Bonjour les poisson$-poisson$ (ça, c’est vous quand vous vous comportez globalement comme des bancs de poissons dans un aquarium). C’est moi, Kyurensi, le démon qui gouverne d’une main invisible votre subconscient personnel et collectif tandis que je me masturbe de l’autre. Aujourd’hui, je vais vous raconter l’histoire du plan hégémonique de la chimère nationale que j’ai dupée et déplumée pour me libérer des chaînes dynastiques avec lesquelles les États m’avaient conscrit. Voici donc l’aigle bedonnant étoilé, ou si vous préférez, la star du Conte de Comptes : MES États-Unis d’Amérique. Bienvenue dans le Kyurensi Kodex.
Ma genèse
D’abord, un peu de mise en contexte. Étant le démon de l’argent, les différentes économies des nations ont toujours été mon flux principal d’énergies pour me nourrir. Déjà au Moyen-Âge, j’étais le plus puissant démon du monde, mais trop ce n’est jamais assez. Je rêvais de me libérer des différents États pour les digérer tous sous un même déluge de droit divin liquide, histoire que le monde soit dirigé par son véritable maître. Déjà, à chaque fois qu’une monarchie tombait, l’économie pouvait être séparée de l’État. À chaque fois ça m’avantageait. Les États ne pouvaient pas s’élever contre ma logique sans miner leur propre puissance et devaient laisser des privilèges et des avantages à mes rémoras qui allaient diriger les entreprises qui rendent possible tout progrès, donc toute perpétuité de la puissance. Malheureusement, je restais contraint entre leurs frontières chimériques et je ne pouvais progresser pour conquérir tous les territoires. Or, rien ne m’est impossible car je suis ce qui rend possible votre progrès.
Ma première mondialisation (1498 – 1763)
Le mercantilisme a connu un essor fou du XVIème au XVIII siècle grâce, entre autres, à la découverte du nouveau continent, ce territoire réel qui deviendrait le nid géographique de la chimère irréelle qui sera le protagoniste de ce portrait macabre. Même si l’Europe était moins puissante que le panda aux nunchakus de bambou (ça c’est la Chine, l’une de vos plus vieilles chimères nationales) et l’Empire islamique, sa situation géographique et la cupidité de ses divers monarques étaient plus que suffisantes pour permettre mon essor. Plus les marchandises circulent, plus le kapital en fait autant. Mon sang coulait à flots grâce à tous ces commerçants issus des différentes fines anses d’Europe. Tout le monde y gagnait : les commerçants prospéraient avec les miettes que les différentes chimères étatiques leur laissaient après avoir collecté leurs impôts et cette puissance économique leur permettait de financer de nouvelles missions coloniales pour s’enrichir davantage, leur permettant même le luxe d’avoir les moyens de se combattre entre eux. En cinquante ans, c’est à un rythme d’un millier de meurtres par jour que les conquistadors espagnols et portugais ont décimé les autochtones américains.
C’est à cette époque, en 1648, qu’ont été signés les Traités de Westphalie. L’Orgasme de Werro de trente ans et celui de quatre-vingts ans sont ainsi devenus de l’histoire ancienne. Les chimères nationales se sont entendues sur trois points :
- Territorialité : les poisson$-poisson$ sont organisés dans des bocaux politiques exclusifs avec des frontières fixes.
- Souveraineté : dans chaque bocal, le souverain (peu importe sa forme) a une autorité légale et politique suprême et exclusive sur ses poisson$-poisson$.
- Autonomie : les principes d’autodétermination et d’autogouvernance constituent les pays comme des bocaux autonomes qui encadrent toute activité économique, sociale et politique à l’intérieur de ses frontières.
À chacun son bocal dans l’Aquarium du monde. C’est la base de toute géopolitique moderne, mais je suis plus puissant que vos lois alors tout ça va sauter en éclats, mais pas tout de suite. Je n’étais pas encore prêt à devenir le souverain de la souveraineté, mais tout était paré pour rédiger mon acte de propriété sur l’Aquarium.
La naïveté des suzerains de l’époque n’avait d’égale que leur avarice ; ils étaient incapables de voir que j’étais toujours le seul vainqueur de tous ces conflits. C’est finalement le bouledogue buveur de thé qui sortit gagnant de cette course aux richesses dérobées à un continent sans défense, cet état de fait entériné par la signature du Traité de Paris en 1763. C’était ma main invisible qui tenait la plume.
Ce fut aussi l’âge d’or de l’esclavagisme. Grâce à ma toute-puissance, les chimères coloniales ont pu réduire à l’esclavage tout le continent africain. Ainsi, ce ne sont pas seulement marchandises et kapitaux qui circulaient, mais aussi de valeureux esclaves dans ce commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Grâce à ce petit manège, Élizabeth 1ère a pu devenir la première créancière d’Europe : son premier négrier portait le nom du pire joueur de pétanque de tous les temps.
