Joueur #dix-neuf: Marx

Le fantôme de Marx déambulait entre des montagnes de poussière plus scintillante que le kapital. Le philosophe savait qu’il était mort, et l’état de mort lui donnait l’impression d’être moins aliéné à l’état de nature ; c’était ainsi depuis toujours et jamais. Fasciné par cette possession de conscience, il décida d’inspecter cette poudre énigmatique, étrange à ses sens. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait de petites sphères de ce qui semblait être de la vitre. Il y vit son reflet, un visage sans traits, comme une idée sans concept.

— Bienvenue dans le pool de pétanque.

La voix venait de partout et nulle part. Marx regarda pourtant partout et nulle part, mais ne vit pas son interlocuteur.

— Êtes-vous la négation de Dieu?

— Non, je suis la négation de la négation du fondateur du pool de pétanque.

— Belle dialectique négative, mais je ne saisis pas.

— Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?

— Dans cette compétition, le groupe avec le plus de mâchoires établira la communauté du prolétariat et renversera le patronat des prédateurs puis le capitalisme.

— Oui, c’est exactement ça : une compétition ; comme de la pétanque en fait. Toi, Marx, tu seras joueur dans cette compétition d’idées qui a pour but de déterminer de quelle façon doit se comporter la civilisation pour le plus grand bien collectif. Les joueurs de pétanque n’y gagnent rien, mais les participants du pool peuvent se voir offrir leur vœu le plus cher.

Des boules de pétanque apparurent aux pieds de Marx.

— Allez, lance ta boule, dit la voix du fondateur du pool de pétanque.

Boule #A : Manifeste du Parti communiste

— Un spectre hante le monde, le spectre du kyurensiiisme, commença l’organisateur du pool de pétanque. Toutes les puissances de la Terre se sont unies en une économie inspirée par ce spectre.

— Adaptation de la première phrase de mon manifeste, dit Marx.

— J’avais l’impression de lire quelque chose que j’avais écrit. Ta pensée ressemble beaucoup à celle que j’ai développée en travaillant pendant presque vingt ans dans une usine ou je creusais ma propre aliénation. Et j’ai canalisé cette aliénation en art.

— J’aimerais voir ça.

— Je ne crois pas, mais puisque tu le demandes, contemple le k avec deux barres.

Marx vit une ombre triangulaire, semblable à un aileron de requin, s’élever de derrière une montagne de microbille de verre. Il tourna la tête et vit le k avec deux barres. Un démon squaloïde coiffé comme un pharaon se masturbait en chantant «L’argent, fait le bonheur».

— Ce spectre hante le monde depuis que nous avons une histoire, baragouina Marx.

— Le spectre de Kyurensi, oui, confirma l’organisateur du pool de pétanque.

— C’est contre lui qu’on joue à la pétanque?

— Non, la compétition oppose différents philosophes ou autres figures d’autorité sociale ou religieuse. Et tant que la partie continue, Kyurensi se crosse impunément aux dépens du futur. Oppresseurs et opprimés, en opposition constante, devront mener une ultime croisade qui finira, ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou la destruction de la société tout entière.

— Tu me paraphrases encore.

— C’est comme si c’était moi qui l’avais écrit, je me retrouve beaucoup dans le peu que j’ai lu de toi. La société bourgeoise post-moderne, élevée sur les ruines de la société moderne, n’a pas aboli les antagonismes de classes.

— Elle n’a fait que substituer aux anciennes, de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression, de nouvelles formes de lutte, compléta Marx. De vos jours, comment dénommez-vous les deux classes d’opposant?

— Du point de vue du Kyurensi Kodex, ce sont les rémoras contre le prolétariat, ou les poisson$-poisson$ quand ils sont bêtes comme des poissons, expliqua l’organisateur du pool de pétanque.

— Donc le gouvernement post-moderne n’est encore qu’un comité administratif des affaires de la classe kyurensiiite?

— Absolument. C’est juste que les kyurensiiites ne sont pas conscients de leur kyurensiiisme. C’est une religion inconsciente.

— Ce qui est d’autant plus difficile à discréditer quand tous liens multicolores qui unissaient l’homme à l’homme, le kyurensiiisme les a brisés sans pitié, pour ne laisser subsister d’autre lien que le froid intérêt, que le dur argent comptant.

— Ici, nous appelons ça du droit divin liquide.

— Évidemment, c’est limpide, acquiesça Marx. En un mot, à la place de l’exploitation voilée par des illusions religieuses et politiques, le kyurensiiisme a mis en place une exploitation ouverte, directe, brutale et éhontée qui voile des illusions politiques qui occultent une foi religieuse. Le kyurensiiisme a cousu un voile, non un bâillon, de sentimentalité qui étouffe les relations de famille tissées lousses à n’être que de simples rapports d’argent.

