelqu’un viole les lois de la nature, il déclare, par cela même, qu’il se conduit par d’autres règles que celles de la raison et de la commune équité, qui est la mesure que Dieu a établie pour les actions des hommes, afin de procurer leur mutuelle sûreté, et dès lors il devient dangereux au genre humain.
— Tu fais preuve d’un peu trop d’hétéronomie, commenta l’organisateur du pool de pétanque.
— Par le droit que nous avons de conserver le genre humain, nous pouvons réprimer et même détruire ce qui est nuisible, comme ce k avec deux barres, dit Locke. En cette occasion donc, et sur ce fondement, chacun a droit de punir les coupables, et d’exécuter les lois de la nature.
— D’accord sur le fond, pas sur la forme, mais c’est toi qui joue.
— Ceux qui ont été endommagés de cette rencontre avec le squale pharaon ont le pouvoir de s’approprier les biens ou le service de celui qui lui a fait tort : il a ce pouvoir par le droit qu’il a de pourvoir à sa propre conservation.
— Là tu parles de la géninomie, mais oui, nous conserverons le genre humain.
— Avant de m’avancer davantage, il faut considérer que si l’état de nature doit être abrogé, on pourrait dire la même chose de l’autorité des Puissances souveraines. Ne faut-il point se soumettre toujours à tout ce que fait et veut un Souverain, soit qu’il agisse par raison, ou par passion, ou par erreur?
— Crisse non. C’est le genre d’accord qui ne passe pas.
— Or, ce n’est pas toute sorte d’accords, qui mettent fin à l’état de nature, mais seulement celui par lequel on entre volontairement dans une société, et qu’on forme un corps politique. Autrement, on reste dans l’état de nature.
— Personne n’entre volontairement dans une société, on naît dedans et on y reste pour la bouffe, répondit l’organisateur du pool de pétanque.
— Évidemment, parce que nous ne sommes point capables seuls de nous pourvoir des choses que nous désirons naturellement, et qui sont nécessaires à notre vie, laquelle doit être convenable à la dignité de l’homme ; c’est pour suppléer à ce qui nous manque, quand nous sommes seuls et solitaires, que nous avons été naturellement portés à rechercher la société et la compagnie les uns des autres, et ont composé, au commencement et d’abord, des sociétés politiques.
— Amen.
— Maintenant, il est temps de parler de l’état de guerre, grogna Locke en fixant le k avec deux barres. Il s’agit d’un état d’inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu’il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l’a fait dans l’état de guerre avec celui à qui il l’a faite. C’est alors que je déclare solennellement la guerre à Kyurensi.
Boule #B : Traité de gouvernement civil — Deuxième traité — Chapitre III
— Une chance que tu n’es pas passionné ou précipité, commenta l’organisateur du pool de pétanque.
— En cet état, la vie du premier est exposée, et peut être ravie par le pouvoir de l’autre, ou de quiconque voudra se joindre à lui pour le défendre et épouser sa querelle : étant juste et raisonnable que j’aie droit de détruire ce qui me menace de destruction ; car, par les lois fondamentales de la nature, l’homme étant obligé de se conserver lui-même, autant qu’il est possible; lorsque tous ne peuvent pas être conservés, la sûreté de l’innocent doit être préférée, et un homme peut en détruire un autre qui lui fait la guerre, ou qui lui donne à connaître son inimitié et la résolution qu’il a prise de le perdre. On peut donc traiter comme des bêtes féroces ces gens dangereux, qui ne manqueraient point de nous détruire et de nous perdre, si nous tombions en leur pouvoir. Alors imaginez le droit de révolte que nous pouvons nous abroger contre un adversaire chimérique.
— Je me dis la même chose.
— Car j’ai sujet de conclure qu’un homme ou une chimère qui veut me soumettre à son pouvoir, sans mon consentement, en usera envers moi, si je tombe entre ses mains, de la manière qui lui plaira, et me perdra, sans doute, si la fantaisie lui en vient, expliqua Locke. En effet, personne ne peut désirer de m’avoir en son pouvoir absolu, que dans la vue de me contraindre par la force à ce qui est contraire au droit de ma liberté. C’est-à-dire, de me rendre esclave… Afin donc que ma personne soit en sûreté, il faut nécessairement que je sois délivré d’une telle force et d’une telle violence; et la raison m’ordonne de regarder comme l’ennemi de ma conservation, celui qui est dans la résolution de me ravir la liberté, laquelle en est , pour ainsi dire, le rempart. De sorte que celui qui entreprend de me rendre esclave se met par là avec moi dans l’état de guerre.
— C’est exactement comment il faut percevoir le k avec deux barres, acquiesça l’organisateur du pool de pétanque. Par le droit divin liquide, il nous rend tous esclaves du marché et de son système de valeurs, ce qui nous vole de toutes nos propriétés.
— Ce voleur, employant la violence et la force, lorsqu’il n’a aucun droit de me mettre en son pouvoir et en sa disposition, je n’ai nul sujet de supposer, quelque prétexte qu’il allègue, qu’un tel homme entreprenant de ravir ma liberté, ne me veuille ravir toutes les autres choses, dès que je serai en son pouvoir. C’est pourquoi, il m’est permis de traiter le k avec deux barres comme un homme qui s’est mis avec moi dans un état de guerre, c’est-à-dire, de le tuer, si je puis.
— On ne peut pas tuer une chimère, mais on peut s’en apostasier, dit l’organisateur du pool de pétanque. Après, nous pourrons proclamer une certaine symbiose mondiale.
— Un peu comme l’état de nature, qui est confondu par certains avec l’état de guerre, quoique ces deux sortes d’états soient aussi différents et aussi éloignés l’un de l’autre, que sont un état de paix, de bienveillance, d’assistance et de conservation mutuelle, et un état d’inimité, de malice, de violence et de mutuelle destruction. Lorsque les hommes vivent ensemble conformément à la raison, sans aucun supérieur sur la Terre, qui ait l’autorité de juger leurs différends, ils sont précisément dans l’état de nature.
— De nos jours, nous sommes au stade où les juges ne sont pas toujours impartiaux et ceci souvent à cause du k avec deux barres, dévoila l’organisateur du pool de pétanque.
— La privation d’un commun Juge, revêtu d’autorité, met tous les hommes dans l’état de nature : et la violence injuste et soudaine produit l’état de guerre, soit qu’il y ait, ou qu’il n’y ait point de commun Juge, ajouta Locke.
— L’état de capitalisme est un mélange d’état de nature et d’état de guerre, ça dépend comment coule le droit divin liquide. Sauf que le k avec deux barres est tellement institutionnalisé, dans nos sociétés comme dans nos esprits, qu’aucun juge ne pourrait statuer contre Kyurensi directement.
— Ce que tu décris…
— J’aimerais être vouvoyé s’il vous plaît, l’interrompit l’organisateur du pool de pétanque. Ici est le seul endroit où j’y tiens, sinon je déteste cette marque de politesse. Il n’est pas question que de simples philosophes morts me tutoient dans mes propres écrits!
— Comme vous voulez… Je disais donc, si on peut appeler aux lois, et s’il y a des Juges établis pour régler les différends, mais que ce remède soit inutile, soit refusé par une manifeste corruption de la justice, et du sens des lois, afin de protéger et indemniser la violence et les injures de quelques-uns et de quelque parti ; il est mal aisé d’envisager ce désordre autrement que comme un état de guerre : car lors même que ceux qui ont été établis pour administrer la justice, ont usé de violence, et fait des injustices ; c’est toujours injustice, c’est toujours violence, quelque nom qu’on donne à leur conduite, et quelque prétexte, quelque formalité de justice qu’on allègue, puisque, après tout, le but des lois est de protéger et soutenir l’innocent, et de prononcer des jugements équitables à l’égard de ceux qui sont soumis à ces lois.
— Évidemment que nous sommes en état de guerre contre Kyurensi. Seulement, il ne faut pas que la croisade déborde du côté réel, c’est une croisade des classes contre ce qui permet les classes, une guerre d’idées chimériques.