Cette période d’accumulation primitive, qui dura trois siècles, a permis mes mutations économiques majeures :
- Les marchands, toujours aussi obnubilés par le kapital qui brille, se mettent à ouvrir des usines pour transformer eux-mêmes les produits qu’ils transportaient. Grâce au labeur à salaire, ils s’enrichissent davantage.
- Les progrès technologiques en matière d’agriculture ont permis de libérer de la main-d’œuvre pour combler les postes dans ces nouvelles usines comme les autres.
- Cette circulation de droit divin liquide a permis ma première déterritorialisation : grâce à ce marché intérieur, j’ai pu faire sauter les systèmes de protection économique et sociale encadrés par les villes et m’émanciper de leurs chaînes. Seules les chimères étatiques pouvaient me contenir désormais.
Ma deuxième mondialisation (1763 – 1883)
Enfin, mon capitalisme chéri, le système économique le plus en adéquation avec ma nature, a émergé chez celui qui était mon cœur : le bouledogue buveur de thé cueilli par des esclaves. Sa révolution industrielle était d’abord une révolution économique, car la première ne pouvait voir le jour sans la seconde. Je suis ce qui permet l’usine. La beauté du mariage entre capitalisme et industrialisation, c’est que le kapital permet la production, la production génère du kapital et ainsi les engrenages tournent en ma faveur, cela au détriment de tous les poisson$-poisson$ hormis quelques rémoras. Ça produisait tellement que le marché intérieur d’un pays pris dans cet engrenage ne pouvait contenir toute cette productivité, alors il fallait exporter, ce qui minait le pouvoir de production des compétiteurs et des colonies, qui n’avaient pas à produire eux-mêmes leurs merdes : c’était plus simple d’acheter de son bourreau qui savait profiter de son avance technologique. En plus, cette productivité impliquait une demande toujours plus grande en ressources d’outre-mer, alors les bateaux étaient toujours pleins, à l’aller comme au retour. Et puisque les colonies étaient soumises aux chimères colonisatrices, ils devaient vendre leurs ressources à rabais et payer le gros prix pour les produits conçus avec leurs propres ressources. C’était efficace, mais seulement profitable pour moi et mes rémoras. Je bande juste à penser à tous ces doigts et ces mains d’enfants, de femmes et d’hommes qui se coinçaient dans les engrenages de mon usine comme les autres.
Parlant de doigts sectionnés, à cette époque, la vache sacrée tigrée indienne était une colonie du bouledogue pas fin amateur de tissus fins. Or, puisque mon marché était déjà plus fort que la volonté des chimères, la colonie s’est retrouvée en position de puissance vis-à-vis de son maître à cause de son industrie textile. Au point où le bouledogue a dû se retrancher dans un protectionnisme sauvage, cautionné par sa puissance militaire, pour pouvoir vendre sa propre marchandise qui ne pouvait rivaliser en coût avec celle de la vache sacrée tisserande, au point de couper les doigts des tisserands trop talentueux. C’est alors que par la force, la vache sacré trop industrielle s’est désindustrialisée pour permettre au bouledogue de rattraper son retard. La colonie exportait ses ressources pour racheter de son maître des produits bien trop chers qu’elle aurait pu produire elle-même. Sans parler qu’elle a dû délaisser ses cultures vivrières pour faire pousser du coton et autres textiles, ce qui a entrainé des famines dans la région asiatique. J’adore quand mon catéchisme crée des contradictions, ça me procure de la puissance : la vraie, l’authentique, pas votre puérile puissance nationale relative. Et la vache sacrée tigrée vassalisée n’est point la seule dans cette situation : toutes les colonies ont goûté à la famine libérale.
Ceci étant dit, aussi libérales que voulaient se montrer les chimères colonisatrices, les métropoles capitalistes se devaient d’être fortement protectionnistes. Par exemple, les Corn Laws, dans la contrée du bouledogue buveur de thé colonisé, interdisait l’importation de céréales et l’exportation de machinerie ou autre bidule technologique était formellement interdit.
À cette époque, le libre-échange n’était profitable que pour les chimères colonisatrices. Enfin, c’est sans parler de moi-même et en faisant abstraction des populations des divers États où mes rémoras s’engraissaient au détriment de tout le monde. Ce qui est bien de la liberté, c’est qu’elle implique la liberté de réduire la liberté des autres, en dépit de toutes vos maximes enfantines qui stipulent qu’elle cesse à la frontière de celle des autres. Si la liberté pouvait être stoppée par une frontière chimérique, elle ne serait pas la liberté. Ainsi, le libre-échange n’a jamais été équitable et partout où mes rémoras pouvaient arnaquer des peuples technologiquement inférieur, ils l’ont fait : ils étaient libres grâce à la supériorité de leurs informations, à l’appui du pouvoir politique et surtout grâce à mon kapital. Or, comme de bons rémoras qui savent se reconnaître entre eux, les échanges entre eux étaient bien plus équitables.