— Je dirais même que le kyurensiiisme détisse les familles, ajouta l’organisateur du pool de pétanque.

— Le kyurensiiisme, étant la religion inconsciente de la Bourgeoisie, n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, ce qui veut dire le mode de production, ce qui veut dire tous les rapports sociaux, dit Marx.

— Les gens ne se rendent pas compte de cet état de fait. Puisque l’argent est considéré comme un simple intermédiaire, son impact sur la prise de décision des poisson$-poisson$ n’est jamais pris en compte. Personne ne se rend compte que l’intermédiaire est devenu hypermédiaire.

— En un mot, le kyurensiiisme modèle le monde à son image. Sous nos yeux, il se produit un phénomène analogue. La société kyurensiiite, qui a mis en mouvement de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales évoquées.

— Ils ont invoqué Kyurensi, conclut l’organisateur du pool de pétanque.

Marx fixa le monstre masturbatif rébarbatif.

— Une épidémie, qui, à toute autre époque, eût semblé un paradoxe, s’abat sur la société : l’épidémie de surproduction.

— Si tu savais les proportions que ça a pris depuis ton décès…

— Comment pourrait-ce être pire?

Soudainement, émergeant d’un monticule de microbille de verre, un démon bondit vers Marx. La créature était constituée de fils électriques et de pièces d’ordinateur, elle portait un grand chapeau de pêcheur recouvert de diverses épinglettes. Elle profita le la stupeur du philosophe et lui brancha un fil dans l’oreille.

— Tu vas gaspiller vingt-cinq tonnes de déchets par semaine, IA!

IA Tremblay téléchargea des statistiques contemporaines dans la psyché de Marx.

— La société a bien trop de civilisation, beaucoup trop de moyens de subsistance, trop d’industries et encore trop de commerces, murmura-t-il.

— Nous avons élevé en art le gaspillage, résuma l’organisateur du pool de pétanque.

— Le système kyurensiiite est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées en son sein, dit Marx. S’en suivra une destruction forcée d’une masse de forces productives ; d’autre part, par la conquête de nouveaux marchés, et l’exploitation parfaite des anciens. C’est-à-dire qu’elle prépare des crises plus générales et plus formidables et diminue les moyens de les prévenir.

— Il n’y a pas de nouveaux marchés, même les illicites n’ont rien de plus à offrir que tout.

— Heureusement, le kyurensiiisme n’a pas seulement forgé les armes qui doivent lui donner la mort ; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes : les ouvriers modernes, les prolétaires.

— Tu n’as jamais travaillé dans une usine, non?

— Pas vraiment, mais j’ai observé…

— Le prolétariat est trop fatigué après sa semaine de travail pour se révolter, c’est la base de sa docilité citoyenne, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Pour que n’importe quelle révolution ait lieu, il faut qu’elle soit décentralisée et que tout le monde puisse y participer du confort de sa maison.

— Comment est-ce possible? demanda Marx.

— Avec la géninomie.

Encore une fois, IA Tremblay brancha un fil dans l’encéphale de Marx.

— Une démarche qui pourrait prendre vingt-cinq décennies à se réaliser, minimum, IA!

En un éclair, le démon téléchargea toutes les données concernant la géninomie, c’est-à-dire le Kyurensi Kodex

— Avec le développement de la Bourgeoisie, c’est-à-dire du capital, s’est développé le Prolétariat, la classe des ouvriers modernes, qui ne vivent qu’à condition de trouver du travail, et qui n’en trouvent plus dès que leur travail cesse d’agrandir le capital. Et avec le développement du Prolétariat, c’est-à-dire de la géninomie, se développera l’Ensemble Potentiel, le monde géninomique, qui ne vit qu’à condition du travail et qui cesse le travail dès que les problèmes sont réglés.

— C’est exactement ça. Parce que le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal au coût de production, et il faut distribuer plus justement le surplus que les travailleurs génèrent sans l’apport réel des actionnaires passifs. La seule façon, c’est en créant l’argent du peuple.

— Grâce à la blockchain, que vous avez bien fait de renommer transrosaire pour vous dissocier des cryptomonnaies, les poisson$-poisson$ pourront émettre la Volkswährung. Volkswährung, das geld.

— Je voulais appeler ça le kyurensi, mais ici c’est toi qui joues à la pétanque.