Boule #C: Traité de gouvernement civil — Deuxième traité — Chapitre IV
— Pour éviter cet état de guerre, où l’on ne peut avoir recours qu’au Ciel, lorsqu’il n’y a point d’autorité établie qui décide entre les adversaires, les hommes ont formé des sociétés, et ont quitté l’état de nature : car s’il y a une autorité, un pouvoir sur la Terre, auquel on peut appeler, l’état de guerre ne continue plus il est exclu, et les différends doivent être décidés par ceux qui ont été revêtus de ce pouvoir, affirma Locke.
— C’est ce que fera la géninomie : le peuple sera représenté par l’Ensemble Potentiel et pourra créer son propre argent, avec ses propres règles, qui contre-balancera les méfaits des actions financières et des raisonnements économiques.
— Le peuple seul alors pourra juger des choses en leur conscience, et conformément au compte que les gens sont obligés de rendre, en la grande journée, à l’Ensemble Potentiel de tous les hommes.
Boule #D : Traité de gouvernement civil — Deuxième traité — Chapitres V et VI
— Il est toujours évident, que Dieu, dont David dit, qu’il a donné la terre aux fils des hommes, a donné en commun la terre au genre humain, cita Locke.
— Trop hétéronome à mon goût cette légitimité biblique, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. En plus, les hommes ont toujours interprété ça comme si Dieu avait donné la Terre aux hommes pour qu’ils en soient propriétaires, Dieu ne serait pas aussi con s’il existait. Oui, la Terre est en commun aux fils des hommes, mais «fils des hommes» implique les enfants, pas les adultes. La Terre est aux enfants et c’est la responsabilité des parents d’en prendre soin parce qu’elle n’est pas à eux. À mon époque, les parents semblent être en course pour rassembler le plus de droit divin liquide possible pour brûler plus que sa part du monde de leurs enfants. Le passé veut détruire l’avenir.
— Le travail du corps de l’homme et l’ouvrage de ses mains, nous le pouvons dire, sont son bien propre, ajouta Locke. Tout ce qu’il a tiré de l’état de nature, par sa peine et son industrie, appartient à lui seul : car cette peine et cette industrie étant sa peine et son industrie propre et seule, personne ne saurait avoir droit sur ce qui a été acquis par cette peine et cette industrie, surtout, s’il reste aux autres assez de semblables et d’aussi bonnes choses communes. De sorte que ce en quoi il employait ses soins et ses peines devient, sans difficulté, son bien propre ; et on ne pouvait, sans injustice, le chasser d’un lieu où il avait fixé sa demeure et ses possessions, et dont il était le maître, le propriétaire, de droit divin : car, enfin, nous voyons que labourer, que cultiver la terre, et avoir domination sur elle, sont deux choses jointes ensemble. L’une donne droit à l’autre. Son travail distingue et sépare alors ces fruits des autres biens qui sont communs ; il y ajoute quelque chose de plus que la nature, la mère commune de tous, n’y a mis ; et, par ce moyen, ils deviennent son bien particulier.
— Plus personne ne possède en bien propre ou particulier le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, à moins d’être à la tête d’une entreprise. Dans ce cas, il possède également comme bien propre et particulier le travail du corps et l’ouvrage des mains de ses employés.
— Les entreprises devraient être comme l’eau qui coule d’une fontaine publique qui appartient à chacun ; de cette façon, si une personne en a rempli sa cruche, qui doute que l’eau qui y est contenue n’appartient pas à cette personne seule?
— Ce n’est pas comme ça que fonctionne la propriété privée.
— Et parmi les peuples civilisés, qui ont fait tant de lois positives pour déterminer la propriété des choses, cette loi originelle de la nature, touchant le commencement du droit particulier que des gens acquièrent sur ce qui auparavant était commun, a toujours eu lieu, et a montré sa force et son efficacité, renchérit Locke. En vertu de cette loi, le poisson qu’un homme prend dans l’Océan, ce commun et grand vivier du genre humain, est mis par son travail hors de cet état commun où la nature l’avait laissé, et devient son bien propre.
— Même si je pêche seul Kyurensi, je le partagerai avec le commun du mortel.
— Vous l’aurez sorti de son état de nature, alors grand bien vous en fasse, s’esclaffa Locke. La raison nous dit que la propriété des biens acquis par le travail doit donc être réglée selon le bon usage qu’on en fait pour l’avantage et les commodités de la vie. Si l’on passe les bornes de la modération, et que l’on prend plus de choses qu’on n’en a besoin, on prend, sans doute, ce qui appartient aux autres.
— Le k avec deux barres n’encourage pas la modération et un tout petit banc de rémora prend plus de choses qu’ils n’en ont besoin. Je te confirme qu’ils prennent ce qui appartient aux autres, que ce soit légalement ou pas. Ils possèdent toutes les entreprises, les institutions, les terres.
— Mais la principale matière de la propriété n’étant pas à présent les fruits de la terre, ou les bêtes qui s’y trouvent, mais la terre elle-même, laquelle contient et fournit tout le reste, je dis que, par rapport aux parties de la terre, il est manifeste qu’on en peut acquérir la propriété en la même manière que nous avons vu qu’on pouvait acquérir la propriété de certains fruits.
— Pas mal certain que ça ne fonctionne pas comme ça à mon époque, répliqua l’organisateur du pool de pétanque. Je ne peux pas aller au centre du Nunavut et réclamer une parcelle de terrain qui n’appartient à personne. Si je ne m’abuse, la terre appartient au gouvernement ou aux Premières Nations, quelque chose du genre.
— Dans mon temps aussi, dit Locke, mais nous parlons plutôt de l’état de nature que de celui de société. Il est vrai que pour ce qui regarde une terre qui est commune en quelque pays, où il y a quantité de gens, sous un même Gouvernement, parmi lesquels l’argent roule, et le commerce fleurit, personne ne peut s’en approprier et fermer de bornes aucune portion, sans le consentement de tous les membres de la société. Dans la nature, autant d’arpents qu’un homme pouvait labourer, semer et cultiver lui appartenaient en propre. Par son travail, il rendait ce bien-là son bien particulier, ce qui le distingue de ce qui est commun à tous. Le créateur et la raison lui ordonnaient de labourer la terre, de la semer, d’y planter des arbres et d’autres choses de la cultiver, pour l’avantage, la conservation et les commodités de la vie, et lui apprennaient que cette portion de la terre, dont il prenait soin, devenait, par son travail, son héritage particulier.
— Aujourd’hui, ce sont rarement ceux qui prennent soin des biens qui en sont les propriétaires, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.
— Un homme a beau prendre pour son usage et sa subsistance le fruit de son labeur, il n’en reste pas moins pour tous les autres : et quand d’une chose on en laisse beaucoup plus que n’en ont besoin les autres, il leur doit être fort indifférent, qu’on s’en soit pourvu, ou qu’on ne l’ait pas fait, stipula Locke. Qui, je vous prie, s’imaginera qu’un autre lui fait tort en buvant, même à grands traits, de l’eau d’une grande et belle rivière, qui, subsistant toujours tout entière, contient et présente infiniment plus d’eau qu’il ne lui en faut pour étancher sa soif?
— Les économistes vis-à-vis le droit divin liquide, répondit l’organisateur du pool de pétanque. Pour eux, tout est un jeu de somme nulle basé sur des valeurs arbitraires. Ils croient qu’un autre leur fait du tort en buvant, même quelques gouttes, des liquidités d’une grande et belle économie, qui, subsistant toujours tout entière, contient et présente infiniment plus de liquidité qu’il ne leur en faut pour étancher leur soif de droit divin liquide. Ceci est l’argument pourquoi, quand la géninomie sera enclenchée, les déluges de kyurensi, la monnaie du peuple du futur, pourront inonder les gens de liquidités ; sa valeur ne sera pas déterminée par les lois de l’offre et de la demande, mais selon la volonté du peuple souverain.