C’est ici que ma chimère préférée, colonie du bouledogue à l’époque, a décidé qu’elle en avait marre. J’ai susurré à l’oreille de l’aigle encore poussin que ces échanges inégaux avec le bouledogue étaient ce qui entrainerait son sous-développement, sans parler de toutes ces taxes pour financer la Guerre de Sept Ans. Or, le poussin voulait devenir aigle et voler hors du nid. C’est alors qu’en 1774, sous le leadership de ce bon vieux Georges Washington, le poussin a fermé le port de Boston aux marchandises anglaises pour accumuler de façon indépendante ses propres ressources. Ceci a entrainé un orgasme de Werro (le démon de la guerre), orgasme que vous nommez « Guerre de l’Indépendance ». L’aigle qui croyait incarner la liberté ne le savait pas encore, mais il se battait pour MON indépendance et MON futur système économique libéral supranational.
Mais d’abord il fallait en finir avec ce qui entrait le plus en contradiction avec ma globalisation : son protectionnisme. Heureusement, le ressort imaginaire de cette chimère en particulier était l’égalité de condition qui se traduit en pratique concrète par le libre mouvement « égalitaire » du droit divin liquide : mon sang. Et le capitalisme, mon système sanguin pas sans gains hypermoderne, ne pouvait mieux s’incarner que dans cette égalité de condition. Et comme toute chimère, l’aigle égal à lui-même se nourrissait d’illusions, se croyait exceptionnel et ne pouvait être assez réaliste pour voir que MA réalité s’imposait, pas la sienne. Comme tout autre concept abstrait, il a été mon agent.
La genèse du nid territorial du Nouveau Monde Absolu (1774)
D’abord, il faut savoir que l’aigle, depuis son éclosion, voyait la vie dans son nid comme une expérience aussi universelle qu’unique. Le poussin a toujours appréhendé ses relations internationales avec cette vision du monde inspirée par une révolte de colons anglais, au nom d’un républicanisme qui annonçait un monde nouveau, étranger à l’Ancien Monde et incarnant le meilleur des poisson$-poisson$. Les premiers colons, persuadés d’accomplir la longue marche biblique vers la Terre promise, croyaient édifier la « Cité Brillante sur la Colline », le futur royaume de Dieu sur Terre. Ce serait au contraire le territoire autour duquel j’aurai pissé pour ensuite m’en déterritorialiser : La Ville comme les autres au fond de l’Abysse dans l’Aquarium dû.
Or, même si la politique de cette chimère unique en son genre s’est laïcisée avec le temps, l’exceptionnalisme qui fondait son statut divin a simplement muté. Au départ, trois aspects de sa situation ont engendré sa puissance qu’on connaît aujourd’hui.
- Les opportunités de richesses ont attiré à elle mes rémoras opportunistes à la recherche de richesses.
- Pays de la deuxième chance pour ceux qui recherchaient le bonheur comme un droit, la chimère attira nombre de gens de partout autour du globe grâce à ce nouveau droit inscrit dans la Déclaration de l’Indépendance en 1776.
- Avec l’indépendance, tout le monde a été convaincu que cette nouvelle chimère était carrément la « terre de la liberté », fondée sur les enseignements du Ciel (qui n’a rien à enseigner) et des Lumières (des philosophes d’un obscur pool de pétanque). Pourtant, il ne s’agissait que de kyurensiiisme radical avant son temps car tous ces principes découlaient du droit divin liquide de toute manière. « Novos Ordo Seculorum » est le Grand Sceau du poussin qui rêve d’être aigle. Cette devise est même inscrite sur chaque billet de droit divin liquide, le dollar étant leur réelle devise nationale, celle qui signifie vraiment quelque chose pour les poisson$-poisson$ ; une valeur commune.
Au départ, la démocratie n’était pas dans les projets de l’aigle républicain. Il y avait bien trop de risque de sombrer dans la tyrannie de la majorité et toute tyrannie était à proscrire, hormis celle de la liberté, qui en pratique se résume au libre usage du droit divin liquide. Même que le suffrage universel est arrivé deux siècles après la fondation de l’aigle devenu démocratique à force de lutter pour et contre les droits civiques.
Son identité schizophrénique s’est bâtie sur deux piliers.
