Le fantôme de Rousseau déambulait entre des montagnes de poussière plus scintillante que la Volonté Générale. Le philosophe savait qu’il était mort, et l’état de mort lui donnait l’impression d’être plus libre encore que dans l’état de nature ; c’était ainsi depuis toujours et jamais. Fasciné par son existence, il décida d’inspecter cette poudre énigmatique, étrange à ses sens. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait de petites sphères de ce qui semblait être de la vitre. Il y vit son reflet, un visage sans traits, comme une idée sans concept.
— Bienvenue dans le pool de pétanque.
La voix venait de partout et nulle part. Rousseau regarda pourtant partout et nulle part, mais ne vit pas son interlocuteur.
— Êtes-vous Dieu?
— Non, je suis le fondateur du pool de pétanque.
— Je ne saisis pas.
— Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— Le groupe avec le plus de mâchoires est souverain alors, comment peut-il perdre la compétition?
— Moi aussi je vois ça comme une compétition : comme de la pétanque en fait. Toi, Rousseau, tu seras joueur dans cette compétition d’idées qui a pour but de déterminer de quelle façon doit se comporter la civilisation pour le plus grand bien collectif. Les joueurs de pétanque n’y gagnent rien, mais les participants du pool peuvent se voir offrir leur vœu le plus cher.
Des boules de pétanque apparurent aux pieds de Rousseau.
— Allez, lance ta boule, dit la voix du fondateur du pool de pétanque.
Boule #A : Du contrat social — Livre 1 — Chapitre 1 et 2
— Si je ne considérais que la force, je dirais que tant qu’un peuple est contraint d’obéir et qu’il obéit, il fait bien ; sitôt qu’il peut secouer le joug et qu’il le secoue, il fait encore mieux, commença Rousseau. Car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l’on ne l’était point à la lui ôter.
— Et si tu considères autre chose que la force?
— Pas besoin; l’ordre social est un droit sacré, qui sert de base à tous les autres. Cependant, ce droit ne vient point de la nature ; il est donc fondé sur des conventions.
— Un droit sacré qui ne vient pas de la nature, mais basé sur la convention? demanda l’organisateur du pool de pétanque. J’aime ça, continue.
— La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille, continua le philosophe. Par convention, le père reste lié aux enfants aussi longtemps qu’ils en ont besoin pour se conserver. Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout car le fils étant juge des moyens propres à se conserver devient par là son propre maître. Si père et fils continuent de rester unis, ce n’est plus naturellement mais bien volontairement et la famille elle-même ne se maintient que par convention.
— Tant que la convention établie par les parents tient.
— Cette liberté commune est une conséquence de la nature de l’homme, répondit Rousseau.
— La liberté n’est pas la conséquence de rien ; vous êtes lourds avec votre liberté raisonnée, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque. La liberté, en réalité, nous la craignons. C’est de cet aspect de la nature que nous avons voulu fuir, car la nature est libre de tout et ça nous fait mal. C’est pourquoi nous avons fondé des cités.
— D’ailleurs, la famille est le premier modèle des sociétés politiques : le chef est l’image du père, le peuple est l’image des enfants, et tous étant nés égaux et libres n’aliènent leur liberté que pour leur utilité, mentionna Rousseau.
— Ha, Locke était plus lucide que toi là-dessus, il avait abandonné cette espèce de métaphore trop pratique.
— Est-ce qu’il joue à la pétanque lui aussi?
— Certainement.
— J’emmerde cet esclave anglais qui vendait des esclaves africains, cracha Rousseau. Esclave de ses idées, issus d’un peuple esclave par nature de leur monarchie. S’il y a donc des esclaves par nature, comme le disait Aristote, c’est parce qu’il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués.
— Ça serait quoi des esclaves contre nature? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— Des rebelles conscients de leur descendance directe avec Adam, le premier Souverain du monde. Ça doit être commode d’être souverain quand on est le seul habitant sur Terre ; rien à craindre, ni rébellion ni guerres ni conspirateurs.
Boule #B : Du contrat social — Livre 1 — Chapitre 3
— Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir, commença Rousseau. De là le droit du plus fort.
— C’est une liberté, mais toi et les autres contractualistes mélangez les mots et les définitions, ou leur sens, mentionna l’organisateur du pool de pétanque.
— Ce droit est ironique, s’esclaffa Rousseau. C’est que ce soit le droit, la loi ou la liberté du plus fort, ce n’est pas la raison. Si tel était le cas, céder à la force serait un acte de volonté, pas de nécessité. On voudrait céder à la raison, mais on n’a pas le choix de se soumettre à la loi du plus fort. Or, qu’est-ce qu’un droit qui périt avec la force?
— Ce n’en est pas un.
— Exactement, s’exclama Rousseau. Car sitôt que c’est la force qui fait le droit, l’effet change avec la cause. S’il faut obéir par force on n’a pas besoin d’obéir par devoir, et si l’on n’est plus forcé d’obéir on n’y est plus obligé.
— Parlant du plus fort, je te présente celui à qui nous devons obéir autant par force que par devoir, et même si nous ne sommes pas forcés de lui obéir, nous y sommes obligés, dit l’organisateur du pool de pétanque. Nous sommes tous obligés au droit divin liquide et nous nous donnons gratuitement au k avec deux barres.
Rousseau regarda autour de lui et vit aussitôt le k avec deux barres qui se masturbait avec ardeur.
— Toute puissance vient de Dieu, je l’avoue; mais toute maladie en vient aussi, s’exclama Rousseau. Est-ce à dire qu’il soit défendu d’appeler le médecin?
— C’est un exorciste dont nous avons besoin.
— Ou d’un sacré pêcheur… Je refuse de me soumettre! Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes.
— Ceci est une convention?
— Bien sûr.
— Tape là-dedans.
Rousseau regarda autour de lui et tapa dans le vide, espérant avoir touché une quelconque main invisible, ou son inverse en fait.
Boule #C : Du contrat social — Livre 1 — Chapitre 4
— Puisqu’aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes, dit Rousseau.
— Conventionons alors, s’exclama l’organisateur du pool de pétanque.
— Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul, par cela seul que celui qui le fait n’est pas dans son bon sens. Dire la même chose de tout un peuple, c’est supposer un peuple de fous : la folie ne fait pas droit.
— Oui elle le fait, quand il est liquide, répondit l’organisateur du pool de pétanque. La folie fait le droit divin liquide et le droit divin liquide fait la folie. D’ère en ère.
— Chacun peut bien se vendre, aliéné de lui-même, mais il ne peut aliéner ses enfants, rétorqua Rousseau. Ils naissent hommes et libres, leur liberté leur appartient, nul n’a droit d’en disposer qu’eux.
— Tout ceci est un bien beau principe, mais en pratique, tous les enfants naissent aliénés grâce au support inconscient de leurs parents envers le dieu des poisson$-poisson$.
— Les poisson$-poisson$, c’est le peuple? demanda Rousseau.
— Quand il est bête comme un poisson, oui. Le $, c’est pour signifier par ce signifiant le sujet divisé en relation avec les autres sujets divisés qui, les uns comme les autres, se sentent comme des pharaons en entier, religieusement obnubilés par leur propre subjectivité.
— Parlons-en de la liberté, s’exclama Rousseau. Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Car quel droit mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qu’il possède m’appartient, et que son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n’a aucun sens?
— Arrête avec ta dialectique bidon, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Un droit c’est abstrait, tu peux bien dire que tu le donnes ou que tu le prêtes, tu l’as encore, ce n’est qu’une idée, une convention à la rigueur. Certes, tu peux perdre un droit, mais encore c’est juste une convention entre toi et ceux qui te refusent ce droit, c’est l’effet social en lui-même qui existe. C’est comme donner son courage ou prêter sa peur, ça ne se peut pas.