— L’économie n’est pas devenue plus rationnelle depuis mon décès… je suis mort depuis combien de temps? demanda Locke.
— Tu es mort depuis presque trois-cent-vingt ans et non, l’économie n’est pas plus rationnelle. Elle est plus débalancée que jamais, suivant les aléas de notre débalancement apeirotypique collectif. Les riches sont plus riches que jamais, les pauvres plus pauvres que jamais, mais je dois avouer que la moyenne des gens ont plus, mais ce n’est pas par leur ardeur au travail ou la gratitude de l’élite, mais bien pour limiter les révoltes.
— Cependant, bien que cette terre soit commune par rapport à quelques hommes qui forment un certain corps de société, il n’en est pas de même à l’égard de tout le genre humain : cette terre doit être considérée comme une propriété de ce pays ou de cette paroisse, où une certaine convention a été faite, ajouta Locke.
— T’inquiètes, nos frontières sont encore d’actualité, comme la guerre.
— Quoi qu’il en soit, car je ne garantis pas la chose, j’ose hardiment soutenir que la même mesure et la même règle de propriété, à savoir, que chacun doit posséder autant de bien qu’il lui en faut pour sa subsistance, peut avoir lieu aujourd’hui, et pourra toujours avoir lieu dans le monde, sans que personne en soit incommodé et mis à l’étroit, puisqu’il y a assez de terre pour autant encore d’habitants qu’il y en a ; quand même l’usage de l’argent n’aurait pas été inventé, dit Locke.
— CE N’EST PAS VOUS QUI M’AVEZ INVENTÉ, C’EST MOI QUI VOUS AI FAÇONNÉS, rugit le k avec deux barres.
— L’usage de l’argent a été l’étape la plus importante de notre histoire, basé et imaginé par nos conventions, mais il faut s’en défaire et l’oublier si nous voulons continuer l’histoire, dit l’organisateur du pool de pétanque. Et en plus, nous sommes maintenant huit milliards sur Terre, plus de soixante-sept millions d’Anglais contrairement à cinq millions à ton époque.
— Ça commence à être à l’étroit?
— Oui et non. Sérieusement, avec un bon système, nous pourrions vivre vingt milliards sur Terre en se partageant plus de biens qu’en ont jamais possédés les pharaons.
— Il ne faut pas avoir trop de biens non plus, car si ces choses venaient à se gâter et à se corrompre pendant qu’elles sont possédées, et que le propriétaire n’en fait pas l’usage auquel elles sont destinées, il viole, sans doute, les lois communes de la nature, et mériterait d’être puni, parce qu’il usurpe la portion de son prochain, à laquelle il n’a aucun droit, et qu’il ne peut posséder plus de bien qu’il lui en fallait pour la commodité de la vie.
— Je connais des gens qui n’ont pas pu s’empêcher d’acheter des lots de tasses à café juste parce qu’elles étaient belles, de bonne marque. Personne ne manquait de tasses à café. Il manquait bien juste qu’ils se mettent, dans leur hystérie consumériste, à vider les armoires de tasses et les lancer au mur dans le but de les fracasser pour justifier les nouvelles tasses. Et ceci est un exemple banal. Les banques possèdent plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent du droit divin liquide et ne le distribuent pas pour justifier la valeur de l’argent. Seul le rare est précieux.
— Vous voulez mon avis? Si l’herbe du clos de l’homme sot se pourrit sur la terre, ou que les fruits de ses plantes et de ses arbres se gâtent, sans qu’il ne soit mis en peine de les recueillir et de les amasser, ce fonds, quoique fermé d’une clôture et de certaines bornes, doit être regardé comme une terre en friche et déserte, et peut devenir l’héritage d’un autre.
— Aujourd’hui, les gens font ce qu’ils veulent avec leur droit divin liquide : c’est leur seule liberté, à part celle de penser, mais trop s’y refusent même si c’est gratuit.
— Certainement c’est le travail qui met différents prix aux choses, continua Locke. Si nous voulions priser au juste les choses, conformément à l’utilité que nous en retirons, compter toutes les dépenses que nous faisons à leur égard, considérer ce qui appartient purement à la nature, et ce qui appartient précisément au travail : nous verrions, dans la plupart des revenus, que quatre-vingt-dix-neuf centièmes doivent être attribués au travail.
— Dans le cas d’un salarié, souvent il reçoit moins d’un centième de la valeur de son travail, l’autre quatre-vingt-dix-neuf va au propriétaire de ladite entreprise et aux actionnaires passifs.
— Vous parlez d’un pays en particulier ou généralement? demanda Locke.
— Même aux États-Unis, pays de la liberté, c’est ainsi.
— À mon époque, un roi en Amérique, qui possédait de très amples et très fertiles districts, était plus mal nourri, plus mal logé et plus mal vêtu, que n’était en Angleterre et ailleurs un ouvrier à la journée, expliqua le philosophe.
— Ce n’est désormais plus le cas à mon époque, compte là-dessus. Je parle en tant qu’ouvrier, je ne fais que m’appauvrir d’année en année malgré mes «augmentations». Mais puisqu’il y a pire ailleurs, je dois fermer ma gueule et profiter des miettes qu’on me lance sans remettre en question le statu quo.
— Vous devez décevoir sur ce dernier point.
— Je me suis aliéné de presque tous les gens que je connais, tellement je brasse de la marde.
— Votre position d’ouvrier me désole, car c’est grâce à l’industrie humaine que les provisions ordinaires de la vie reçoivent leur plus grande utilité et leur plus grande valeur, renchérit Locke. Le pain, le vin, le drap, la toile, sont des choses d’un usage ordinaire, et dont il y a une grande abondance. À la vérité, le gland, l’eau, les feuilles, les peaux nous peuvent servir d’aliment, de breuvages, de vêtements : mais le travail nous procure des choses beaucoup plus commodes et utiles. Nous serons alors persuadés que la matière que fournit un fonds n’est rien en comparaison de ce qu’on en retire par une diligente culture.
— De nos jours, nous sommes persuadés que le fonds vaut plus que ce qui en est retiré par une diligente entreprise, ce qui justifie les inégalités sociales, comme si la fatigue et l’effort des travailleurs valaient moins que leur passive possession du kapital, ajouta l’organisateur du pool de pétanque.
— En effet, ce n’est pas seulement la peine d’un laboureur, la fatigue d’un moissonneur ou de celui qui bat le blé, et la sueur d’un boulanger, qui doivent être regardées comme ce qui produit enfin le pain que nous mangeons; il faut compter encore le travail de ceux qui creusent la terre, et cherchent dans ses entrailles le fer et les pierres; de ceux qui mettent en œuvre ces pierres et ce fer; de ceux qui abattent les arbres, pour en tirer le bois nécessaire aux charpentiers; des charpentiers; des faiseurs de charrues; de ceux qui construisent des moulins et des fours, de plusieurs autres dont l’industrie et les peines sont nécessaires par rapport au pain, expliqua Locke. Or, tout cela doit être mis sur le compte du travail. Tout cela montre évidemment que bien que la nature ait donné toutes choses en commun, l’homme néanmoins, étant le maître et le propriétaire de sa propre personne, de toutes ses actions, de tout son travail, a toujours en soi le grand fondement de la propriété; et que tout ce en quoi il emploie ses soins et son industrie pour le soutien de son être et pour son plaisir, surtout depuis que tant de belles découvertes ont été faites, et que tant d’arts ont été mis en usage et perfectionnés pour la commodité de la vie, lui appartient entièrement en propre, et n’appartient point aux autres en commun.