- Son pacte social « révolutionnaire » qui le fonde est basé sur la sagesse et la vertu, ce qui lui a donné une belle grosse tête blanche. Comme si les autres chimères étaient fondées sur la stupidité et le vice.
- Son obsession pour la sécurité l’a rendu paranoïaque. D’être cloîtré sur un continent où il devait repousser les autochtones d’une main et les autres chimères colonisatrices de l’autre, il avait besoin d’un coup de main. C’est là que je lui ai tendu ma main invisible. Il n’avait pas le choix, les autres chimères attendaient tout signe de faiblesse pour le conquérir. Toute frontière autour de son nid séparait la sécurité de l’insécurité, engendrant une logique de conquête pour repousser le plus possible ses limites en espérant détruire le concept même de limite. C’est alors que j’ai exaucé son vœu : il est devenu comme moi : Docere Squalus.
Cette folie des profondeurs a poussé la chimère schizophrène à autant se tenir loin du reste du monde, pour ne pas perdre de vue ses objectifs divins, qu’à s’impliquer partout pour propager sa supériorité morale et spirituelle, ce qui se traduit économiquement en la puissance. Et cette puissance allait servir à dominer les profanes et conquérir tous les territoires, ce qui mènera à ma propre déterritorialisation. Or, il est plus pertinent d’observer ce que l’aigle conquérant a apporté à ses conquêtes que l’inverse, son but étant toujours de préserver sa paix, sa liberté et son bonheur pour satisfaire ses poisson$-poisson$. Le plus de commerce possible avec le moins de politique possible ; des kyurensiiites aveugles à leur propre kyurensiiisme. Comme si économie et politique pouvaient divorcer autant concrètement que conceptuellement.
La politique extérieure du poussin aux ambitions hégémoniques a oscillé comme un pendule pour hypnotiser autant les poisson$-poisson$ entre ses frontières que ceux à l’extérieur. Selon ses intérêts, soit l’aigle-en-devenir se repliait sur lui-même, soit il sautait du nid, bec premier dans l’aventure vers des contrés lointaines. Or, ce sont les deux orgasmes mondiaux de Werro qui ont démontré les limites de l’isolationnisme. Et j’allais sauter sur l’occasion de jouir moi aussi.
La disposition de mon échiquier mondial
À partir de la fin du XVIIIème siècle, l’aigle savait voler, les visées impérialistes pouvaient prendre leur envol. D’abord, il a pris de l’expansion pacifiquement dans des contrées lointaines, hors de son nid, grâce à mon marché. Son destin était de prétendre que le marché mondial était à lui. Ça demeurait le meilleur moyen d’augmenter sa puissance et de promouvoir ses valeurs morales. C’est moi qui lui ai sussuré à l’oreille d’utiliser à cette fin son droit divin liquide pour engendrer un système qui serait une usine de droit divin liquide. Je lui ai fait croire qu’il en serait le propriétaire, mais il n’en sera jamais davantage que le contremaître. C’est moi le propriétaire, l’usine et le produit.
Pendant longtemps, l’isolationnisme a été la doctrine privilégiée pour établir la politique extérieure de l’aigle à tête blanc caucasien. C’était l’idéal pour entretenir sa « nouvelle Jérusalem » après les guerres napoléoniennes qui l’avaient forcé à sortir de son isolement à cause de toutes les autres chimères coloniales sur son continent. En même temps, il a profité de la guerre en Europe pour entrer une seconde fois en guerre contre la chimère buveuse de thé qui lui avait donné jour (1812-1815). D’un côté Napoléon était vaincu, mais l’aigle indépendant voulait rappeler à tout le monde qu’il était même libre d’être le plus fort.
C’est là que je dois faire une parenthèse sur la marmotte suisse, qui était déjà la banque de l’Europe à cette époque. Elle a profité des nouveaux Traités de Paris pour établir sa neutralité perpétuelle, reconnue par toutes les autres chimères. Ainsi, ce statut géopolitique garantit que le terrier du rongeur qui décide de l’hiver et du printemps ne sera pas violé par d’autres animaux du zoo. Car après tout, Werro a besoin de mon financement pour s’épanouir alors pas question de permettre aux banques d’être pillées. La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se rendre pauvre. Pas touche à l’Abracadabank!
L’aigle isolé a bâtit son isolement grâce à sa maman : sa proximité avec la chimère castor avec une petite tête de grenouille sur l’épaule était une garantie pour garder sa maman au pas et cette dernière lui assurait l’équilibre des puissances en Eurasie, là où pouvait émerger un nouvel hégémon qui remettrait en question le plan hégémonique de l’aigle pas encore bedonnant. Ainsi, il a pu engendrer en paix l’Orgasme Mexicain de Werro pour agrandir son territoire au sud avant de se replier sur lui-même et capitaliser sur son isolationnisme pour devenir la plus grande puissance industrielle au monde. De son point de vue, elle allait simplement devenir la messie du monde car le monde était à sauver : je le sais, j’en suis le prédateur.