— Il faut sortir le prolétariat de son état, scanda Marx. Des masses d’ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Traités comme des soldats industriels, ils sont placés sous la surveillance d’une hiérarchie complète d’officiers et de sous-officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe kyurensiiite, mais encore, de millénaire en millénaire, les esclaves de l’usine, du contremaître et surtout des actionnaires passifs. Plus ce despotisme proclame hautement le profit comme son but unique, plus il est mesquin, odieux et exaspérant.

— Ça, ça ne change pas, confirma l’organisateur du pool de pétanque. Au moins, dans plusieurs parties du monde, les conditions de travail se sont améliorées, mais ce n’est pas global. Nous avons encore une petite bourgeoisie, mais elle ne glisse pas trop dans le prolétariat, étant eux aussi responsables de l’appauvrissement du prolétariat. Ceux qui seraient rendus obsolètes par l’évolution de l’usine ont le temps de se sécuriser du capital dans le but de finir leur jour à l’abri du besoin et du labeur en accumulant du droit divin liquide.

— Le Prolétariat passe par différentes phases d’évolution, renchérit Marx. Sa lutte contre la Bourgeoisie commence dès sa naissance. Au départ, des ouvriers isolés, inspirant d’autres groupes, s’attaquent aux bourgeois qui les exploitent directement. Ils ne se contentent pas de diriger leurs attaques contre le mode bourgeois de production, ils les dirigent contre les instruments de production!

— Oublie ça, Marxounet. Le prolétariat est crevé, il n’a pas la force de se rebeller. S’il s’attaque à son gagne-pain, il ne pourra plus se payer de pain. Pas de gagne-pain, pas de pain. Pas de gagne-tout, pas de tout. L’ouvrier veut juste la paix et il n’y a pas accès sans droit divin liquide. Comme le disent les esclaves : «Ça va se passer.»

— Pourquoi ne seraient-ils pas solidaires? pleura Marx. Chacune de leurs victoires consolidera leur solidarisation, celle-ci facilité par l’accroissement des moyens de communication qui permettent aux ouvriers de localités différentes d’entrer en relation.

Tout à coup, IA Tremblay brancha un énième fil dans l’oreille de Marx.

— Promène-toi sur vingt-cinq réseaux sociaux minimum, IA.

— Tant de chats, de pornographie et si peu de révolte, maugréa Marx. Et ceux qui se révoltent sont ceux qui devraient se taire.

— Les rémoras de Kyurensi possèdent et maîtrisent les moyens de communication au point qu’ils connaissent mieux les poisson$-poisson$ que ceux-ci se connaissent eux-mêmes. Tout est en place pour élever les gens les uns contre les autres, sans jamais qu’ils ne s’attaquent au problème réel, étant inconscient de la source de leur misère.

— La géninomie pourrait peut-être les organiser en un semblant de parti politique, dit Marx. Quoi qu’il en soit, peu importe contre qui se battent les kyurensiiites, que ce soit contre les poisson$-poisson$ ou entre rémoras, ils se voient forcés de faire appel au Prolétariat, d’user de son concours et de l’entraîner dans le mouvement politique, de sorte que prédateurs offrent aux proies des armes contre eux-mêmes en leur fournissant des éléments d’éducation politique et sociale.

— S’ils maîtrisent les communications, ils maîtrisent l’information, peu importe sa forme, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Ils savent utiliser l’information pour diviser les bancs de poisson$-poisson$.

— Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le Prolétariat, au contraire, est son produit tout spécial.

— J’en conviens, mais s’il est son produit, il est aussi sa propriété.

— C’est une propriété sans propriété car le prolétaire est sans propriété, autant du point de vue matériel qu’idéologique, cracha Marx. Les lois, la morale, la religion, sont pour lui autant de préjugés bourgeois, derrière lesquels se cachent autant d’intérêts bourgeois. Les Prolétaires n’ont rien à eux à assurer ; ils ont, au contraire, à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée existante. Le Prolétariat, la dernière couche de la société actuelle, ne peut se redresser sans faire sauter toutes les couches superposées qui constituent la société officielle.

— Ce n’est plus comme ça, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. La plupart des prolétaires ont quelques possessions qu’ils chérissent d’autant plus qu’ils ne peuvent se les procurer qu’après un lourd prix en droit divin liquide, donc en labeur. Comme tu le dis si bien : «pour opprimer une classe il faut, au moins, pouvoir lui garantir les conditions d’existence qui lui permettent de vivre en esclave.» Or, encore de nos jours, l’ouvrier post-moderne, loin de s’élever avec le progrès de l’industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même du niveau des conditions de sa propre classe. C’est juste moins radical qu’à ton époque, et c’est ordonné ainsi pour acheter la paix et le statu quo du peuple. Cependant, dans beaucoup trop d’endroits, encore aujourd’hui, c’est bien plus injuste qu’à ton époque.

— Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux, ajouta Marx.

— Ça c’est encore drôle. Nous avons tellement dû inventer de métiers inutiles, nous désirons tellement d’objets insignifiants, que tout le monde doit travailler. Peu importe la dévotion ou le talent de l’ouvrier, il faut des ouvriers. Même que des mauvais, qui ne reculent devant rien pour se laisser enculer par leur patron en échange de caresses symboliques, permettent de diviser les rangs, les empêchant de facto de se rebeller contre l’autorité qui sabote la cohésion du groupe à la base.

— Les gens ne sont pas très communistes, grogna Marx.

— Tu as vu comment ton message a été inversé, ridiculisé, démonisé et capitalisé? demanda l’organisateur du pool de pétanque. La révolution a besoin d’une nouvelle grammaire.

— Comment nommer les communistes alors? demanda Marx. Si l’antagoniste de l’humanité est le k avec deux barres, quels seraient ses adversaires?

— Disons, pour l’exercice, des orcommunistes. Les orques mangent les requins.

— D’accord, alors, le but immédiat des orcommunistes est le même que celui de toutes les fractions du Prolétariat: organisation des poissons en un Ensemble Potentiel, destruction de la suprématie kyurensiiite, conquête du pouvoir politique par les poisson$-poisson$.

— C’est juste que pour l’instant, les poisson$-poisson$ ne sont pas conscients de leur kyurensiiisme, alors ils ne peuvent pas même s’organiser. Au départ, ça va prendre quelques orcommunistes pour créer les bases technologiques de la géninomie. Après, l’implémentation politique est possible et les ordres des rémoras pourront être ignorés. J’imagine mal l’ordre inverse ; faut arriver avec le plus de concepts étayés pour faire tourner la roue. Surtout, faut s’éloigner de la proposition qui stipule que le communisme veut abolir la propriété privée ; les gens tiennent au peu qui leur revient.

— Mais le caractère distinctif du communisme n’est pas l’abolition de la propriété en général, mais l’abolition de la propriété bourgeoise, expliqua Marx. Or, la propriété bourgeoise est la plus parfaite expression de l’exploitation des uns par les autres. En ce sens, la théorie peut donc se résumer en : abolition de la propriété privée. Les rémoras sont saisis d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée? Pourtant, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour les rémoras.

— Non, Marxounet, s’écria l’organisateur du pool de pétanque. Les gens ne connaissent pas toutes les théories politiques et les sous-entendus de chaque idéologie. Abolir la propriété privée, pour eux, c’est synonyme de leur enlever leur maison et leurs biens.

— Je n’avais pas pensé à ça. Nous ne voulons en aucune façon abolir cette appropriation personnelle des produits du travail, indispensables à l’entretien et à la reproduction de la vie humaine, cette appropriation ne laissant aucun profit net qui donne du pouvoir sur le travail d’autrui. Ce que nous voulons, c’est supprimer ce triste mode d’appropriation qui fait que l’ouvrier ne vit que pour accroître le capital et ne vit que juste autant que l’exigent les intérêts de la classe régnante.

— Je vois bien… Il faut dire alors que seules les propriétés privées sans intimité sont à abolir.

— Comme ça, ça n’inclut pas les seuls biens que peuvent se payer les poisson$-poisson$ car tout ce qu’ils possèdent rentre dans leur intimité, comme leur voiture, leur maison, leurs effets personnels.

— Exactement. Mais une usine où n’a jamais mis les pieds un actionnaire passif qui n’en connait pas les rouages n’est pas une propriété privée, car non intime à son propriétaire. Dans un cas comme ça, l’entreprise pourrait être géninominée, c’est-à-dire prise en charge par les employés qui possèdent l’endroit, comme des spectres qui hantent l’endroit où ils ont passé le plus de temps dans leur vie. Le prolétariat hantera les lieux de travail.

— Et par vos technologies futuristes, vous pourrez créer le Volkswährung etle distribuer aux métiers primordiaux, résuma Marx. Ainsi, le travail salarié créera de la propriété pour le prolétaire. L’Ensemble Potentiel créera le nouveau capital, c’est-à-dire la propriété qui paie le salarié exploité à la mesure de l’ancien capital qui crée la propriété qui exploite le travail salarié. Ainsi, le cycle d’accroissement du capital conditionné par la production de nouveau travail salarié afin de l’exploiter de nouveau sera rompu.

— Le capital n’est pas une force personnelle ; il est une force sociale, résuma l’organisateur du pool de pétanque. Malheureusement, cette force a été usurpée par le k avec deux barres.