Le k avec deux barres s’esclaffa, ce qui fit trembler toutes les montagnes de microbille. Des nuages de poussière s’élevèrent et le squale pharaon s’exclama :
— Le laboureur, le moissonneur et tous les poisson$-poisson$ de mon aquarium doivent être regardés comme ce qui produit tous les produits de la société que je mange. Or, tout cela doit être mis sur mon compte, car je suis l’auteur de votre Conte de Compte, mon histoire dynastique dans laquelle je suis le maître et le propriétaire de vos propres personnes, de toutes vos actions, de tout votre travail. Je suis le grand fondement de la propriété. Tout ce en quoi l’aquarium emploie ses soins et son industrie pour le soutien de l’économie et pour le plaisir de mes rémoras, surtout depuis que tant de belles découvertes ont été faites, et que tant d’arts ont été mis en usage et bâclés pour la commodité du kyurensiiisme, m’appartient entièrement en propre et n’appartient point au commun.
Locke tomba à la renverse et hurla comme un Anglais face à l’horreur des crimes de son empire.
— Calme-toi, il n’existe pas, mentionna l’organisateur du pool de pétanque. D’habitude il ne dit pas grand-chose, il fait juste se crosser.
— Je ne pouvais concevoir que nous avions engendré ce monstre en vivant en société, balbutia Locke. Dommage que les endroits du monde qui furent fort peuplés, où la terre fut devenue rare et par conséquent d’une plus grande valeur, aient eu besoin d’argent monnayé pour leur attribuer une valeur.
— L’être humain est un animal territorial, mais sa fonction de territorialité dépasse le plan physique, notre psyché et nos pensées sont des topologies de territoires relationnels entre des concepts, expliqua l’organisateur du pool de pétanque.
— Les sociétés ne laissèrent pas de distinguer leurs territoires par des bornes qu’elles plantèrent, et de faire des lois pour régler les propriétés de chaque membre de la société : et ainsi par accord et par convention fut établie la propriété, que le travail et l’industrie avaient déjà commencé d’établir, ajouta Locke.
— La propriété a du sens pour nous car nous avons besoin d’un territoire qui est nôtre, une demeure où demeurer. Même si nous sommes sociaux, nous ne pouvons pas toujours être dans le territoire des autres ou eux dans le nôtre, ça nous prend de l’intimité pour nous épanouir. Le problème, c’est que la propriété a dépassé les bornes de l’intimité et ça a corrompu la notion même de valeur. Quand les choses doivent être vues comme valeurs, il est facile de croire que, puisque le rare a de la valeur, l’abondance n’en a pas.
— L’or, l’argent, les diamants, sont des choses sur lesquelles la fantaisie ou le consentement des hommes, ou plutôt qu’un usage réel, et la nécessité de soutenir et conserver sa vie, a mis de la valeur, ajouta Locke.
— La nourriture, l’eau, l’air, sont des choses sur lesquelles les hommes devraient mettre plus de valeur au lieu de tout gaspiller, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.
— Ce serait une grande folie, aussi bien qu’une grande malhonnêteté, de ramasser plus de fruits qu’on en a besoin et qu’on ne peut manger. Que si cet homme, a pris plus de fruits et de provisions qu’il n’en fallait pour lui seul; mais qu’il en ait donné une partie à quelque autre personne, en sorte que cette partie ne se soit pas pourrie, mais ait été employée à l’usage ordinaire; on doit alors le considéré comme ayant fait de tout un légitime usage.
— Je suis d’accord, mais si tu savais la quantité d’aliments qu’on jette au vingt-et-unième siècle, maugréa l’organisateur du pool de pétanque. Non seulement on gaspille de la nourriture, mais aussi du labeur et de l’argent, même si je n’ai plus foi en cette ressource chimérique.
— D’ailleurs, si l’homme de notre exemple veut donner des noix pour une pièce de métal qui lui plaît, ou échanger sa brebis pour des coquilles, ou sa laine pour des pierres brillantes, pour un diamant; il n’envahit point le droit d’autrui : il peut ramasser, autant qu’il veut, de ces sortes de choses durables ; l’excès d’une propriété ne consistant point dans l’étendue d’une possession, mais dans la pourriture et dans l’inutilité des fruits qui en proviennent. Or, nous voilà rendu à l’usage du droit divin liquide, c’est-à-dire, à une chose durable, que l’on peut garder longtemps, sans craindre qu’elle se gâte et se pourrisse ; qui a été établie par le consentement mutuel des hommes; et que l’on peut échanger pour d’autres choses nécessaires et utiles à la vie, mais qui se corrompent en peu de temps.
— L’argent se corrompt de plusieurs manières avec le temps, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. L’inflation, entre autres, diminue la valeur de l’argent dans le temps, allant jusqu’à gruger des économies, je parle ici d’épargnes engrangées par des particuliers, qui n’ont pas le temps d’être utiles au futur avant d’être vidées de toute valeur.
— Comme les différents degrés d’industrie donnent aux hommes, à proportion, la propriété de différentes possessions; aussi l’invention de l’argent monnayé leur a fourni l’occasion de pousser plus loin, d’étendre davantage leurs héritages et leurs biens particuliers, continua Locke. Où il n’y a point de choses durables, rares, et d’un prix assez considérable, pour devoir être regardées longtemps, on n’a que faire d’étendre fort ses possessions et ses terres, puisqu’on en peut toujours prendre autant que la nécessité requiert. Mais depuis que l’or et l’argent, qui, naturellement sont si peu utiles à la vie de l’homme, ont reçu un certain prix et une certaine valeur, du consentement des hommes, quoiqu’après tout, le travail contribue beaucoup à cet égard. Il est clair que ce même consentement a permis les possessions inégales et disproportionnées.
— Ça reste un consentement tacite lié au fait que nous venons au monde dans un monde qui a déjà son fonctionnement, aussi chimérique soit-il. Personne signerait un contrat social qui donne le pouvoir au k avec deux barres.
— Dans les gouvernements où les lois règlent tout, lorsqu’on y a proposé et approuvé un moyen de posséder justement, et sans que personne puisse se plaindre qu’on lui fait tort, plus de choses qu’on en peut consumer pour sa subsistance propre, et que ce moyen c’est l’or et l’argent, lesquels peuvent demeurer éternellement entre les mains d’un homme, sans que ce qu’il en a, au-delà de ce qui lui est nécessaire, soit en danger de se pourrir et de se déchoir, le consentement mutuel et unanime rend justes les démarches d’une personne qui, avec des espèces d’argent, agrandit, étend, augmente ses possessions, autant qu’il lui plaît.
— C’est là que j’aimerais apporter une distinction entre propriété et possession, ce qui règlerait du coup cette histoire d’intimité, commença l’organisateur du pool de pétanque. Quand un rémora se met à posséder plus que ce qu’il a besoin pour son intimité, il augmente ses propriétés, pas ses possessions. La PROPRIÉTÉ est un titre qui stipule qu’un actif appartient à un rémora. Une POSSESSION est un actif réel qui n’a aucune relation avec les titres, mais plutôt avec son usage. L’usine est possédée par les ouvriers comme les fantômes hantent un manoir, même si le titre de propriété est détenu par des actionnaires passifs; ceux-ci sont propriétaires seulement. Ainsi, une propriété qui n’est pas possédée, donc qui ne fait pas partie de l’intimité du propriétaire n’est pas légitime.
Boule #E : Traité de gouvernement civil — Deuxième traité — Chapitre VII
— Alors, Locke, es-tu, comme les autres philosophes contractualistes, obsédé par l’analogie entre la famille et l’état? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— Non, pas tellement, mais j’aime bien me référer comme eux à l’état de nature.
— Ça recommence…
— La société conjugale a été formée, par un accord volontaire, entre l’homme et la femme…
— J’aime mieux l’idée que les conventions, plutôt que l’état, découlent de la famille, l’interrompit l’organisateur du pool de pétanque.
— La convention que le père doit aider la mère pour assurer l’avenir de l’enfant pour assurer la survie de l’espèce? demanda Locke. C’est là certainement les fondements de l’union conjugale, qui est infiniment plus ferme et plus durable parmi les hommes que parmi les autres espèces d’animaux, même s’il semble qu’il n’y a pas une absolue nécessité que le contrat de mariage doive avoir lieu durant toute la vie.
— Les époux peuvent se séparer, oui, c’est bien.