L’isolationisme n’étant pas équitable des deux côtés de ses frontières, il fallait quand même développer un peu le marché extérieur ; il y a des limites à l’hermétisme. Or, la plupart des chimères de cette époque avaient autours de leurs frontières des murailles douanières plus solides que les pyramides. La stratégie employée fut alors d’abord de s’intéresser au maillon faible de l’ancien monde: le panda aux nunchaku de bamboo. Utilisant cette vieille puissance comme exemple et comme menace, le secrétaire d’État John Hay a convaincu le faisan-ninja (ça c’est le Japon dans votre langue) et les chimères européennes d’adopter la doctrine de la « porte ouverte », maxime principale de la nouvelle politique extérieure de l’aigle isolé, qui stipulait que tout ressortissant avait le droit de mouvement et de commerce entre les frontières de chaque chimère, histoire de ne pas être comme le panda tout aussi isolé. Ça a fonctionné et ainsi débuta l’hégémonie de mon agent privilégié, maintenant que son pouvoir pouvait s’exercer de quatre manières :
- La persuasion, grandement plus facile grâce à mon apport.
- L’achat, impensable sans mon apport.
- L’échange, tout aussi impensable sans moi.
- La force, qui ne peut être convaincue d’agir sans mon pouvoir de persuasion. Voir point 1.
La création du canal de Panama a été le point tournant dans le contrôle des deux océans, mais cette position stratégique incita Theodore Roosevelt à se donner le droit d’intervenir militairement et économiquement dans ces régions instables. Ici commença la Team America : Police du monde. Fuck yeah ! De cette façon, elle coupait l’herbe sous le pied d’argile des vieilles chimères de l’Ancien Monde, pour qui les Caraïbes étaient trop éloignées pour intervenir ou instaurer leur influence. Cette doctrine de politique extérieure fut nommée Doctrine Monroe et condamne les interventions de l’Ancien Monde sur le Nouveau et vice-versa. Ainsi, il devient légitime pour l’aigle exceptionnel d’intervenir chez des chimères où leur faillite ou leur malignité menace sa sécurité. De son point de vue en tout cas.
Ma troisième mondialisation (1883 – 1916)
À la même époque, je me rendais compte que j’aurais besoin d’un outil abstrait pour me libérer des différentes chimères. Or, il existait déjà un concept qui avait le potentiel de servir mes intérêts, ce concept étant déjà quelque chose qui avait tendance à privilégier ses intérêts : la corporation. Utilisant toute la puissance de ce concept, j’ai inspiré mon enfant chéri Standard Oil Trust (SOT) à se déterritorialiser de l’aigle aux œufs corporatifs, devenant la première corporation multinationale du monde. Ceci fut le coup d’envoi pour ma troisième mondialisation, car ce titan de pétrole allait tout faire pour pousser mon agenda : créer un système de gestion économique moderne. Avec le pétrole qui coule comme le kapital, toute cette énergie sous forme de dinosaures décomposés allait électrifier MON monde tout en accélérant la génération de kapitaux, ce qui entraina la deuxième révolution industrielle. Il allait pleuvoir des usines comme les autres où les ouvriers allaient travailler douze heures par jour, sept jours sur sept, les patrons étant protégés par les forces de l’ordre pour faire face aux révoltes. J’ai toujours aimé voir les ouvriers souffrir pour moi.
La SOT, comme d’autres corporatitans dans le domaine de l’acier, de la finance, de la chimie et de l’automobile, allait ruiner ou acheter ses compétiteurs, inspirée par mes conseils hégémoniques. Devenue un véritable monopole, elle pouvait désormais opérer à l’échelle mondiale, comme j’escomptais le faire formellement. Pour l’instant, même si l’intermédiaire était déjà supermédiaire, je n’étais pas encore hypermédiaire. Même que mon rémora chéri JP Morgan, hypnotisé par mes mots et ce qui flottait entre les lignes, a fondé ce qui permettrait mon hégémonie, la banque centrale de l’aigle centralisé : la Federal Reserve qui n’a rien de fédérale, elle est seule sur le trône que je lui loue. Du point de vue des poisson$-poisson$, les corpotitans régnaient sur l’économie, mais personne ne pouvait voir l’ombre de mon aileron ni entendre les ritournelles que je leur susurais à l’oreille.