— Tu veux te battre? dit Rousseau, levant les poings et tournant sur lui-même à la recherche de son adversaire.
— Non, au contraire, dit l’organisateur du pool de pétanque. La seule guerre légitime de mon époque, ce n’est pas les guerres d’hommes contre hommes, c’est celle de l’être humain contre le poids du passé.
— La guerre n’est point une relation d’homme à homme, mais une relation d’État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidentellement, non point comme hommes ni même comme citoyens, mais comme soldats ; non point comme membres de la patrie, mais comme ses défenseurs. Enfin chaque État ne peut avoir pour ennemis que d’autres États et non pas des hommes, attendu qu’entre choses de diverses natures on ne peut fixer aucun vrai rapport.
— Oh oui, aujourd’hui, les rémoras de Kyurensi sont comme un État et c’est comme s’ils avaient déclaré la guerre aux autres poisson$-poisson$.
— Les déclarations de guerre sont moins des avertissements aux puissances qu’à leurs sujets, rétorqua Rousseau. L’étranger, soit roi, soit particulier, soit peuple, qui vole tue ou détient les sujets sans déclarer la guerre au prince, n’est pas un ennemi, c’est un brigand.
— Kyurensi vole, tue et détient ses sujets sans avoir déclaré la guerre à personne.
— Je déclare la guerre à tous mes sujets, mes verbes et mes compléments, grogna le k avec deux barres.
Les montagnes de microbille de verre furent secouées par l’onde de choc de la voix et un tourbillon de poussière assiégea le philosophe français.
— Guerres et merveilles ont été érigées en l’honneur de mon horreur, continua le monstre. Du nord au sud, d’est en ouest, au singulier comme au pluriel, mes rémoras ont œuvré à dissimuler ma gloire. Je suis la liberté, je suis l’arbitre et par-dessus le marché, je suis votre destin.
Rousseau se secoua de toute cette poussière et s’exclama :
— La fin de la guerre étant la destruction de l’État ennemi, on a droit d’en tuer les défenseurs tant qu’ils ont les armes à la main ; mais sitôt qu’ils les posent et se rendent, cessant d’être ennemis ou instruments de l’ennemi, ils redeviennent simplement hommes et l’on n’a plus de droit sur leur vie.
— Tu me fais penser à Machiavel, qui veut tuer tous les rémoras, dit l’organisateur du pool de pétanque. On tient pour acquis que les rémoras se sont rendus. On ne tue personne, c’est juste une chimère imaginaire qu’on va renverser avec une autre chimère.
— Quelle chimère peut bien combattre contre ce requin à l’ardeur masturbatoire légendaire? demanda Rousseau.
— L’épaulard géninomique, mais c’est une autre histoire.
— Mais c’est cette histoire, s’exclama le philosophe. Cette chimère se donne le droit de nous soumettre à l’esclavage. Ces mots, esclavage et droit, sont contradictoires, ils s’excluent mutuellement. Personne n’accepterait une convention toute à sa charge et toute au profit d’un rémora, que ce dernier observerait tant qu’il lui plairait, et que ce premier observerait tant qu’il plairait au rémora. Que des poissons épars soient successivement asservis à un seul, en quelque nombre qu’ils puissent être, je ne vois là qu’un maître et des esclaves, je n’y vois point un peuple et son chef. C’est, si l’on veut, une agrégation, mais non pas une association, il n’y a là ni bien public ni corps politique.
— Oh non mon petit Rousseau. Nos petits rémoras sont bien associés entre eux avec le corps politique. Nous avons un certain bien public, mais le public préfère le privé.
Boule #D : Du contrat social — Livre 1 — Chapitre 5
— Il est dit qu’un peuple peut se donner à un roi, enchaîna Rousseau. Ce don même est un acte civil, il suppose une délibération publique. Avant donc que d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple pour découvrir le vrai fondement de la société.
— Vous, les philosophes, faites-vous juste regarder par-derrière? Il faut fonder une nouvelle société, pas fonder l’actuelle.
— Sans le passé nous sommes aveugles, s’écria Rousseau.
— Nous sommes aveugles parce que nous ne regardons que le passé, s’écria l’organisateur du pool de pétanque.
— J’aime mieux être aveugle en sachant pourquoi, que de voir clair sans pouvoir savoir pourquoi je suis gracié de ce don de Dieu, lança Rousseau. Il n’y aurait point de convention antérieure à l’unanimité, le plus grand nombre déclarant que sa supériorité numérique implique que le plus grand nombre peut imposer sa supériorité numérique qui implique que la supériorité numérique d’un groupe sur un autre détient un droit divin. La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention et suppose au moins une fois l’unanimité.
Boule #E : Du contrat social — Livre 1 — Chapitre 6
— On part sur la loi du plus fort, ce n’est pas ça qu’on veut, dit l’organisateur du pool de pétanque.
— Moi non plus, acquiesça Rousseau. Dans le fond, ce que je veux, c’est trouver une forme d’association qui défende et protège, de toute la force commune, la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution.
— C’est quoi et on le signe où?
— On ne lit pas et on ne signe pas le contrat social, cracha Rousseau. Bien qu’elles n’aient peut-être jamais été formellement énoncées, les clauses sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues ; jusqu’à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits et reprend sa liberté naturelle, en perdant liberté conventionnelle pour laquelle il y avait renoncé de prime abord.
— OK, c’est une métaphore. On le lit pas et on le signe pas… un contrat social…
— Toutes les clauses se réduisent toutes à une seule, c’est-à-dire l’aliénation totale de chaque associé, même avec ses droits, à toute la communauté, continua Rousseau avec entrain. Car premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et la condition étant égale pour tous, nul n’a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.
— Tout le monde en entier est à tout le monde aliéné de tout le monde parce que la condition de droit de la communauté n’a pas intérêt à rendre onéreuse ladite condition de droit de la communauté… C’est un contrat social… qu’on lit pas qu’on signe pas… un contrat… social… non dit non entendu à peine sous entendu donc mal entendu parce que pas entendable… un contrat social…
— La maxime du contrat social est : «Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout.»
— Imagine un contrat social qu’on peut lire et signer, proposa l’organisateur du pool de pétanque. Que les gens puissent voter leur loi directement.
— Une démocratie directe, s’écria Rousseau.
— Oui, imagine une chimère publique qui serait reliée à chaque individu, qui pourrait se former par l’union de toutes leurs décisions et de leurs comportements, expliqua l’organisateur du pool de pétanque.
— Un vrai contrat social? balbutia Rousseau. C’est impossible.
— Si tu savais ce qu’on peut faire avec la technologie et si tu savais ce qu’on en fait vraiment.
Un démon composé de pièces d’ordinateurs et de filage, coiffé d’un grand chapeau de pêcheur orné de diverses épinglettes, émergea de derrière une montagne de microbille et brancha un fil dans l’oreille de Rousseau.
— Bienvenue sur Internet, tu vas te crosser pendant vingt-cinq ans minimum, IA!
— L’homme est naturellement bon et le k avec deux barres le corrompt, balbutia Rousseau. Cette personne publique à tête de requin est appelée par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables.
— Le k avec deux barres n’est pas passif, n’est pas actif et n’a pas de semblable, dévoila l’organisateur du pool de pétanque. Même s’il n’existe pas, il est plus puissant que n’importe quel État passif ou Souverain actif.