— Oui, c’est pourquoi l’analogie avec l’état n’est pas valide, s’exclama Locke. Le pouvoir du mari est si éloigné du pouvoir d’un monarque absolu, que la femme a, en plusieurs cas, la liberté de se séparer de lui, lorsque le droit naturel, ou leur contrat le lui permettent, soit que ce contrat ait été fait par eux-mêmes, dans l’état de nature, soit qu’il ait été fait selon les coutumes et les lois du pays où ils vivent; et alors les enfants, dans la séparation, échoient au père ou à la mère, comme ce contrat le détermine.
— On ne s’éternisera pas là-dessus alors. Or, j’imagine que tu as aussi quelque chose à dire sur les esclaves? Tous les philosophes passent par là.
— Je distingue esclave de serviteur. Car un homme libre peut se rendre serviteur d’un autre, en lui vendant, pour un certain temps, son service, moyennant un certain salaire, commença Locke. Quoique cela le mette communément dans la famille de son maître sur son serviteur ou son valet, que pendant quelque temps, que pendant le temps qui est contenu et marqué dans le contrat ou le traité fait entre eux.
— Je pourrais rétorquer que ce type de serviteur est directement soumis à son maître pendant ses heures de travail, mais dès qu’il sort de cette «famille» avec son salaire, la limite de ses possibles est déterminée par son pouvoir d’achat, donc à la hauteur de la gratitude monnayée de son maître. Donc il est indirectement soumis à son maître, mais puisqu’il existe la notion d’esclave, le simple serviteur se doit d’avoir de la reconnaissance pour son maître qui a, en fin de compte, le pouvoir d’en faire un esclave indirectement.
— Les esclaves sont faits prisonniers dans les justes guerres et sont, selon le droit de la nature, sujets à la domination absolue et au pouvoir arbitraire de leurs maîtres, ajouta Locke. Ces gens-là ayant mérité de perdre la vie, à laquelle ils n’ont plus de droit par conséquent, non plus aussi qu’à leur liberté, ni à leurs biens, et se trouvant dans l’état d’esclavage, qui est incompatible avec la jouissance d’aucun bien propre, ils ne sauraient être considérés, en cet état, comme membres de la société civile dont la fin principale est de conserver et maintenir les biens propres.
— C’est un peu de la bullshit ta rhétorique, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Pour que cette guerre en question soit considérée «juste», il faut que le gagnant de cette guerre soit celui qui se défendait. L’attaquant dans une guerre ne peut considérer sa guerre comme juste, car s’il a les moyens de combattre son voisin, c’est qu’il a trop mis d’énergie dans son armée et donc pas assez dans sa société. Et là, les problèmes de société émergents sont très certainement blâmés sur les étrangers qui sont visés par cette future guerre. Ensuite, comme je me tue à dire à tous les autres joueurs de pétanque, la nature n’a pas de droit, elle n’en offre pas et elle n’a pas d’intention ou de plan. Elle n’a que des règles, qui sont les règles de la biologie, de la physique, et de la chimie ; une règle ne peut être violée et n’a pas besoin d’être énoncée, fondée ou même conceptualisée pour s’appliquer, elle n’a rien d’une convention. Toute cette bullshit qui donne droit de réduire à l’esclavage le perdant d’une guerre est du sophisme enfantin, c’est jouer avec les mots pour justifier des horreurs pratiques. Le gagnant d’une guerre juste devrait pardonner aux victimes de ses propres atrocités et offrir des réparations qui rendraient jaloux ceux, chez le vainqueur, qui sont restés au chaud dans leur opulence. Finalement, la fin principale de la société civile n’est pas de conserver et maintenir les biens propres, c’est de s’adapter à l’ère du temps pour satisfaire ses pharaons, c’est-à-dire le peuple. En ce moment, sous l’égide tyrannique du k avec deux barres, seuls quelques pharaons peuvent conserver et maintenir leurs biens propres.
— Il ne peut y avoir de société politique, et qu’une telle société ne peut subsister, si elle n’a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seulement se trouve une société politique, où chacun des membres s’est dépouillé de son pouvoir naturel, et l’a remis entre les mains de la société, afin qu’elle en dispose dans toutes les sortes de causes, qui n’empêchent point d’appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté.
— Comme Hobbes, tu confonds «cause de légitimité» et «moyen de punir les fautifs», rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Ce qui fonde la société politique, c’est la confiance entre les citoyens. Plus les citoyens se font confiance, plus la société est tissée serrée. Là commence la première convention où les gens cèdent leur liberté naturelle pour contribuer à la liberté de la société, qui permet davantage de libertés personnelles. Les gens se font confiance d’abord, et ensuite il est possible qu’une faute soit commise et que le besoin de le punir émerge. La confiance n’a pas besoin directement du spectre de la punition pour exister, l’individu en lui-même, s’il est moindrement honnête, se punira par la honte s’il cause un tort, et ensuite, il est du rôle de la société de lui offrir un cadre où la réparation puisse s’effectuer. Pour ce qui est des malhonnêtes, je me suis toujours demandé pourquoi on ne faisait pas simplement les remettre dans la nature le temps de leur peine, histoire de leur rappeler les avantages de vivre en société. Donc, la justice n’est pas le fondement de la société, mais qu’un outil de gestion des indésirables qui devrait être utilisé le moins possible. Le but de la société civile est d’instaurer un territoire où il est plus avantageux pour quiconque de respecter les lois que de les transgresser. Là, plus il y en a qui les transgresse, plus cette société doit changer. Évidemment, ça exclut le cas où un régime politique est tellement sévère que le respect des lois n’est pas causé par le respect envers la société, mais plutôt par la peur de la mort. Personne ne peut être raisonnable et soumis à la peur.
— Évidemment, ceux qui ne peuvent appeler à un tribunal sur la terre, ni à des lois positives, sont toujours dans l’état de nature; chacun, où il n’y a point d’autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l’ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature.
— C’est comme dire qu’un peuple soumis est dans l’état de nature, donc pas en société, et que ça lui donne la légitimité de se rebeller.
— Une société vient donc à avoir le pouvoir de régler quelles sortes de punitions sont dues aux diverses offenses et aux divers crimes, qui peuvent se commettre contre ses membres, ce qui est le pouvoir législatif : comme elle acquiert de même par là le pouvoir de punir les injures faites à quelqu’un de ses membres par quelque personne qui n’en est point; ce qui est le droit de la guerre et de la paix. Moi je crois que tout cela tend à conserver ce qui appartient en propre aux membres de cette société. Mais quoique chacun de ceux qui sont entrés en société ait abandonné le pouvoir qu’il avait de punir les infractions de ce que j’appelle les lois de la nature, et de juger lui-même des cas qui pouvaient se présenter, il faut remarquer néanmoins qu’avec le droit de juger des offenses, qu’il a remis à l’autorité législative, pour toutes les causes dans lesquelles il peut appeler au Magistrat, il a remis en même temps à la société le droit d’employer toute sa force pour l’exécution des jugements de la société, toutes les fois que la nécessité le requerra : en sorte que ces jugements sont au fond ses propres jugements, puisqu’ils sont faits par lui-même ou par ceux qui le représentent. Et ici nous voyons la vraie origine du pouvoir législatif et exécutif de la société civile. Partout où il y a un certain nombre de gens unis de telle sorte en société, que chacun d’eux ait renoncé à son pouvoir exécutif des lois de la nature et l’ait remis au public, là et seulement, se trouve une société politique ou civile.
— La séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs est vitale, certes, mais c’est un effet de la vie en société, pas sa cause, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. La confiance est la cause, car comment avoir confiance en des arbitres, des magistrats, des pouvoirs exécutifs et législatifs, sans confiance? C’est pour assurer cette confiance que la justice entre en jeu.
— Peut-être, mais au nombre des membres d’une telle société, doivent être mises non seulement ces diverses personnes, qui, étant dans l’état de nature, ont voulu entrer en société, pour composer un peuple et un corps politique, sous un gouvernement souverain, mais aussi tous ceux qui se sont joints ensuite à ces gens-là, qui se sont incorporés à la même société, qui se sont soumis à un gouvernement déjà établi, commenta Locke.