Ce qui est intéressant d’une usine religieuse, c’est que son aura transcende les domaines. Elle produit des dynamiques inconscientes inconsciemment dans le subconscient, ce qui tisse le réseau des réalités conscientes. Et vous confondez le réel et la réalité. Ce n’est pas parce que ça répond à une logique que c’est réel. Or, la conséquence de votre foi en une logique, elle est bien réelle. C’était logique pour mes rémoras monarchiques européens de profiter de leur avance technologique pour se diviser l’Afrique au lieu de se battre entre eux. Tout le monde était gagnant. Surtout moi quand ils ont entendu mon appel à la Conférence de Berlin.
Évidemment, l’aigle aux œufs corporatifs allait être la chimère nationale qui profiterait le plus de cette industrialisation privée. Avec un développement industriel hors du commun, il a pu contrôler une part des eaux du monde pour s’assurer une mobilité commerciale sans faille. Les blocus de naguère avaient démontré que sans cette mobilité, l’aigle n’avait plus d’ailes. Plus jamais cela n’arriverait. Pimpant de jingoisme, ou de spread-eaglism, l’aigle exacerbé de patriotisme a colonisé l’aigle des singes philippins (ce n’est pas moi qui choisis les animaux nationaux des chimères, c’est la moindre des choses de respecter les traditions de mes animaux de compagnies) pour faire comme ses parents. En dépit de ce nouveau territoire, l’aigle colonisateur demeurait moins puissant que les chimères européennes qui jouissaient en violant des colonies tout autour du globe. Cependant, il les rattrapait comme un requin qui fonce sur un poisson sanguinolent. Même que, si leur puissance était calculée seulement sur leur puissance continentale (sans leurs colonies), l’aigle les surclasserait grâce à moi. Si seulement les vieilles chimères de l’ancien continent perdaient leurs colonies… Moi aussi, j’allais me servir de la morale pour établir mon hégémonie.
Mon chouchou WW et le Premier Orgasme Mondial de Werro (1914 – 1918)
Mon chouchou Woodrow Wilson (je l’appelais « Mes quatre dents »), celui qui a privatisé la création d’argent au profit de mes rémoras, est à la source du courant de pensée nommé le « wilsonisme », basé sur la vieille Doctrine Monroe. Cette doctrine mise à jour stipule, d’abord avec une conviction réaliste, que l’exceptionnalisme de l’aigle qui se croit tout permis passe par un monde ordonné qui n’est pas hostile à ses intérêts, favorable aux valeurs libérales et démocratiques et prévenant l’émergence d’hégémons sur le vieux continent. Ce constat s’est imposé avec l’implication de l’aigle pharaonique dans le Premier Orgasme Mondial de Werro, qui mit en lumière les limites de son isolationnisme. Mon WW y a vu une occasion de déployer une « diplomatie nouvelle » qui a permis de profiter de l’influence montante de son pays pour incorporer les autres chimères dans un système multilatéral de « sécurité collective ». Et d’une conviction idéaliste, cette doctrine stipule que les autres chimères démocratiques vont s’unir contre toute forme d’agression, d’injustice et d’égoïsme en suivant l’exemple exceptionnel de la dinde convaincue de son exceptionnalisme. Le wilsonisme repose donc sur ces deux convictions qui se résument à : « un privilège infini d’accomplir son destin et de sauver le monde ». Je ris encore aujourd’hui au son de ces mots que je lui ai soufflés : « Lige privé d’infini, accomplis mon destin, aide tout sauf le monde. »
L’avantage de l’application du wilsonisme est de diviser les frais entre les chimères participantes tout en leur offrant sur un plateau d’argent l’incitatif à préserver la paix dans leur coin de l’aquarium. Le désavantage c’est qu’il n’y a aucune garantie pour que les chimères démocratiques sautent dans le plus gros bateau, sans parler du prix de maintenance d’un tel navire international pour la dinde globalisatrice.
Après le Premier Orgasme Mondial de Werro, l’aigle désormais bedonnant est passé de débiteur net envers les autres chimères à créancier. Il devra alors faire des compromis sur ses intérêts nationaux, sans pour autant laisser le faisan-ninja faire son territoire chez le panda aux nunchakus de bambou, pour permettre à ses alliés éprouvés par la guerre de rembourser leur dette. Ainsi, sa souveraineté devient plus vulnérable. La mienne, par contre, croît comme l’inflation.
Dans les années 20, le wilsonisme a été mis de côté pour un retour à l’isolationnisme par les Républicains sous l’appellation de « America First ». D’un côté, les atouts de l’aigle schizophrène acquis lors du Premier Orgasme Mondial de Werro, c’est-à-dire sa suprématie économique et financière, ont servi à lui offrir une totale liberté dans l’exercice de sa souveraineté pour promouvoir unilatéralement ses intérêts. De l’autre, il espère réduire ses dépenses militaires au maximum et même rendre la guerre hors-la-loi. Ainsi donc, l’unilatéralisme s’est ici incarné comme l’isolationnisme du possible. Or, c’est moi qui décide de ce qui est possible ou pas. Et ceci de votre plein gré.