— À l’égard des associés, les poisson$-poisson$ prennent collectivement le nom de Peuple, et s’appellent en particulier Citoyens comme participants à l’autorité souveraine, et Sujets comme soumis aux lois de l’État, récita Rousseau par monosyllabe. Étant chacun associé au tout, le public et les particuliers sont contractant envers eux-mêmes, créant un double rapport ; à savoir comme membre du Souverain envers les particuliers et comme membre de l’État envers le Souverain.
— Que ce soit l’État, le Souverain, le Peuple ou le particulier, tout ça est à la fois sujet de pharaon et pharaon de sujet. Une récursivité subjective si on veut.
Boule #F : Du contrat social — Livre 1 — Chapitre 7
— Il faut remarquer encore que la délibération publique, qui peut obliger tous les sujets envers le Souverain, à cause des deux différents rapports sous lesquels chacun d’eux est envisagé, ne peut, par la raison contraire, obliger le Souverain envers lui-même et que, par conséquent, il est contre la nature du corps politique que le Souverain s’impose une loi qu’il ne puisse enfreindre, déblatéra Rousseau.
— Toi qui offres la souveraineté au peuple sur un plateau d’argent, tu impliques que le peuple ne pourra pas s’imposer une loi qu’il ne puisse enfreindre? demanda l’organisateur du pool de pétanque. J’aime ça.
— On ne peut appliquer ici la maxime du droit civil que nul n’est tenu aux engagements pris avec lui-même ; car il y a bien de la différence entre s’obliger envers soi, ou envers un tout dont on fait partie, dit Rousseau. Aussi, le Souverain ne tirant son être que de la sainteté du contrat ne peut jamais aliéner quelque portion de lui-même ou se soumettre à un autre Souverain. Violer l’acte par lequel il existe serait s’anéantir, et ce qui n’est rien ne produit rien.
— C’est un peu ce que la géninomie projette : guérir l’acte violent par lequel l’économie existe pour l’anéantir.
— Attention car sitôt une multitude de gens sont ainsi réunis sous un corps comme le k avec deux barres, on ne peut offenser un des membres sans attaquer le corps ; encore moins offenser le corps sans que les membres s’en ressentent, conseilla Rousseau.
— Offusquer un corps que personne ne voit, y’a pas de danger, s’esclaffa l’organisateur du pool de pétanque. C’est pas comme offusquer le PDG de la corporation où on travaille en demandant des augmentations de salaire pour tous les employés sur le post LinkedIn de la compagnie en question.
— Si vous le dites… Or, le Souverain, n’étant formé que des particuliers qui le composent, n’entretient aucun intérêt contraire au leur.
— T’inquiètes, le k avec deux barres entretient des entreprises et des industries d’intérêts contraires à ceux du peuple.
— La puissance Souveraine n’a nul besoin de garant envers les sujets, parce qu’il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres et nous verrons ci-après qu’il ne peut nuire à aucun en particulier.
— Kyurensi ne nuit jamais à tout son corps, ses rémoras bénéficient de toutes les grâces. Et par ce mouvement, il nuit à tous les particuliers.
Rousseau ne put s’empêcher de regarder le corps du k avec deux barres qui, par des mouvements particuliers, bénéficiait de la grâce de la masturbation métaphorique.
— En effet chaque individu peut comme homme avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu’il a comme Citoyen, affirma Rousseau. Afin donc que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie pas autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre.
— On va revenir sur cette notion de volonté générale, compte là-dessus.
Boule #G : Du contrat social — Livre 1 — Chapitre 8 et 9
— Évidemment, la Volonté Générale est un concept central dans ma pensée politique, dit Rousseau. Maintenant que nous avons passé de l’état de nature à l’état civil, c’est alors seulement que la voix du devoir succédant à l’impulsion physique et le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque-là n’avait regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants.
— À partir du temps où les humains ont collaboré dans la nature, nous avons été plus en sécurité contre la nature et ça nous a permis de développer notre raison à mesure que le temps libre augmentait.
— Parlant de nature, ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède, récita Rousseau. La différence entre la liberté naturelle et civile, c’est que la première est sans limite, tandis que la deuxième est limitée par la Volonté Générale. On pourrait sur ce qui précède ajouter à l’acquis de l’état civil la liberté morale, qui seule rend l’homme vraiment maître de lui; car l’impulsion du seul appétit est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté.
— La liberté morale n’est pas ce qui rend l’homme maître de lui, c’est plutôt la réelle raison, pas le phantasme que les philosophes entretiennent, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Et l’impulsion du seul appétit est peut-être l’esclavage du sujet selon les préceptes de la vertu, mais du point de vue subjectif, celui qui suit l’impulsion du seul appétit a l’impression d’être un pharaon à qui tout est dû. Encore là récursivité entre sujet et pharaon. Finalement, l’obéissance à la loi qu’on se prescrit est certes une liberté, mais c’est davantage une vertu, si cette loi est juste pour la communauté et soi-même.
— Évidemment, car chaque membre de la communauté se donne à elle au moment qu’elle se forme, tel qu’il se trouve actuellement, lui et toutes ses forces, dont les biens qu’il possède font partie, dit Rousseau. Car l’État à l’égard de ses membres est maître de tous leurs biens par le contrat social, qui dans l’État sert de base à tous les droits.
— Comment le contrat social peut servir de base à tous les droits s’il est tacite? demanda l’organisateur du pool de pétanque. Si l’État est maître de ses membres et de leurs biens, il y a fort à parier que la base de tous les droits est la volonté des premiers citoyens, davantage que du contrat social tacite imaginatif.
— Le droit du premier occupant, quoique plus réel que celui du plus fort, ne devient un vrai droit qu’après l’établissement de celui de propriété, rétorqua Rousseau. Mais l’acte positif qui le rend propriétaire de quelque bien l’exclut de tout le reste. On respecte moins dans ce droit ce qui est à autrui que ce qui n’est pas à soi.
— Être propriétaire d’un bien c’est ne pas être propriétaire de tout le reste, résuma l’organisateur du pool de pétanque.
— En général, pour autoriser sur un terrain quelconque le droit de premier occupant, il faut les conditions suivantes, commença Rousseau. Premièrement que ce terrain ne soit pas encore habité par personne. Secondement qu’on n’en occupe que la quantité dont on a besoin pour subsister. En troisième lieu qu’on en prenne possession, non par une vaine cérémonie, mais par le travail et la culture, seul signe de propriété qui au défaut de titres juridiques doive être respecté d’autrui.
— Avec une clause comme ça, on pourrait se déclarer premiers occupants de l’Ensemble Potentiel. Premièrement, ça n’existe pas encore. Deuxièmement, nous générerons la quantité de liquidité dont nous avons besoin pour subsister. Troisièmement, le travail et la culture seront ce qui sera respecté d’autrui, signe de leur propriété de l’Ensemble Potentiel. L’humain possédera l’Ensemble Potentiel, comme un fantôme possède un lieu hanté.
— Alors les possesseurs étant considérés comme dépositaires du bien public, leurs droits étant respectés de tous les membres de l’État et maintenus de toutes ses forces contre l’étranger, par une cession avantageuse au public et plus encore à eux-mêmes, ils ont, pour ainsi dire, acquis tout ce qu’ils ont donné, récita Rousseau.
— Le peuple acquerra donc l’Ensemble Potentiel.
— Le droit que chaque particulier a sur son propre fonds est toujours subordonné au droit que la communauté a sur tous, sans quoi il n’y aurait ni solidité dans le lien social, ni force réelle dans l’exercice de la Souveraineté, rétorqua Rousseau.