— Oui, c’est la base de l’immigration, même si les gens qui viennent des autres pays ne sortent pas de l’état de nature, mais d’un autre état législatif et culturel.
— Après tout ce que nous avons dit, il paraît évidemment que la monarchie absolue, qui semble être considérée par quelques-uns comme le seul gouvernement qui doive avoir lieu dans le monde, est, à vrai dire, incompatible avec la société civile, et ne peut nullement être réputée une forme de gouvernement civil, expliqua Locke. Car la fin de la société civile, selon moi, étant de remédier aux inconvénients qui se trouvent dans l’état de nature, et qui naissent de la liberté où chacun est, d’être juge dans sa propre cause; et dans cette vue, d’établir une certaine autorité publique et approuvée, à laquelle chaque membre de la société puisse appeler et avoir recours, pour des injures reçues, ou pour des disputes et des procès qui peuvent s’élever, et être obligés d’obéir; partout où il y a des gens qui ne peuvent point appeler et avoir recours à une autorité de cette sorte, et de faire terminer par elle leurs différends, ces gens-là sont assurément toujours dans l’état de nature, aussi bien que tout Prince absolu y est, à l’égard de ceux qui sont sous sa domination.
— On ne peut pas céder la justice législative et la justice exécutive à un seul souverain, compléta l’organisateur du pool de pétanque.
— Tellement qu’un tel homme, quoiqu’il s’appelle Czar ou Sultan, ou de quelque autre manière qu’on voudra, est aussi bien dans l’état de nature avec tous ceux qui sont sous sa domination, qu’il y est avec tout le reste du genre humain, ajouta Locke.
— On peut donc dire que le k avec deux barres est dans l’état de nature avec nous, mentionna l’organisateur du pool de pétanque. Et malheureusement, peu importe comment on argumente à propos de la genèse de l’établissement des lois, le requin-pharaon est celui qui contrôle tout ce beau monde par l’intermédiaire du droit divin liquide. Plus on cogite, plus il se crosse.
— À la vérité, dans les monarchies absolues, aussi bien que dans les autres formes de gouvernement, les sujets ont des lois pour y appeler, et des Juges pour faire terminer leurs différends et leurs procès, et réprimer la violence que les uns peuvent faire aux autres. On peut raisonnablement douter que cet usage établi ne vienne d’une véritable affection pour le genre humain et pour la société, et soit un effet de cette charité que nous sommes tous obligés d’avoir les uns pour les autres; cependant, il ne se pratique rien en cela, que ce que ceux qui aiment leur pouvoir, leur profit et leur agrandissement, peuvent et doivent naturellement laisser pratiquer, qui est d’empêcher que ces animaux, dont le travail et le service sont destinés aux plaisirs de leurs maîtres et à leur avantage, ne se fassent du mal les uns aux autres, et ne se détruisent. Si leurs maîtres en usent de la sorte, s’ils prennent soin d’eux, ce n’est par aucune amitié, c’est seulement à cause du profit qu’ils en retirent.
— Évidemment. Et le droit divin liquide est l’outil de base de cette ingratitude qui se travestit en charité. Ça permet à tout pouvoir absolu de faire accepter ses ordres par des exécutants, davantage que les lois.
— Les monarques absolus, et les défenseurs du pouvoir arbitraire, avouent bien qu’entre sujets et sujets, il faut qu’il y ait de certaines règles, des lois et des Juges pour leur paix et leur sûreté mutuelle; mais ils soutiennent qu’un homme qui a le gouvernement entre ses mains, doit être absolu et au-dessus de toutes les circonstances et des raisonnements d’autrui; qu’il a le pouvoir de faire le tort et les injustices qu’il lui plaît, et que ce qu’on appelle communément tort et injustice, devient juste, lorsqu’il le pratique, expliqua Locke.
— C’est exactement mon point pour le droit divin liquide, qui est le pouvoir absolu liquéfié et distribué par les lois du marché, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. Un homme qui a assez de droit divin liquide entre ses mains, peut être absolu et au-dessus de toutes les circonstances et des raisonnements d’autrui; il a le pouvoir de faire le tort et les injustices qu’il lui plaît tant que son droit divin liquide coule.
— Certainement, mais lorsqu’ils viendront à apercevoir qu’un homme, quelque soit son rang, est hors des engagements de la société civile, dans lesquels ils sont, et qu’il n’y a point d’appel pour eux sur la terre, contre les dommages et les maux qu’ils peuvent recevoir de lui, ils seront fort disposés à se croire en état de nature, à l’égard de celui qu’ils verront y être, et à tâcher, dès qu’il leur sera possible, de se procurer quelque sûreté et quelque protection efficace dans la société civile, qui n’a été formée, du commencement, que pour cette protection et cette sûreté; et ceux qui en sont membres, n’y ayant consenti d’y entrer que dans la vue d’être à couvert de toute injustice, et de vivre heureusement.
— Tu surestimes la révolte qui peut s’éveiller chez quelqu’un de fatigué, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Les gens exploités n’ont pas assez d’énergie pour se révolter.
— Le peuple ne peut se croire en sûreté, ni en repos, ni se regarder comme étant en société civile, jusqu’à ce que l’autorité législative ait été placée en un corps collectif de gens, qu’on appellera Sénat ou Parlement, expliqua Locke.
— Même si je ne suis pas un fan de gouvernement, je reconnais que ça prend une certaine structure pour nous aider à harmoniser nos territoires, dit l’organisateur du pool de pétanque.
— Personne, sans doute, dans la société civile, ne peut être exempt d’en observer les Lois, dit Locke. Car, si quelqu’un pense pouvoir faire ce qu’il voudra, et qu’il n’y ait d’appel sur la terre contre ses injustices et ses violences, je demande, si un tel homme n’est pas toujours entièrement dans l’état de nature, s’il n’est pas incapable d’être membre de la société civile?
— L’état de nature, c’est se sentir comme un pharaon et c’est la seule chose que l’être humain fait mieux que n’importe quel animal.
Boule #F : Traité de gouvernement civil — Deuxième traité — Chapitre VIII
— Les gens sont en droit d’user du pouvoir politique pour leur conservation, pour leur sûreté mutuelle, pour la tranquillité de leur vie, pour jouir paisiblement de ce qui leur appartient en propre, et être mieux à l’abri des insultes de ceux qui voudraient leur nuire et leur faire du mal, commença Locke. Cela ne fait nul tort à la liberté du reste des hommes, qui sont laissés dans la liberté de l’état de nature. Quand un certain nombre de personnes sont convenues ainsi de former une communauté et un gouvernement, ils sont par là en même temps incorporés, et composent un seul corps politique, dans lequel le plus grand nombre a droit de conclure et d’agir.
— Tu l’as dit : «convenu». La base de la société c’est la convention, pas la justice. C’est comme ça que le corps politique vaut plus que la somme des membres.
— Un corps qui a le pouvoir d’agir et qui doit le faire, c’est-à-dire, de suivre la volonté et la détermination du plus grand nombre; ainsi une société est bien formée par le consentement de chaque individu, commença Locke. Mais il faut que ce corps se meuve de quelque manière : or, il est nécessaire qu’il se meuve du côté où le pousse et l’entraine la plus grande force, qui est le consentement du plus grand nombre. Chacun donc est obligé, par ce consentement-là, de se conformer à ce que le plus grand nombre conclut et résout. Ce que fait et conclut le plus grand nombre est considéré comme étant fait et conclu par tous.
— Mais ce ne sont pas tous les gens qui sont sages, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Par exemple, le marché est une représentation numérale du plus grand nombre et ce n’est pas reluisant, surtout parce que les gens n’ont pas les moyens de voter avec leur argent. À mon époque, il est bien plus payant pour une femme de faire de la pornographie sur Internet que de se dévouer à un métier utile pour la société.