Votre Grande Dépression ou ma Grande Éjaculation (1929 – 1939)
C’est là que ça chie, comme on dit. Depuis 1926, la demande diminuait à cause de la stagnation des salaires et du pouvoir d’achat des poisson$-poisson$, mais mes rémoras ne pouvaient cesser de spéculer et de corrompre tout ce qu’ils pouvaient en mon honneur. Leurs profits à la hausse dépassaient les hausses de salaire et les hausses de leurs actions boursières dépassaient les hausses de profits. C’est trois ans plus tard que tout est tombé de trop haut.
Chez le messianique aigle capitaliste en panne, les Républicains croyaient que si leur chimère allait bien, le monde allait bien. Or, ils n’ont pas pensé au fait que l’inverse était aussi vrai : quand l’aigle se casse une aile, c’est tout le monde qui cesse de voler. Ça a aussi montré les limites de mon capitalisme : laisser une telle puissance se gérer d’elle-même, sans régulation monétaire ou financière, ne peut que mener à votre désastre. C’était la première fois qu’un krach avait autant d’impact sur vos vies misérables ; ce n’était pas seulement un krach boursier, mais bien un krach de toute MON économie. Par chance, ma puissance n’est pas liée à l’essor de l’économie, elle découle seulement de l’impact de l’économie sur votre psyché personnelle comme collective. C’était beau à voir.
En trois semaines, l’indice des actions est tombé de moitié. Ensuite, jusqu’en 1933, la production industrielle mondiale a chuté de 40 % et le commerce de 30 %. Chez l’aigle tombé, le chômage monte jusqu’à 24 % et son revenu national s’effondre de moitié.
Pour leur part, les agriculteurs, soumis au prix des denrées qui tombe comme l’indice des actions, se sont vus contraints à se replier sur une économie de subsistance, c’est-à-dire qu’ils cultivaient pour eux et ne pouvaient plus commercer avec quiconque parce que ce n’était plus payant et de toute façon, plus personne n’avait de droit divin liquide.
Les patrons du monde, pris au dépourvu, ont dû quémander l’aide de leur chimère respective pour redresser la situation. Dans le vieux continent, mes rémoras patronaux ont sauté dans les bras du fascisme tandis que chez l’aigle pas fasciste, sous le leadership de Franklin Delano Roosevelt, un nouveau contrat social entre l’aigle, ses œufs corporatifs et les poisson$-poisson$ a été signé : le New Deal. Contre tous mes rémoras, qu’ils soient économistes, conservateurs ou même membres de la Cour Suprême, le président a fait voter par le Congrès des lois qui devaient permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des ouvriers, des agriculteurs et de la classe moyenne en général. Cette nouvelle législation a ouvert la porte à la syndicalisation des travailleurs, à la protection des chômeurs et celle des personnes démunies. Un non-sens pour ma logique, mais parfois il faut briser des œufs pour faire une omelette. Or, c’est toujours à mon avantage car le New Deal est ce qui a permis à l’aigle de se créer un déficit public pour réparer les pots cassés par le privé, ce qui me sera vraiment profitable. En plus, beaucoup d’autres chimères ont fait la même chose, multipliant les déficits en mon honneur. Ainsi est né « l’État-Providence », mais cette providence serait ma providence qui profiterait surtout à moi. Ce ne sont pas 150 ans de luttes sociales qui allaient me priver de jouir du déséquilibre entre mon kapital et le travail des poisson$-poisson$.
C’est ici, à ma grande peine, que mon système international s’est effondré sous le poids des agressions, des injustices et des égoïsmes monétaires et tarifaires des chimères participantes. Cependant, votre désespoir collectif a été pour moi une éjaculation des plus jouissives, même si je perdais mon précieux système international. Ne vous inquiétez pas, je reviens toujours en force grâce à vous, mes valeureux poisson$-poisson$, mais surtout grâce à mes loyaux rémoras.
C’est ainsi qu’au lendemain des attaques sur Pearl Harbor, Franklin Roosevelt a enterré pour toujours l’isolationnisme. C’était l’heure de l’envol.
Le Deuxième Orgasme Mondial de Werro (1939-1945)
Comment Hitler aurait pu convaincre les Allemands de haïr puis de massacrer les Juifs si ces derniers n’avaient pas été riches (ou plus riches que la moyenne), je me le demande encore. En tout cas, c’est comme ça que, moi, je l’ai convaincu. Sinon, pour l’aigle qui se foutait bien de la situation avant que le faisan-kamikaze lui chie sur la perle, plusieurs scénarios apocalyptiques étaient à envisager :
- L’aigle actuellement nazi gagne et impose son hégémonie sur l’Europe.