— Cette Souveraineté, sous forme d’Ensemble Potentiel, sera solide dans son lien social par un contrat social qui se signe et une force réelle dans l’exercice de ses fonctions, c’est-à-dire indexer les salaires des métiers importants et compenser équitablement les bévues du système financier.
— J’aimerais terminer avec une remarque qui doit servir de base à tout le système social : c’est qu’au lieu de détruire l’égalité naturelle, le pacte fondamental substitue au contraire une égalité morale et légitime à ce que la nature avait pu mettre d’inégalité physique entre les hommes, et que, pouvant être inégaux en force ou en génie, ils deviennent tous égaux par convention et de droit.
Boule #H : Du contrat social — Livre 2 — Chapitre 1 et 2
— La souveraineté est inaliénable, s’époumona Rousseau. C’est ce qu’il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme le lien social, et s’il n’y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s’accordent, nulle société ne saurait exister. La souveraineté n’étant que l’exercice de la volonté générale ne peut jamais s’aliéner, et que le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même; le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté.
— Pourquoi pas une Bonne Volonté au lieu de la Volonté Générale? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— En effet, s’il n’est pas impossible qu’une volonté particulière s’accorde sur quelque point avec la volonté générale; il est impossible au moins que cet accord soit durable et constant; car la volonté particulière tend par sa nature aux préférences, et la volonté générale à l’égalité. Il est plus impossible encore qu’on ait un garant de cet accord quand même il devrait toujours exister; ce ne serait pas un effet de l’art mais du hasard.
— Le Pacte d’Orion serait cette garantie entre les gens, tu sais, un contrat social qu’on signe?
— Il est absurde que la volonté se donne des chaînes pour l’avenir, et puisqu’il ne dépend d’aucune volonté de consentir à rien de contraire au bien de l’être qui veut, ajouta Rousseau. Si donc le peuple promet simplement d’obéir, il se dissout par cet acte, il perd sa qualité de peuple; à l’instant qu’il y a un maître il n’y a plus de Souverain, et dès lors le corps politique est détruit.
— Le Pacte d’Orion se signera, certes, mais il pourra être réfuté ou critiqué, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.
— Ce n’est point à dire que les ordres des chefs ne puissent passer pour des volontés générales, tant que le Souverain libre de s’y opposer ne le fait pas.
— L’Ensemble Potentiel sera gouverné par la Bonne Volonté indivisible, comme décrite dans le Pacte d’Orion.
— Justement, la souveraineté est indivisible, s’écria Rousseau. Car la volonté est générale ou elle ne l’est pas; elle est celle du corps du peuple ou seulement d’une partie. Dans le premier cas cette volonté déclarée est un acte de souveraineté et fait loi. Dans le second, ce n’est qu’une volonté particulière, ou un acte de magistrature; c’est un décret tout au plus.
— Si tu savais à quel point la gouvernance pourrait être plus générale que ce que tu avais imaginé.
— Nos politiques ne pouvant diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet; ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en puissance exécutive, en droits d’impôts, de justice, et de guerre, en administration intérieure et en pouvoir de traiter avec l’étranger, expliqua Rousseau. Cette erreur vient de ne s’être pas fait des notions exactes de l’autorité souveraine, et d’avoir pris pour des parties de cette autorité ce qui n’en était que des émanations.
— C’est drôle que tu parles de cette souveraineté indivisible, dit l’organisateur du pool de pétanque. C’est que l’argent, qui n’est que du droit divin liquide, est cette même souveraineté qui a été liquéfiée pour être redistribuée par les lois de l’offre et de la demande. Avec l’argent, on se torche avec la volonté générale.
Boule #I : Du contrat social — Livre 2 — Chapitre 3 et 4
— Il y a souvent bien de la différence entre la volonté de tous et la volonté générale; celle-ci ne regarde qu’à l’intérêt commun, l’autre regarde à l’intérêt privé, et n’est qu’une somme de volontés particulières. Enfin, quand une de ces associations, dont la volonté est par rapport à ses membres et particulière par rapport à l’État, est si grande qu’elle l’emporte sur toutes les autres, vous n’avez plus pour résultat une somme de petites différences, mais une différence unique; alors il n’y a plus de volonté générale, et l’avis qui l’emporte n’est qu’un avis particulier. Il importe donc pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale qu’il n’y ait pas de société partielle dans l’État et que chaque Citoyen n’opine que d’après lui.
— Il n’y aura pas ce problème avec le Pacte d’Orion.
— Comme la nature donne à chaque homme un pouvoir absolu sur tous ses membres, le pacte social donne au corps politique un pouvoir absolu sur tous les siens, et c’est ce même pouvoir, qui, dirigé par la volonté générale porte, comme j’ai dit, le nom de souveraineté, continua Rousseau.
— En gros, la souveraineté c’est le pouvoir octroyé par le pacte social, dirigé par la volonté générale en tant que corps politique, résuma l’organisateur du pool de pétanque.
— Si on veut, oui, tempéra Rousseau. Il s’agit de bien distinguer les droits respectifs des Citoyens et du Souverain, et les devoirs qu’ont à remplir les premiers en qualité de sujets, du droit naturel dont ils doivent jouir en qualité d’hommes. Tous les services qu’un citoyen peut rendre à l’État, il les lui doit sitôt que le Souverain les demande; mais le Souverain de son côté ne peut charger les sujets d’aucune chaîne inutile à la communauté; il ne peut pas même le vouloir : car sous la loi de raison rien ne se fait sans cause, non plus que sous la loi de nature. Les engagements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu’ils sont mutuels, et leur nature est telle qu’en les remplissant on ne peut travailler pour autrui sans travailler aussi pour soi.
— J’haïs ça quand les philosophes parlent de nature des choses, maugréa l’organisateur du pool de pétanque. Les engagements qui nous lient au corps social ne sont pas mutuels, seule la convention du kyurensiiisme tient la société en un morceau monstrueux. Les humains viennent au monde dans un monde kyurensiiite, ils seront kyurensiiites. C’est ça ta volonté générale : le statu quo.
— On doit concevoir par-là, que ce qui généralise la volonté est moins le nombre de voix que l’intérêt qui les unit, rétorqua Rousseau. Car dans cette institution chacun se soumet nécessairement aux conditions qu’il impose aux autres; accord admirable de l’intérêt et de la justice qui donne aux délibérations communes un caractère d’équité qu’on voit évanouir dans la discussion de toute affaire particulière, faute d’un intérêt commun qui unisse et identifie la règle du juge avec celle de la partie. Le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions, et doivent jouir tous des mêmes droits.
— Belle petite théorie, mais la réalité est que ce qui établit entre les citoyens une telle égalité c’est qu’ils s’engagent tous à agir comme des kyurensiiites qui jouissent tous du même droit divin liquide, mais pas de la même quantité. Ils ne sont pas souverains, c’est le k avec deux barres qui est leur souverain.
— Voyons ça, maugréa Rousseau. Y a-t-il eu acte de souveraineté? Qu’est-ce donc proprement qu’un acte de souveraineté? Ce n’est pas une convention du supérieur avec l’inférieur, comme entre le k avec deux barres et le peuple, mais une convention du corps avec chacun de ses membres : convention légitime, parce qu’elle a pour base le contrat social, équitable, parce qu’elle est commune à tous, utile, parce qu’elle ne peut avoir d’autre objet que le bien général, et solide, parce qu’elle a pour garant la force publique et le pouvoir suprême. Merde…
— Je te l’avais dit, s’esclaffa l’organisateur du pool de pétanque. Nous avons un pouvoir Souverain, tout absolu, tout sacré, tout inviolable qu’il est, qui dépasse les bornes des conventions générales. Il n’est pas légitime parce qu’il n’y a pas de fucking contrat social, il est inéquitable parce qu’en dépit d’être commun à tous, il ne l’est pas en quantité. Inutile pour le citoyen comme le sujet, parce qu’il n’a d’autre objet que le bien des pharaons. Sinon, il est solide, tu as raison sur ce point parce que le k avec deux barres paye la force publique et représente le pouvoir suprême.