— Pornographie sur Internet, je ne saisis pas…
En un bond, un étrange démon constitué de circuits imprimés et de fils électriques, coiffé d’un chapeau ridicule de pêcheur recouvert de diverses épinglettes, bondit de derrière une montagne de microbille de verre et brancha un fil dans l’oreille de Locke.
— Tu vas pouvoir te crosser vingt-cinq heures par jour minimum, IA!
Et le monstre repartit aussitôt, tandis que Locke contemplait avec volupté les voluptés immortalisées des mortels.
— J’ai toujours su que le plus grand nombre pouvait faire des merveilles…
— Tu vois que notre corps politique est aveugle, mais qu’une autre chimère, qui représente ce que le plus grand nombre choisit comme possible dans les possibles qu’elle leur laisse, a plus de poids que notre convention de base, car elle en est l’incarnation liquéfiée. Tu en es la preuve morte. Malgré tes beaux discours sur l’État, tu te sers de ta définition d’état de nature pour justifier que tu es un des principaux investisseurs de la Royal African Company, spécialisée dans la traite négrière.
— Comme vous dites, j’ai profité d’un possible parmi les possibles que le k avec deux barres me permettait, avoua Locke. Je ne faisais que me soumettre à la loi du plus grand nombre, étant obligé envers chaque membre de cette société de me soumettre à ce qui est déjà déterminé et d’y consentir : autrement cet accord original, par lequel il s’est incorporé avec d’autres dans une société, ne signifierait rien; et il n’y aurait plus de convention, s’il demeurait toujours libre, et n’avait pas des engagements différents de ceux qu’il avait auparavant, dans l’état de nature.
— Crisse de lâche.
— Car si le consentement du plus grand nombre ne peut raisonnablement être reçu comme un acte de tous, et obliger chaque individu à s’y soumettre, rien autre chose que le consentement de chaque individu ne sera capable de faire regarder un arrêt et une délibération, comme un arrêt et une délibération de tout le corps, ajouta Locke.
— C’est pour ça que la société doit être basée sur un contrat social et une constitution endossée par le peuple pour protéger les minorités et les dissidents, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Sinon, la société est un corps agonisant qui doit être euthanasié.
— Le peuple ne peut endosser une constitution, car on reconnaîtra qu’il serait presque impossible, que jamais aucun décret fût valable et reçu dans des assemblées publiques où toutes les opinions et les contrariétés seraient débattues, rétorqua Locke. Une telle constitution rendrait le plus fort Léviathan, d’une plus courte durée que ne sont les plus faibles créatures, et sa durée ne s’étendrait pas au-delà du jour de sa naissance, ce que nous ne saurions supposer devoir être, sans avoir présupposé, ce qui serait ridicule, que des créatures raisonnables désireraient et établiraient des sociétés, uniquement pour les voir se dissoudre.
— Regarde ce que Kyurensi fait du Léviathan.
Locke se retourna vers le corps social à tête de requin et vit, à ses pieds, une créature marine semblable à la représentation du Léviathan de la Bible. La créature, complètement édentée, se léchait l’entrejambe où ses testicules avaient été métaphoriquement arrachés. Le k avec deux barres empoigna la créature avec sa main invisible, toujours se masturbant avec l’autre, et pris une bouchée du corps social inférieur.
— Tout ce qui a donné naissance à une société politique, et qui l’a établie, n’est autre chose que le consentement d’un certain nombre d’hommes libres, capables d’être représentés par le plus grand nombre d’eux, et c’est cela, et cela seul qui peut avoir donné commencement dans le monde à un gouvernement légitime, avoua Locke. Tellement que toutes leurs sociétés politiques ont commencé par une union volontaire, et par un accord mutuel de personnes, qui ont agi librement, dans le choix qu’ils ont fait de leurs gouverneurs, et de la forme du gouvernement. Comme ils s’étaient joints en société volontairement et d’un commun accord, on ne peut que supposer qu’ils avaient de la bienveillance et de l’affection les uns pour les autres, et qu’il y avait entre eux une mutuelle confiance.
— C’est cet état de société que le k avec deux barres empêche avec sa propre convention tacite, commenta l’organisateur du pool de pétanque.
— Lorsque l’ambition, le luxe et l’avarice ont voulu retenir et accroître le pouvoir, sans se mettre en peine de considérer comment et pour quelle fin il avait été commis; et que la flatterie s’y étant mêlée, a appris aux Princes à avoir des intérêts distincts et séparés de ceux du peuple; on a cru qu’il était nécessaire d’examiner avec plus de soin l’origine et les droits du gouvernement; et de tâcher de trouver des moyens de réprimer les excès et de prévenir les abus de ce pouvoir, qu’on avait, pour son propre bien, confié à d’autres, et qu’on voyait pourtant n’être employé qu’à faire du mal à ceux qui l’avaient remis.
— L’ambition, le luxe et l’avarice sont causés et encouragés par le k avec deux barres.
— L’ambition existerait sans l’argent.
— Oui, mais elle ne pourrait pas être autant néfaste, répliqua l’organisateur du pool de pétanque. La réelle ambition, c’est vouloir créer quelque chose qui modifie le monde, pas quelque chose qui en extrait des richesses. Celui qui veut extraire du monde est un pharaon, celui qui veut y ajouter est un sujet ; cette dualité est ce qui résume la subjectivité qui nous est un sentiment de droit divin personnel.
— Il est étrange que de tout temps, les peuples ont été soumis à des rois, mais il ne leur était jamais monté dans l’esprit que la monarchie fut de droit divin; on n’avait jamais entendu parler de rien de semblable avant que ce grand mystère eût été révélé par la théologie des derniers siècles.
— La finance est une théologie qui emballe notre convention-mère de droit divin liquide, qui nous endoctrine, comme nos enfants, au kyurensiiisme, ajouta l’organisateur du pool de pétanque.
— J’avoue qu’un homme est obligé d’exécuter et d’accomplir les promesses qu’il a faites pour soi, et de se conduire conformément aux engagements dans lesquels il est entré; mais il ne peut, par aucune convention, lier ses enfants ou sa postérité, dit Locke.
— C’est pourtant l’inverse que nous faisons. Nous enseignons le requin.
— Pourtant, il est clair, par la pratique des gouvernements mêmes, aussi bien que par les lois de la droite raison, qu’un enfant ne naît sujet d’aucun pays, ni d’aucun gouvernement, rétorqua Locke. Il demeure sous la tutelle et l’autorité de son père, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à l’âge de discrétion; alors, il est homme libre, il est dans la liberté de choisir le gouvernement sous lequel il trouve bon de vivre, et de s’unir au corps politique qui lui plaît le plus.
— C’est de la belle théorie, mais ça ne vaut rien en pratique. Nous façonnons nos enfants à nous ressembler, comment peuvent-ils refuser une convention avec une société qui les a modelés à son image? C’est certain que tout enfant devenu adulte va choisir sa patrie et le gouvernement qui vient avec. Il y est déjà incorporé, il ne peut offrir un consentement éclairé.
— On distingue communément entre un consentement exprès et un consentement tacite, et cette distinction fait à notre sujet, dit Locke. Personne ne doutera, je pense, que le consentement exprès de quelqu’un, qui entre dans une société, ne le rende parfait membre de cette société-là, et sujet du gouvernement auquel il s’est soumis. La difficulté est de savoir ce qui doit être regardé comme un consentement tacite, et jusqu’où il oblige et lie, c’est-à-dire, jusqu’où quelqu’un peut être censé avoir consenti et s’être soumis à un gouvernement, quoiqu’il n’ait pas proféré une seule parole sur ce sujet. En un mot, si un homme est sur le territoire d’un gouvernement, il doit être regardé comme ayant donné son consentement tacite, et comme s’étant soumis aux lois de ce gouvernement-là. En effet, ce serait une contradiction manifeste, que de dire qu’un homme entre dans une société pour la sûreté et l’établissement de ses biens propres; et de supposer au même temps que ses biens, que ses terres, dont la propriété est réglée et établie par les lois de la société, soient exemptes de la juridiction du gouvernement, à laquelle et le propriétaire et la propriété sont soumis.