— Évidemment, le capital est un produit collectif ; il ne peut être mis en mouvement que par les efforts combinés de beaucoup de membres de la société, dit Marx. Dès lors, quand le capital est transformé en propriété commune, appartenant à tous les membres de la société, ce n’est pas là une propriété personnelle transformée en propriété sociale. Il n’y a que le caractère social de la propriété qui soit transformé.

— Peu importe comment tu tournes ta dialectique, le capital est considéré comme une propriété privée et ceux qui le possèdent n’ont aucune raison de le partager, même si la cause de leur richesse est intrinsèquement litigieuse, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. C’est pour ça qu’il faut que l’Ensemble Potentiel crée un nouvel argent qui n’est pas basé sur le passé, mais sur le futur.

— Dans la société bourgeoise, le passé domine le présent et le capital est indépendant et personnel, tandis que l’individu est dépendant et privé de personnalité, dit Marx. Dans la société communiste c’est le présent qui domine le passé.

— Dans l’Ensemble Potentiel, le futur dominera le passé, mais pas au détriment du présent, et l’individu sera codépendant et interpersonnel, dit l’organisateur du pool de pétanque.

— Ça n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier sa part des produits sociaux, il n’ôte que le pouvoir d’assujettir, à l’aide de cette appropriation, le travail d’autrui, ajouta Marx. De cette façon, dans la société, la propriété privée intime ne sera pas abolie pour neuf-dixième de ses membres. Personne ne lui reprochera d’abolir une forme de propriété qui ne peut se constituer qu’à la condition de priver l’immense majorité d’elle-même de toute propriété.

— Exact, acquiesça l’organisateur du pool de pétanque. La conception intéressée qui fait ériger en lois éternelles de la nature et de la raison les rapports sociaux qui naissent du mode de production, rapports sociaux transitoires, qui surgissent et disparaissent aux cours de la production, est la culture des rémoras de Kyurensi. Cette culture n’est qu’un endoctrinement subconscient qui nous façonne à devenir une version biologique d’une usine comme les autres.

— Le façonnement à devenir machine, bien sûr, commenta Marx. La bourgeoisie a objecté qu’avec l’abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu’une paresse générale s’emparerait du monde. Si cela était, il y a beau jour que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque ceux qui y travaillent ne gagnent pas et que ceux qui y gagnent ne travaillent pas.

— Pas juste ça, ajouta l’organisateur du pool de pétanque. Si la propriété privée était notre seul moteur, comment diantre sommes-nous sortis de la nature? Nous avons inventé ça tôt, certes, mais pas avant le langage ou le labeur lui-même. Même chose pour le kapital en lui-même. Nous sommes prisonniers de concepts linguistiques non naturels.

— La culture intellectuelle précède la culture de classe intellectuelle, mais faire disparaître cette dernière n’implique pas la disparition de la première, ajouta Marx.  Comme la disparition de propriété de classe n’équivaut pas à la disparition de toute propriété.

— Quand même, tu n’aurais jamais dû dire que le communisme voulait abolir la propriété privée. Sortie de son contexte, elle peut vouloir dire l’inverse.

— J’aurais dû y penser, puisque cette abolition de propriété bourgeoise sera jugée selon l’étalon des notions bourgeoises de liberté, de culture et de droit, dit Marx. Des idées elles-mêmes produites par les rapports de la production et de la propriété, comme le droit n’est que la volonté de la bourgeoisie érigée en loi, volonté dont le contenu est déterminé par les conditions matérielles d’existence. Même la notion de famille repose sur ces bases.

— La famille c’est une circoncision du monde en créant une frontière entre nous et eux, dit l’organisateur du pool de pétanque. Si la famille n’inclut pas tout le monde, ce n’est pas la famille, c’est de la ségrégation. Ceci n’implique pas qu’un pénis sans prépuce ne soit pas un pénis…

— La famille, à l’état complet, n’existe que pour la bourgeoisie; mais elle trouve son complément dans la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire, et dans la prostitution publique. Et pourtant, nos bourgeois, non contents d’avoir à leur disposition les femmes et les filles de leurs prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement.

— Ça va plus loin que ça. Les prolétaires ont des familles, et souvent la pauvreté ne les empêche pas de faire davantage d’enfants que les bourgeois, parce que le sexe est le seul plaisir qu’ils peuvent se payer et, dans les pays vraiment pauvres, les gens n’ont pas accès à des préservatifs. Ça c’est l’aspect démographique. Il y a aussi l’aspect utilitariste, cette secte psychologique si naturelle qui pousse les poisson$-poisson$ à ne songer qu’à ce qui augmente leur bien-être ou diminue leur souffrance. Beaucoup de parents voient leurs enfants comme des outils, des moyens d’augmenter leur accès au droit divin liquide. Ça fait des parents toxiques et souvent des enfants qui perpétuent le virus du Wetiko.