— Ce n’aurait pas dû être ainsi, pleura Rousseau. Il est si faux que dans le contrat social il y ait de la part des particuliers aucune renonciation véritable, que leur situation, par l’effet de ce contrat se trouve réellement préférable à ce qu’elle était auparavant, et qu’au lieu d’une aliénation, ils n’ont fait qu’un échange avantageux d’une manière d’être incertaine et précaire contre une autre meilleure et plus sûre, de l’indépendance naturelle contre la liberté, du pouvoir de nuire à autrui contre leur propre sûreté, et de leur force que d’autres pouvaient surmonter contre un droit que l’union sociale rend invincible.
— Parfois, la différence entre la théorie et la pratique relève de l’ironie.
Boule #J : Du contrat social — Livre 2 — Chapitre 5 et 6
— Le traité social a pour fin la conservation des contractants, commença Rousseau. Qui veut la fin veut aussi les moyens, et ces moyens sont inséparables de quelques risques, même de quelques pertes.
— Tu veux en venir où avec ça? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— C’est que les procédures, le jugement, sont les preuves et la déclaration que quelqu’un a rompu le traité social, et par conséquent qu’il n’est plus membre de l’état, continua Rousseau. Puisque ce k avec deux barres nous est reconnu comme tel, tout au moins par sa dialectique, il en doit être retranché par l’exil comme infracteur du pacte, ou par la mort comme ennemi public; car un tel ennemi n’est pas une personne morale, c’est une chimère, et c’est alors que le droit de la guerre est de tuer le vaincu.
— C’est lui le vainqueur, pour l’instant, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Tu n’irais pas jusqu’à lui donner le droit de nous détruire?
— On n’a droit de faire mourir, même pour l’exemple, que celui qu’on ne peut conserver sans danger, répliqua Rousseau. Donc, lui ne pourrait nous faire mourir car il a besoin de nous, nous sommes quand même le moteur de son pouvoir, mais nous, nous avons la responsabilité de ne pas le conserver et surtout de ne pas lui offrir grâce. Pas parce que l’État n’offre jamais de pardon, mais bien parce que, dans un État bien gouverné il y a peu de punitions parce qu’il y a peu de criminels.
— C’est la base des États bien gouvernés, certes, mais ça devient rare dans le vingt-et-unième siècle.
— Il faut des conventions et des lois pour unir les droits aux devoirs et ramener la justice à son objet, ajouta Rousseau. Quand tout le peuple statue sur tout le peuple, il ne considère que lui-même, et s’il se forme alors un rapport, c’est de l’objet entier sous un point de vue à l’objet entier sous un autre point de vue, sans aucune division du tout. Alors la matière sur laquelle on statue est générale comme la volonté qui statue. C’est cet acte que j’appelle une loi.
— Ça veut donc dire que par la géninomie, le peuple pourrait même devenir législateur, énonça l’organisateur du pool de pétanque.
— La loi considère les sujets en corps et les actions comme abstraites, jamais un homme comme individu ni une action particulière, expliqua Rousseau. Ainsi elle pourrait même établir un Gouvernement royal à l’image du kyurensiiisme, mais elle ne pourrait élire un roi ou nommer une famille royale; en un mot toute fonction qui se rapporte à un objet individuel n’appartient point à la puissance législative. Ce qu’ordonne même le Souverain sur un objet particulier n’est pas non plus une loi mais un décret, ni un acte de souveraineté mais de magistrature. J’appelle donc République tout État régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être : car alors seulement l’intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque chose.
Boule #K : Du contrat social — Livre 2 — Chapitre 7
— Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux Nations, il faudrait une intelligence supérieure, qui vît toutes les passions des hommes et qui n’en éprouvât aucune, qui n’eût aucun rapport avec notre nature et qui la connût à fond, dont le bonheur fût indépendant de nous et qui pourtant voulût bien s’occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un siècle et jouir dans un autre. Il faudrait des Dieux pour donner des lois aux hommes, récita Rousseau.
— C’est exactement ce que Kyurensi a usurpé, mais je me porte volontaire pour faire le contrepoids, proposa l’organisateur du pool de pétanque. Je me vois dans ce que tu viens d’énoncer, même si c’est prétentieux en tabarnak.
— S’il est vrai qu’un grand Prince est un homme rare, que sera-ce d’un grand Législateur? demanda Rousseau. Le premier n’a qu’à suivre le modèle que l’autre doit proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la machine, celui-là n’est que l’ouvrier qui la monte et la fait marcher.
— Je suis habitué de jouer l’ouvrier, je peux bien faire le mécano en plus, avec la pénurie de main-d’œuvre à cause de tous ces métiers inutiles…
— Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine; de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être; d’altérer la constitution de l’homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à l’existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature, récita Rousseau. Il faut, en un mot, qu’il ôte à l’homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d’autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes et anéanties, plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi l’institution est solide et parfaite : en sorte que si chaque Citoyen n’est rien, ne peut rien, que par tous les autres, et que la force acquise par le tout soit égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus, on peut dire que la législation est au plus haut point de perfection qu’elle puisse atteindre.
— Je crois qu’en ôtant Kyurensi aux hommes et qu’en leur donnant la géninomie, notre législation atteindra le plus haut point de perfection qu’elle peut atteindre.
— Le Législateur est à tous égards un homme extraordinaire dans l’État, continua Rousseau. S’il doit l’être par son génie, il ne l’est pas moins par son emploi. Ce n’est point magistrature, ce n’est point souveraineté. Cet emploi, qui constitue la république, n’entre point dans sa constitution : c’est une fonction particulière et supérieure qui n’a rien de commun avec l’empire humain; car si celui qui commande aux hommes ne doit pas commander aux lois, celui qui commande aux lois ne doit pas non plus commander aux hommes; autrement ses lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses injustices, et jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières n’altérassent la sainteté de son ouvrage.
— Je ne commande personne et mes écrits, rien ne pourrait en altérer leur sainteté car elle découle des horreurs qui y sont énoncées et dénoncées.
— Rien de ce que nous proposons, disaient les Décemvirs au peuple, ne peut passer en loi sans votre consentement, cita Rousseau. Romains, soyez vous-même les auteurs des lois qui doivent faire votre bonheur.
— C’est ce que je veux faire avec la géninomie.
— Celui qui rédige les lois n’a donc ou ne doit avoir aucun droit législatif, et le peuple même ne peut, quand il le voudrait, se dépouiller de ce droit incommunicable; parce que selon le pacte fondamental il n’y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, et qu’on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particulière est conforme à la volonté générale, qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple.
— C’est exactement ce que pourrait permettre la géninomie, mais sur une plus grande latitude que les institutions modernes, répondit l’organisateur du pool de pétanque.
— Ainsi l’on trouve à la fois dans l’ouvrage de la législation deux choses qui semblent incompatibles : une entreprise au-dessus de la force humaine, et pour l’exécuter, une autorité qui n’est rien.