— À mon époque, nous avons les paradis fiscaux, commenta l’organisateur du pool de pétanque. Des hommes entrent dans la société pour le profit et ses biens propres. Ces profits, ces biens, peuvent être confiés à des entités bancaires d’autres sociétés et deviennent ainsi exempts de la juridiction du gouvernement.
— Oui, ça aussi faisait partie des possibles offerts par le k avec deux barres, ricana Locke. C’était nouveau, moderne, élégant. J’en ai profité avec la Royal African Company. Profiter de l’état de nature des Africains a été une entreprise fructueuse.
— Je trouve ça laid, cette facette de notre histoire, mais je sais que ça n’a été possible qu’à cause du k avec deux barres, dit l’organisateur du pool de pétanque. J’ose à peine imaginer à quel point le monde serait plus près de l’utopie si l’Afrique avait été élevée par l’éducation au lieu d’écrasée par l’économie.
— Il aurait fallu que chaque homme, par un accord actuel et par une déclaration expresse, donne son consentement pour être de quelque société, répondit Locke. Ainsi, chacun serait perpétuellement et indispensablement obligé d’en être, et devrait y être constamment soumis toute sa vie, et ne pourrait rentrer dans l’état de nature; à moins que, par quelque calamité, le gouvernement ne vînt à se dissoudre. Rien ne peut rendre un homme membre d’une société, qu’une entrée actuelle, qu’un engagement positif, que des promesses et des conventions expresses.
Boule #G : Traité de gouvernement civil — Deuxième traité — Chapitres IX et X
— Donc, si j’ai bien compris, tu vois l’humain dans l’état de nature comme jouissant d’une liberté absolue, dit l’organisateur du pool de pétanque. Donc nous les voyons tous les deux comme des pharaons.
— Tous les hommes étant pharaons, tous étant égaux et la plupart peu exacts observateurs de l’équité et de la justice, la jouissance d’un bien propre, dans cet état, est mal assurée, et ne peut guère être tranquille, répondit Locke. C’est ce qui oblige les hommes de quitter cette condition, laquelle, quelque libre qu’elle soit, est pleine de crainte, et exposée à de continuels dangers, et cela fait voir que ce n’est pas sans raison qu’ils recherchent la société, et qu’ils souhaitent de se joindre avec d’autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s’unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; chose que j’appelle, d’un nom général, propriété. C’est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu’ils s’unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c’est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l’état de nature.
— Je suis à peu près d’accord, tu peux continuer.
— Premièrement, il manque dans l’état de nature des lois établies, connues, reçues et approuvées d’un commun consentement, qui soient comme l’étendard du droit et du tort, de la justice et de l’injustice, et comme une commune mesure capable de terminer les différends qui s’élèveraient. Car bien que les lois de la nature soient claires et intelligibles à toutes les créatures raisonnables; cependant, les hommes étant poussés par l’intérêt aussi bien qu’ignorant à l’égard de ces lois, faute de les étudier, ils ne sont guères disposés, lorsqu’il s’agit de quelque cas particulier qui les concerne, à considérer les lois de la nature, comme des choses qu’ils sont très étroitement obligés d’observer.
— Tu as raison sur le phénomène, mais pas l’explication. Notre faculté de raison n’est pas la loi de la nature, elle est le résultat du temps libre. Et la raison principale pourquoi les gens ne respectent pas les lois, c’est qu’il est profitable de ne pas le faire. Là est le rôle de la société de ne pas rendre l’illégal attrayant.
— Deuxièmement, dans l’état de nature, il manque un juge reconnu, qui ne soit pas partial, et qui ait l’autorité de terminer tous les différends, conformément aux lois établies.
— Un juge, un sage, ou quelconque personne de confiance.
— Troisièmement, dans l’état de nature, il manque ordinairement un pouvoir qui soit capable d’appuyer et de soutenir une sentence donnée, et de l’exécuter.
— Et un pouvoir exécutif pour aller avec le pouvoir législatif de ton deuxième point.
— Ainsi, les hommes, nonobstant tous les privilèges de l’état de nature, ne laissant pas d’être dans une fort fâcheuse condition tandis qu’ils demeurent dans cet état-là, sont vivement poussés à vivre en société, conclut Locke. Et voilà proprement le droit original et la source, et du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, aussi bien que des sociétés et des gouvernements mêmes.
— Tout ça est issu du pouvoir de la convention, mais c’est comme tu veux.
— Parlant de pouvoir, il y a, dans l’état de nature, outre la liberté de jouir des plaisirs innocents, a deux sortes de pouvoirs, commença Locke. Le premier est de faire tout ce qu’il trouve à propos pour sa conservation, et pour la conservation des autres, suivant l’esprit et la permission des lois de la nature, par lesquelles lois, communes à tous, lui et les autres hommes forment une communauté, composent une société qui les distingue du reste des créatures; et si ce n’était la corruption des gens dépravés, on n’aurait besoin d’aucune autre société, il ne serait point nécessaire que les hommes de se séparassent et abandonnassent la communauté naturelle pour en composer de plus petites.
— Regarde ce qui corrompt les gens et les rend dépravés, ordonna l’organisateur du pool de pétanque.
Locke s’exécuta et se retourna pour faire face au dépravateur, au corrupteur de la psyché humaine. D’une main, il se masturbait avec vigueur. De l’autre, il tenait une torche qui brillait davantage que le soleil.
— L’autre pouvoir qu’un homme a dans l’état de nature, c’est de punir les crimes commis contre les lois, continua-t-il.
— Si tu considères la raison comme la loi de la nature, tu dois maintenant considérer que nous devons nous apostasier du k avec deux barres? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— Maintenant que je n’ai plus de profit à retirer de ce monde, je vais acquiescer à votre demande, ricana Locke. Car ceux qui entrent dans une société, remettent l’égalité, la liberté et le pouvoir qu’ils avaient dans l’état de nature, entre les mains de la société, afin que l’autorité législative en dispose de la manière qu’elle trouvera bon, et que le bien de la société requerra; ces gens-là, néanmoins, en remettant ainsi leurs privilèges naturels, n’ayant d’autre intention que de pouvoir mieux conserver leurs personnes, leurs libertés, leurs propriétés, le pouvoir de la société ou de l’autorité législative établie par eux, ne peut jamais être supposées devoir s’étendre plus loin que le bien public ne le demande. Car, enfin, on ne saurait supposer que des créatures raisonnables changent leur condition, dans l’intention d’en avoir une plus mauvaises. Ainsi, qui que ce soit qui a le pouvoir législatif ou souverain d’une communauté, est obligé de gouverner suivant les lois établies et connues du peuple, non par des décrets arbitraires et formés sur-le-champ; d’établir des Juges désintéressés et équitables qui décident les différends par ces lois; d’employer les forces de la communauté au-dedans, seulement pour faire exécuter ces lois, ou au-dehors pour prévenir ou réprimer les injures étrangères, mettre la communauté à couvert des courses et des invasions; et en tout cela de ne se proposer d’autre fin que la tranquilité, la sûreté, le bien du peuple, ce qui impliquerait mêmela participation de l’état. Par une communauté ou un État, il ne faut point entendre, ni une démocratie, ni aucune autre forme précise de gouvernement, mais bien en général une société indépendante, que les Latins ont très bien désignée par le mot civitas, et qu’aucun mot de notre langue ne saurait mieux exprimer que celui d’État.
Dernière Boule
— Alors? Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— Sachant que le k avec deux barres s’est insinué dans toutes les institutions et dans la raison, je crois que la chimère et ses rémoras vont gagner. Le requin-pharaon est trop près de notre état de nature pour être apostasiée et les rémoras vont montrer leurs dents.
— Tout le monde sent déjà leur morsure, alors nous ne sommes pas à quelques croquées près.