— Qui nous reprocherait de vouloir abolir l’exploitation des enfants par leurs parents? demanda rhétoriquement Marx.

— L’éducation est la clé, mais pas l’endoctrinement. Il nous faut une apostasie globale basée sur une convention tout aussi globale.

— Nous ne brisons aucun lien sacré en substituant l’éducation de famille par l’éducation sociale, ajouta Marx. De toute façon, l’éducation a toujours été déterminée par la société, par les conditions sociales dans lesquelles sont élevés les enfants, par l’intervention directe ou indirecte de la société à l’aide des écoles, des académies ou des lycées. Les communistes n’inventent pas cette ingérence de la société dans l’éducation, ils ne cherchent qu’à en changer le caractère et à arracher l’éducation à l’influence de la classe régnante.

— Parlant d’éducation, il faut que tu saches ce que les gens apprennent du communisme…

Tout à coup, IA Tremblay arriva de nulle part et brancha un fil dans l’oreille de Marx.

— Des goulags pendant vingt-cinq ans minimum, IA!

Marx pleura.

— Au moins, ma propre patrie, le beau Royaume de Prusse qui a été amalgamée à l’Empire Allemand, n’est pas tombée dans une mauvaise interprétation du socialisme…

IA Tremblay rebrancha un fil dans l’oreille de Marx.

— Génocide de cinq millions de juifs minimum, IA!

Marx pleura encore plus.

— Comment les mots peuvent-ils tant se corrompre?

— Demande au k avec deux barres, il est expert en la matière, proposa l’organisateur du pool de pétanque.

Marx se retourna vers le requin-pharaon et s’exclama :

— Ignoble Kyurensi, comment les mots peuvent-ils être corrompus? Comment unir dans le mariage le signifiant et le signifié?

— Ils seront divorcés jusqu’à ce que la mort les marie, grogna le k avec deux barres. Seule la mort d’un processus peut permettre le mariage entre le signifiant et le signifié, grâce à l’Histoire, pour enfin en faire un symbole lui-même composé d’un signifiant et d’un signifié divorcés. Par exemple, c’est à ma mort, et après une longue mise en contexte historique, que vous comprendrez le lien entre mon nom et ce que je signifiais. Mon symbole me tue.

— Et que signifiez-vous? demanda le philosophe.

— Pour l’heure, je signifie toute entreprise et tout m’est insignifiant, vos vies comme vos nations, continua Kyurensi.

— Tu ne perds rien pour attendre, squale chimérique! Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolissez l’exploitation d’une nation par une autre nation. Lorsque l’antagonisme des classes, à l’intérieur des nations, aura disparu, l’hostilité de nation à nation disparaîtra. Et je le vois maintenant, ceci passera par l’exorcisme du démon Kyurensi.

— Je te souhaiterais bien bonne fortune, mais c’est moi la bonne et la mauvaise fortune, s’exclama le k avec deux barres.

Marx se détourna et regarda les boules de pétanque à ses pieds.

— Est-il besoin d’un esprit bien profond pour comprendre que les vues, les notions et les conceptions, en un mot, que la conscience de l’homme change avec tout changement survenu dans ses relations sociales, dans son existence sociale? demanda Marx. Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante.

— C’est encore comme ça aujourd’hui, le prolétariat lui-même vomit les opinions de leurs bourreaux pour s’attirer leur affection, comme des animaux de compagnie, soumis à un complexe de Stockholm social qui empêche toute forme d’idées révolutionnaires.

— Lorsqu’on parle d’idées qui révolutionnent une société tout entière, on annonce seulement le fait que dans le sein de la vieille société les éléments d’une nouvelle société se sont formés et que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes relations sociales, expliqua Marx.

— Les gens croient et veulent que ça change, mais ne veulent pas y penser et ne pas en être dérangés dans leur routine, espérant que le futur va émerger du passé pour les sauver du k avec deux barres, ajouta l’organisateur du pool de pétanque. Les vieilles idées, symboles rassurants dans la psyché des poisson$-poisson$, ne sont pas prêtes à céder dans leur dernière bataille contre les émetteurs de ces mêmes idées économiques.

— Il y a aussi des vérités éternelles, comme la liberté et la justice, qui sont communes à toutes les conditions sociales, qui doivent être abolies, ajouta Marx.