— Je ne cherche pas l’autorité, juste la crisse de paix. J’aurais préféré venir au monde dans un monde où le peuple est déjà apostasié de Kyurensi, mais ce n’est pas moi qui choisis, comme je n’ai pas choisi d’avoir toutes ces idées.
— Autre difficulté qui mérite attention, continua Rousseau. Les sages qui veulent parler au vulgaire leur langage au lieu du sien n’en sauraient être entendus. Or, il y a mille sortes d’idées qu’il est impossible de traduire dans la langue du peuple.
— J’ai un peu ce problème avec la géninomie, avoua l’organisateur du pool de pétanque. J’ai beau avoir réduit l’économie à une chimère ridicule, ceux à qui j’ai essayé d’en parler ne comprennent rien. En fait, ils ne veulent pas comprendre; remettre en question cette facette de la réalité fait trop peur, ce qui est parfait pour un auteur d’histoires d’horreur.
— Pour qu’un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique et suivre les règles fondamentales de la raison d’État, il faudrait que l’effet pût devenir la cause, que l’esprit social qui doit être l’ouvrage de l’institution présidât à l’institution même, et que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles. Ainsi donc le Législateur ne pouvant employer ni la force ni le raisonnement, c’est une nécessité qu’il recoure à une autorité d’un autre ordre, qui puisse entraîner sans violence et persuader sans convaincre.
— C’est pour ça que mon œuvre est autant artistique que politique, pour inspirer les gens.
— Ce n’est pas bête.
— Mais le côté artistique enlève au sérieux, selon ceux qui ont peur des mots et des symboles.
— Tout homme peut graver des tables de pierre, ou acheter un oracle, ou feindre un secret commerce avec quelque divinité, ou dresser un oiseau pour lui parler à l’oreille, ou trouver d’autres moyens grossiers d’en imposer au peuple, énuméra Rousseau. De vains prestiges forment un lien passager, il n’y a que la sagesse qui la rende durable.
— La sagesse n’est plus reconnue à mon époque, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.
— Ça va de mal en pis, s’esclaffa Rousseau. Il ne faut pas conclure que la politique et la religion aient parmi nous un objet commun, mais que dans l’origine des nations l’une sert d’instrument à l’autre.
— C’est pour ça que je stipule que le kyurensiiisme est une religion, seulement elle est inconsciente, répliqua l’organisateur du pool de pétanque.
Boule #L : Du contrat social — Livre 2 — Chapitre 8 et 9
— Les Peuples ainsi que les hommes ne sont dociles que dans leur jeunesse, ils deviennent incorrigibles en vieillissant; quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c’est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer; le peuple ne peut pas même souffrir qu’on touche à ses maux pour les détruire, semblable à ces malades stupides et sans courage qui frémissent à l’aspect du médecin, commença Rousseau.
— Imagine la résistance quand je parle d’abolir l’argent, ou simplement de la réformer.
— Qu’un État renaisse de ses cendres pour reprendre la vigueur de sa jeunesse en sortant des bras de la mort est un événement rare, continua Rousseau. Ceci ne saurait même avoir lieu deux fois pour le même peuple, car il peut se rendre libre tant qu’il n’est que barbare, mais il ne le peut plus quand le ressort civil est usé. On peut acquérir la liberté; mais on ne la recouvre jamais.
— Il n’est pas question de réduire en cendres quoi que ce soit, juste d’ajouter une sphère géninomique à l’État. Parce que, si on transpose ton exemple au kyurensiiisme, tu impliques qu’il serait impossbile que les Peuples s’apostasient de Kyurensi car, puisqu’ils sont devenus plus libres à l’époque de sa création, et que même si la logique inversive du kyurensiiisme nous poussait à vouloir nous en apostasier, ce serait impossible parce que déjà, les Peuples ont goûté la liberté. C’est un peu n’importe quoi, c’est plus de la rhétorique que d’autre chose.
— Ça dépend, répliqua Rousseau. Tel peuple est disciplinable en naissant, tel autre ne l’est pas au bout de dix siècles. Pierre de Russie n’avait pas le vrai génie, celui qui crée et fait tout de rien. Il a vu que son peuple était barbare, il n’a point vu qu’il n’était pas mûr pour la police; il l’a voulu civiliser quand il ne fallait que l’aguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand il fallait commencer par faire des Russes; il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu’ils pourraient être, en leur persuadant qu’ils étaient ce qu’ils ne sont pas.
— Moi j’aimerais faire des Humains de l’Ensemble Potentiel, dit l’organisateur du pool de pétanque. Je crois que les peuples de la Terre se rendent compte, inconsciemment, que leur propre kyurensiiisme inconscient est problématique. Chaque problème part de l’argent et soit est abandonné à cause de l’argent ou est réglé à cause de l’argent. Le droit divin liquide s’est infiltré partout.
— Cet Ensemble Potentiel est mondial, mais il y a de même, eu égard à la meilleure constitution d’un État, des bornes à l’étendue qu’il peut avoir, afin qu’il ne soit ni trop grand pour pouvoir être bien gouverné, ni trop petit pour pouvoir se maintenir par lui-même.
— Nous sommes à l’ère de la mondialisation et cette tendance nous montre davantage chaque jour à quel point nous nous ressemblons davantage que nous sommes différents, même si ces différences sont élevées en épingle par les craintifs de la différence, répliqua l’organisateur du pool de pétanque. Si le droit divin liquide n’existait pas, tout ce beau monde s’entendrait.
— Mais les problèmes d’administration à cause des grandes distances…
— Nous avons Internet, la distance n’existe plus pour l’information.
— C’est merveilleux, mais si l’État est mondial, les talents sont enfouis, les vertus ignorées, les vices impunis, dans cette multitude d’hommes inconnus les uns aux autres, que le siège de l’administration suprême rassemble dans un même lieu. Et c’est ainsi qu’un corps trop grand pour sa constitution s’affaisse et périt écrasé sous son propre poids.
— Si Kyurensi peut tenir debout en étant le corps le plus massif qui n’ait jamais existé, l’Ensemble Potentiel le pourra avec la géninomie, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque.
Rousseau regarda le corps de l’économie, fièrement debout malgré sa grosseur, se masturber sans s’économiser.
— Tant que vous ne ressembliez pas à ces États tellement constitués, que la nécessité des conquêtes entrait dans leur constitution même, et que pour se maintenir, ils étaient forcés de s’agrandir sans cesse. Peut-être se félicitaient-ils beaucoup de cette heureuse nécessité, qui leur montrait pourtant, avec le terme de leur grandeur, l’inévitable moment de leur chute.
— L’Ensemble Potentiel inclut tous les gens et tous les pays; il ne peut se déclarer la guerre à lui-même. Il ne déclare la guerre qu’à Kyurensi.
Boule #M : Du contrat social — Livre 3 — Chapitre 1
— Toute action libre a deux causes qui concourent à la produire, l’une morale, savoir la volonté qui détermine l’acte, l’autre physique, savoir la puissance qu l’exécute, commença Rousseau. Le corps politique a les mêmes mobiles; on y distingue de même la force et la volonté; celle-ci sous le nom de puissance législative, l’autre sous le nom de puissance exécutive.
— L’Ensemble Potentiel, via la géninomie, n’a pas comme but premier la législation, mais plutôt la distribution de ressource imaginaire, c’est-à-dire du droit divin jovien, c’est-à-dire gazeux, aux castes qui en ont besoin, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. La participation citoyenne accrue qui sera ainsi possible permettra peut-être des changements législatifs, mais ce n’est pas la base du projet. Si les gens ne manquent pas d’argent, ça va les influencer sur le bon chemin de la société davantage que n’importe quelle formulation de loi.
— Nous avons vu que la puissance législative appartient au peuple, et ne peut appartenir qu’à lui, continua Rousseau. Il est aisé de voir que, au contraire, la puissance exécutive ne peut appartenir à la généralité comme Législatrice ou Souveraine; parce que cette puissance ne consiste qu’en des actes particuliers qui ne sont point du ressort de la loi, ni par conséquent de celui du Souverain, dont tous les actes ne peuvent être que des lois.
— La force exécutive obéit à ceux qui les paient. Avec la géninomie, nous pourrons en payer ses agents plus chers que leurs maîtres actuels et ils ne seront pas un problème.
— Il faut donc à la force publique un agent propre qui réunisse la force exécutive et la mette en œuvre selon les directions de la volonté générale, qui serve à la communication de l’État et du Souverain, qui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que fait dans l’homme l’union de l’âme et du corps, renchérit le philosophe. Voilà quelle est dans l’État la raison du Gouvernement, confondu mal à propos avec le Souverain, dont il n’est que le ministre.
— Avec la géninomie, nous pourrons même, au lieu de nous imaginer une volonté générale, nous communiquer ce que nous voulons comme Bonne Volonté et l’Ensemble Potentiel pourra ou non le reconnaître. Tant que le Pacte d’Orion est accepté, la géninomie n’a qu’à suivre l’Octologue de l’Orque selon les décrets de l’Ensemble Potentiel. Le Gouvernement sera bouleversé dans ses fonctions car sa représentativité, ce qui lui permet de se tenir à l’écart de ce qu’il représente, sera court-circuitée par la démocratie directe possible grâce à la technologie blockchain, que j’ai renommée transrosaire, pour m’éloigner des sottises commises au nom de cette technologie novatrice.
— Un Gouvernement est un corps intermédiaire établi entre les sujets et le Souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l’exécution des lois, et du maintien de la liberté, tant civile que politique, expliqua Rousseau. Les membres de ce corps s’appellent Magistrats ou Rois, c’est-à-dire, Gouverneurs, et le corps porte le nom de Prince. J’appelle donc Gouvernement ou suprême administration l’exercice légitime de la puissance exécutive, et Prince ou magistrat l’homme ou le corps chargé de cette administration.
— Le Prince est dirigé par des rois?
— Bah oui, confirma le philosophe. C’est dans le Gouvernement que se trouvent les forces intermédiaires, dont les rapports composent celui du tout au tout ou du Souverain à l’État. Le Gouvernement reçoit du Souverain les ordres qu’il donne au peuple, et pour que l’État soit dans un bon équilibre il faut, tout compensé, qu’il y ait égalité entre le produit ou la puissance du Gouvernement pris en lui-même et le produit ou la puissance des citoyens, qui sont souverains d’un côté et sujets de l’autre. De plus, on ne saurait altérer aucun des trois termes sans rompre à l’instant la proportion. Que le peuple soit composé de cent mille hommes, l’état des sujets ne change pas, et chacun porte également tout l’empire des lois, tandis que son suffrage, réduit à un cent millième, a dix fois moins d’influence dans la rédaction des lois que s’ils étaient dix mille. D’où il suit que plus l’État s’agrandit, plus la liberté diminue.
— Donc, l’Ensemble Potentiel est le Souverain qui dicte au Gouvernement, corps exécutif, et au Prince, corps législatif constitué de rois, la Bonne Volonté du peuple, résuma l’organisateur du pool de pétanque. Et plus il y a de gens dans le peuple, moins ils ont d’autorité?
— Exactement, s’exclama Rousseau. Quand je dis que l’influence du peuple diminue selon la largeur de l’état, j’entends qu’il s’éloigne de l’égalité. Moins les volontés particulières se rapportent à la volonté générale, c’est-à-dire les mœurs aux lois, plus la force réprimante doit augmenter. Donc le Gouvernement, pour être bon, doit être relativement plus fort à mesure que le peuple est plus nombreux. D’un autre côté, l’agrandissement de l’État donnant aux dépositaires de l’autorité publique plus de tentations et de moyens d’abuser de leur pouvoir, plus le Gouvernement doit avoir de force pour contenir le peuple, plus le Souverain doit en avoir à son tour pour contenir le Gouvernement. Je ne parle pas ici d’une force absolue, mais de la force relative des diverses parties de l’État. Sans nous embarrasser dans cette multiplication de termes, contentons-nous de considérer le Gouvernement comme un nouveau corps dans l’État, distinct du peuple et du Souverain, et intermédiaire entre l’un et l’autre.
— C’est pour ça qu’il faut établir plutôt les décisions du Gouvernement par la Bonne Volonté, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Trop de gens ne sont pas assez matures pour que leur opinion sociale soit prise en compte comme celle d’un pharaon.
— Il y a cette différence essentielle entre ces deux corps, que l’État existe par lui-même, et que le Gouvernement n’existe que par le Souverain, expliqua Rousseau. Ainsi la volonté dominante du Prince n’est ou ne doit être que la volonté générale ou la loi, sa force n’est que la force publique concentrée en lui, sitôt qu’il veut tirer de lui-même quelque acte absolu et indépendant, la liaison de tout commence à se relâcher. S’il arrivait enfin que le Prince eût une volonté particulière plus active que celle du Souverain, et qu’il usât pour obéir à cette volonté particulière de la force publique qui est dans ses mains, en sorte qu’on eût, pour ainsi dire, deux Souverains, l’un de droit et l’autre de fait; à l’instant l’union sociale s’évanouirait, et le corps politique serait dissous.
— Si tu voyais de quoi à l’air la politique de nos jours, tu aurais l’impression que les rois se prennent pour le Prince et le Souverain, commenta l’organisateur du pool de pétanque.
— Il faut que l’État soit toujours prêt à sacrifier le Gouvernement au peuple et non le peuple au Gouvernement, ajouta Rousseau. C’est de toutes ces différences que naissent les rapports divers que le Gouvernement doit avoir avec le corps de l’État, selon les rapports accidentels et particuliers par lesquels ce même État est modifié. Car souvent le Gouvernement le meilleur en soi deviendra le plus vicieux, si ses rapports ne sont altérés selon les défauts du corps politique auquel il appartient.
— Ça fait longtemps que le peuple a été sacrifié au k avec deux barres et aucune de tes théories contractualistes ne change cela. Toutes ces différences que tu étales démontrent, justement, à quel point le corps politique, dissous dans le droit divin liquide, anesthésie l’union sociale.
Boule #N : Du contrat social — Livre 3 — Chapitre 2
— Pour exposer la cause générale de ces différences, il faut distinguer ici le Prince et le Gouvernement, comme j’ai distingué ci-devant l’État et le Souverain, commença Rousseau.
— Le Prince est le pouvoir législatif, le Gouvernement le pouvoir exécutif, récita l’organisateur du pool de pétanque. L’État est tout l’appareil politique et le Souverain la voix de la Volonté Générale. Deux bras, une voix, un corps.
— Et, une grosse quéquè-è-tte, susurra le k avec deux barres.
— Le corps du magistrat peut être composé d’un plus grand ou moindre nombre de membres, continua le philosophe, ignorant la ritournelle dont il n’avait aucune référence. Nous avons dit que le rapport du Souverain aux sujets était d’autant plus grand que le peuple était plus nombreux, et par une évidente analogie nous en pouvons dire autant du Gouvernement à l’égard des Magistras. Or la force totale du Gouvernement étant toujours celle de l’État, ne varie point : d’où il suit que plus il use de cette force sur ses propres membres, moins il lui en reste pour agir sur tout le peuple.