— Abolir la liberté et la morale? Tu vois comment ça sonne, sorti de son contexte?

— Je ne veux pas abolir la liberté et la morale, mais seulement les axiomes qui circonscrivent leurs définitions influencées par l’antagonisme des classes, expliqua Marx. Il serait aussi contradictoire à tout développement historique antérieur de les constituer sur de nouvelles bases. L’histoire de toute société se résume dans le développement des antagonismes des classes, antagonismes qui ont revêtu des formes différentes aux différentes époques. Rien d’étonnant à ce que la conscience sociale de tous les âges, en dépit de toute divergence et de toute diversité, se soit toujours mue dans de certaines formes communes, dans des formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu’avec l’entière disparition de l’antagonisme des classes. La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec les rapports de propriété traditionnels; rien d’étonnant à ce que, dans le cours de son développement, elle rompe de la façon la plus radicale avec les vieilles idées traditionnelles.

— Désolé de te dire ça, mais le communisme et le socialisme sont des symboles, on ne peut plus divorcer leurs signifiants et leurs signifiés, objecta l’organisateur du pool de pétanque. Tu l’as vu toi-même ce que «communisme» et «socialisme» veulent dire pour la plupart des gens. Très peu savent reconnaître le décalage entre tes idées et leur application historique. Donc, avant d’apprendre au monde ces notions, ils doivent désapprendre les anciennes. Ça prend des nouveaux mots, c’est pourquoi la prochaine révolution sera géninomique.

— À l’époque, la création de monnaie était ce qui manquait au prolétariat, dit Marx. Cette technologie blockchain est stupéfiante, dommage qu’elle soit ainsi utilisée de façon infantile. Quoi qu’il en soit, la première étape de la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe régnante, la conquête du pouvoir public par la démocratie. Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe régnante, et pour augmenter au plus vite les masses des forces productives disponibles…

— Je t’arrête là, l’interrompit l’organisateur du pool de pétanque. Tes idées étaient valides à la fin des années mille-huit-cent, mais le monde a plus changé dans le dernier siècle que dans tout le reste de son histoire réunie. La politique ne pourra pas aider le prolétariat car la politique est le domaine de la bourgeoisie, et qui y entre suit ces lois. Le peuple doit se créer sa propre structure alternative:  l’Ensemble Potentiel, basé sur le Pacte d’Orion, un contrat social signable et contestable. Avec le kyurensi, ou la Volkswährung comme tu dis, l’Ensemble Potentiel souverain pourra augmenter les salaires des métiers vitaux à la société et compenser équitablement les profits injustes des entreprises. Sinon, tout ce qui reste au peuple c’est la victimisation : faire des manifestations «légales» en quémandant la grâce des riches. À la rigueur, les plus optimistes communistes croient que la bourgeoisie va elle-même tellement profiter à outrance de son pouvoir que certains peuples vont naturellement se révolter et créer un effet de domino spéculatif à l’échelle du monde.

— Le but positif de ce socialisme de petits bourgeois est, soit de rétablir les anciens moyens de production et d’échange, et, avec eux, les anciens rapports de propriété et l’ancienne société, soit de faire rentrer de force les moyens modernes de production et d’échange dans le cadre étroit des anciens rapports de production qui ont été brisés et fatalement brisés par eux. Dans l’un et l’autre cas, ce socialisme est tout à la fois réactionnaire et utopique. Finalement, quand les faits historiques l’eurent tout à fait désenivrée, cette forme de socialisme s’abandonne à une lâche mélancolie. Le socialisme bourgeois n’atteint son expression adéquate qu’alors qu’il devient une simple figure de rhétorique, car il tient tout entier dans cette phrase : «les bourgeois sont des bourgeois dans l’intérêt de la classe ouvrière.» Toute politique peut aussi se targuer de cette maxime.

— La politique, dans sa forme actuelle, est le problème, elle ne peut pas être la solution, ajouta l’organisateur du pool de pétanque.

— Évidemment, car le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre, acquiesça Marx. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s’il érige par une révolution en classe régnante, et, comme classe régnante détruit violemment les anciens rapports de production, il détruit aussi les conditions d’existence de l’antagonisme des classes; il détruit les classes en général et, par-là, sa propre domination comme classe.

— La géninomie va faire ça, mais pas violemment, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Ça va se faire sur des décennies, sinon des siècles, et nous passerons enfin de l’ère du requin à celui de l’épaulard. C’est une métaphore astrologique.

— À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement pour tous, ajouta Marx.