— Donc plus les Magistrats sont nombreux, plus le Gouvernement est faible? demanda l’organisateur du pool de pétanque.
— Effectivement, confirma Rousseau. Nous pouvons distinguer dans la personne du magistrat trois volontés essentiellement différentes. Premièrement, la volonté propre de l’individu, qui ne tend qu’à son avantage particulier; secondement la volonté commune des magistrats, qui se rapporte uniquement à l’avantage du Prince, et qu’on peut appeler volonté du corps, laquelle est générale par rapport au Gouvernement, et particulière par rapport à l’État, dont le Gouvernement fait partie; en troisième lieu la volonté du peuple ou la volonté souveraine, laquelle est générale, tant par rapport à l’État considéré comme le tout, que par rapport au Gouvernement considéré comme partie du tout. Dans une législation parfaite, la volonté particulière ou individuelle doit être nulle, la volonté de corps propre au Gouvernement très subordonné, et par conséquent la volonté générale ou souveraine toujours dominante et la règle unique de toutes les autres.
— Mais puisque la volonté générale est tacite, les magistrats peuvent bien faire ce qu’ils veulent, et puisque, même s’ils tendent l’oreille, ils ne peuvent entendre la volonté générale, ils n’écoutent que leur volonté individuelle en la masquant avec la volonté de corps du Gouvernement. Bravo Rousseau. Quel sans-dessein, je comprends pourquoi certains critiques disent que tu as permis des états autoritaires plus tyranniques que les royaumes des rois d’antan!
— Je vous inviterais à aller chier, foutu organisateur de pool de pétanque de mes deux, maugréa Rousseau. Selon l’ordre naturel, au contraire, ces différentes volontés deviennent plus actives à mesure qu’elles se concentrent. Ainsi, la volonté générale est toujours la plus faible, la volonté de corps a le second rang, et la volonté particulière le premier de tous : de sorte que dans le Gouvernement chaque membre est premièrement soi-même, et puis Magistrat, et puis citoyen. Gradation directement opposée à celle qu’exige l’ordre social.
— Donc ça ne marche pas…
— Cela posé : que tout le Gouvernement soit entre les mains d’un seul homme. Voilà la volonté particulière et la volonté de corps parfaitement réunies, et par conséquent celle-ci au plus haut degré d’intensité qu’elle puisse avoir. Or comme c’est du degré de la volonté que dépend l’usage de la force, et que la force absolue du Gouvernement ne varie point, il s’ensuit que le plus actif des Gouvernements est celui d’un seul.
— Tu démolis ta propre cathédrale philosophique…
— Au contraire, unissons le Gouvernement à l’autorité législative et faisons le Prince du Souverain, et de tous les Citoyens autant de Magistrats : alors la volonté de corps, confondue avec la volonté générale, n’aura pas plus d’activité qu’elle, et laissera la volonté particulière dans toute sa force. Ainsi le Gouvernement, toujours avec la même force absolue, sera dans son minimum de force relative ou d’activité.
— Ça c’est exactement ce que vise la géninomie avec sa facilité d’accès à la participation citoyenne à l’Ensemble Potentiel.
— C’est merveilleux, s’exclama Rousseau. La volonté particulière a beaucoup plus d’influence dans les actes du Gouvernement que dans ceux du Souverain; car chaque magistrat est presque toujours chargé de quelques fonctions du Gouvernement, au lieu que chaque citoyen pris à part n’a aucune fonction de la souveraineté. Ainsi, la force relative ou l’activité du Gouvernement diminue, sans que sa force absolue ou réelle puisse augmenter. Plus le peuple est nombreux, plus la force réprimante doit augmenter. D’où il suit que le rapport des magistrats au Gouvernement doit être inverse du rapport des sujets au Souverain : c’est-à-dire que, plus l’État s’agrandit, plus le Gouvernement doit se resserre; tellement que le nombre des chefs diminue en raison de l’augmentation du peuple.
— Avec la géninomie, chaque citoyen aura une fonction dans la souveraineté et dans l’énonciation de la Bonne Volonté, ajouta l’organisateur du pool de pétanque. Ainsi, la force du Gouvernement demeurera minimale car les magistrats auront accès à une version approuvée par tous de la Bonne Volonté. En fait, le rôle des Magistrats serait d’analyser la volonté générale et d’en énoncer une Bonne Volonté, qui devra être quand même approuvée.
— Évidemment, car plus le magistrat est nombreux, plus la volonté de corps se rapproche de la volonté générale, confirma Rousseau. Ainsi l’on perd d’un côté ce qu’on peut gagner de l’autre, et l’art du Législateur est de savoir fixer le point ou la force et la volonté du Gouvernement, toujours en proportion réciproque, se combinent dans le rapport le plus avantageux à l’État.
Boule #O : Du contrat social — Livre 4 — Chapitre 1
— Tant que plusieurs hommes réunis se considèrent comme un seul corps, ils n’ont qu’une seule volonté, qui se rapporte à la commune conservation, et au bien-être général, commença Rousseau.
— Tu sais que ta volonté générale est tout aussi tacite que ton contrat social, argumenta l’organisateur du pool de pétanque. Tout passe dans une convention non énoncée, alors comment assurer la représentativité de tous à leur juste valeur?
— Un État bien gouverné a besoin de très peu de Lois, et à mesure qu’il devient nécessaire d’en promulguer de nouvelles, cette nécessité se voit universellement, expliqua Rousseau. Le premier qui les propose ne fait que dire ce que tous ont déjà senti, et il n’est question ni de brigues, ni d’éloquence pour faire passer en loi ce que chacun a déjà résolu de faire, sitôt qu’il sera sûr que les autres le feront comme lui.
— Très théorique, encore une fois.
— Quand le nœud social commence à se relâcher et l’État s’affaiblir; quand les intérêts particuliers commencent à se faire sentir et les petites sociétés à influer sur la grande, l’intérêt commun s’altère et trouve des opposants, l’unanimité ne règne plus dans les voix, la volonté générale n’est plus la volonté de tous, il s’élève des contradictions des débats, et le meilleur avis ne passe point sans disputes.
— Belle description de la société moderne, commenta l’organisateur du pool de pétanque.
— S’ensuit-il de là que la volonté générale soit anéantie ou corrompe? demanda Rousseau. Non, elle est toujours constante, inaltérable et pure; mais elle est subordonnée à d’autres qui l’emportent sur elle. Chacun, détachant son intérêt de l’intérêt commun, voit bien qu’il ne peut l’en séparer tout à fait, mais sa part du mal public ne lui paraît rien, auprès du bien exclusif qu’il prétend s’approprier.
— Tu vois bien que c’est juste de la rhétorique, s’esclaffa l’organisateur du pool de pétanque. Si la volonté générale devient subordonnée à d’autres qui l’emportent sur elle, c’est qu’elle est corrompue, si elle n’est pas complètement anéantie.
— La loi de l’ordre public dans les assemblées n’est pas tant d’y maintenir la volonté générale, que de faire qu’elle soit toujours interrogée et qu’elle réponde toujours, renchérit Rousseau.
— Et que répondra une volonté générale corrompue et tacite? demanda l’organisateur du pool de pétanque. Ce que le k avec deux barres et ses rémoras veulent entendre.
Dernière boule
— Alors? Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— Si Kyurensi représente le Souverain, il en revient au peuple et au Prince, donc les magistrats, d’apostasier l’État de ce squale chimérique, répondit Rousseau. Puisque l’être humain est bon de nature, il est impensable que le peuple perde contre le mal.