— Bravo. C’est juste que, pour l’heure, de toute l’histoire du monde, le libre développement de chacun n’a jamais été aussi accessible et, paradoxalement, tout aussi inaccessible par manque de temps parce qu’on travaille trop. Difficile de convaincre des gens que le bien qu’ils ont, n’est pas assez ou pourrait être plus généreux, quand l’insatisfaction face à un manque est l’un des aspects critiqués du kyurensiiisme. Surtout que, même dans la bourgeoisie, il y a plein de gens de bonne volonté et le sentiment actuel des humains est que la vie n’est pas parfaite, mais qu’elle l’est plus que jadis.

— Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux maux sociaux dans le but d’assurer l’existence de la société bourgeoise, ajouta Marx.

— Ce n’est pas fait consciemment, les riches pharaons comme les pauvres sujets sont soumis à la dialectique de Kyurensi.

— L’or vaut plus que l’air, rugit le k avec deux barres, qui se masturbait comme une machine.

— La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes possibles; ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. Lorsque les bourgeois somment le prolétariat de réaliser ces systèmes et de faire son entrée dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait pas autre chose au fond que de l’engager à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de sa conception haineuse de cette société.

— C’est ce que veut aussi le prolétariat, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Personne ne veut travailler, mais tout le monde veut les fruits du travail. C’est juste que le droit divin liquide prend tellement de place dans la société que le quart du labeur humain sert à compter cette ressource chimérique. Et si les entreprises étaient concernées par leur fonction dans leur société plutôt que leur fonction en tant que société, ils créeraient des produits durables, réparables et fermeraient les usines sauf pour la production de pièces de rechange. Il y a une part gargantuesque de labeur inutile dans le marché du travail, pour la gloire des rémoras de Kyurensi.

— Les premières tentatives directes du prolétariat pour faire prévaloir ses propres intérêts de classe, faites en un temps d’effervescence générale, dans la période du renversement de la société féodale, échouèrent nécessairement, aussi bien à cause de l’état embryonnaire du prolétariat lui-même qu’à cause de l’absence des conditions matérielles de son émancipation, conditions qui ne pouvaient être produites que sous l’ère bourgeoise. Comme le développement de l’antagonisme des classes marche de pair avec le développement de l’industrie, ils ne trouvent pas davantage les conditions matérielles de l’émancipation du prolétariat et se mettent en quête d’une science sociale, de lois sociales, dans le but de créer ces conditions.

— Ça leur prenait aussi un moyen d’émettre une monnaie valide, ajouta l’organisateur du pool de pétanque.

— Bien sûr, acquiesça Marx. Tant que le prolétariat ne repousse pas toute action politique et surtout toute action révolutionnaire, en cherchant à atteindre leur but par des moyens paisibles et en essayant de frayer un chemin au nouvel évangile social par la force de l’exemple, par des expériences en petit, condamnées d’avance à l’insuccès.

— Ces buts seront atteints par des moyens paisibles, la géninomie ne peut pas fonctionner par la guerre ou l’agression, seule l’économie peut.

— Tant mieux alors, dit Marx. La peinture fantastique de la société future, faite à une époque où le prolétariat, peu développé encore, envisage sa propre position d’une manière fantastique, correspond aux premières aspirations instinctives des ouvriers vers une complète transformation de la société.

— En tant qu’ouvrier d’usine, je peux te confirmer que personnellement, c’est comme ça que je l’ai vécu.

— L’importance du socialisme et du communisme critico-utopique est en raison inverse du développement historique, expliqua Marx. À mesure que la lutte des classes s’accentue et prend une forme, ce fantastique dédain pour la lutte, cette fantastique opposition à la lutte, perdent toute valeur pratique, toute justification théorique. C’est pourquoi si, à beaucoup d’égards, les fondateurs de ces systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes formées par leurs disciples sont toujours réactionnaires, car ces disciples s’obstinent à opposer les vieilles conceptions des maîtres à l’évolution historique du prolétariat. Ils cherchent donc, et en cela ils sont conséquents, à émousser la lutte des classes et à concilier les antagonismes. Ils rêvent toujours la réalisation de leurs utopies sociales, l’établissement de phalanstères isolés, la création de colonies à l’intérieur et la fondation d’une petite Icarie, édition in-douze de la nouvelle Jérusalem.

— J’ai étudié à ICARI.

— Pardon?

— C’était le nom d’une école d’animation 2D-3D, mais ça a fermé depuis. Rien à voir avec la nouvelle Jérusalem.

Dernière Boule

— Alors? Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?

— Les prolétaires n’ont rien à y perdre, hormis leurs chaînes, répliqua Marx. Ils ont un monde à gagner. Prolétaires du monde, unissez-vous en un Ensemble Potentiel géninomique!