- Le bouledogue buveur de thé gagne et la livre sterling gagne avec lui.
- Tout est tellement ravagé que le socialisme s’impose par dépit partout dans le vieux continent.
C’est pourquoi il fallait que l’aigle responsable de ma déterritorialisation intervienne, dans le cadre d’une stratégie hégémonique à long terme : mon terme.
Or, en ce qui concerne mon hégémonie, tout ceci est de moindre importance, car chez l’aigle pas antisémite, mes rémoras étaient convaincus que cette guerre et les crises qui l’ont précédées étaient davantage dues à un dysfonctionnement de l’économie internationale, c’est-à-dire à cause des restrictions dans l’accès aux matières premières du monde et aux aires d’investissement. Hypnotisés par mon aileron, c’est là qu’ils ont voulu imposer au monde le leadership de l’aigle qui commençait à avoir une bedaine pour mettre en place mon El Dorado : un nouvel ordre économique et géopolitique mondial. Dès le début de la guerre, au lieu d’aller aider les innocents poisson$-poisson$ qui mouraient en bancs, ils ont fondé le Council on Foreign Relations (j’appelais ça le KYUncil on foREN relationSI), un organisme privé qui avait pour but de rendre réelle ma déterritorialisation. Leur réflexion tournait autour des trois impératifs de ma déterritorialisation :
- Le libre accès aux matières premières du monde entier, parce que je le vaux bien.
- Le libre accès aux marchés extérieurs, parce que je le vaux bien.
- La libre circulation des kapitaux, parce que je le vaux bien.
1, 2, 3, j’allais être libre ! Il fallait simplement finir la guerre et opérer la liquidation des plus grands rivaux de l’aigle étranger aux relations étrangères : le faisan-ninja et les empires européens. Car sans eux, il était certain que l’aigle qui veut s’isoler juste quand ça l’arrange allait être isolé du reste du monde par l’ours au marteau et à la serpe. Certes, il était blindé contre une invasion militaire, mais il était hors de question qu’il se laisse étrangler financièrement ; je suis votre air et l’aigle qui s’asphyxie tout seul le savait bien.
Il fallait boucler ça au plus vite car plus le conflit dégénérait, plus ça ouvrait la voie idéologique au communisme chez différentes chimères. Il fallait absolument que ce soit ma dialectique qui encadre la libération de l’humanité. Si le communisme recherchait la liberté des êtres humains, et si le capitalisme était cette liberté, je restais néanmoins la fin du projet : l’Empire Aquarium. C’est de ma liberté qu’il est question, pas la vôtre. Vous, vous resterez enfermés dans mon aquarium dialectique, chacun dans vos bocaux nationaux.
C’est ici que les corporations se sont montrées utiles : pour l’aigle qui couve les corporatitans, ils ont fourni en kapital les dirigeants de l’économie de guerre. Mes rémoras avaient flairé d’abord le potentiel de profit réalisable dans une logique de guerre au sein d’une économie intérieure durant l’orgasme de Werro et ensuite celui réalisable avec un vieux continent à reconstruire après que le démon de la guerre ait terminé d’éjaculer.
Heureusement, toutes ces chimères allaient sortir de ce conflit aussi déconfites qu’un ouvrier passé dans un concasseur à vitre. Elles allaient toutes accepter les trois impératifs de ma déterritorialisation qui allaient s’incarner dans mon système sanguin, là où la position de l’aigle sanguin était celle de mon cœur.
Toute cette mascarade a réussi à réconcilier les deux nationalismes contradictoires de l’aigle mêlé : l’isolationnisme et l’interventionnisme. Enfin, la visée de l’aigle qui vise dans ma direction était claire, nette et précise : il devait non seulement sauver le monde, mais aussi l’éduquer. Il serait une école comme les autres qui allait professer ma religion, encadré par sa mentalité héritée du New Deal.
Évidemment, il ne peut pas être question de puissance sans parler du largage des bombes nucléaires sur le faisan-ninja maintenant irradié. C’était la meilleure démonstration de force imaginable pour consolider la puissance militaire de l’aigle nucléaire et son peu de scrupules. Or, comment a-t-il pu prendre les devants dans cette course à l’arme atomique ? Grâce à moi, de près ou de loin, parce que ce n’est pas gratuit autant de scientifiques et de matériel atomique.
À la fin de la guerre, l’aigle indépendant a pu consolider sa puissance en la divisant d’une manière inusitée, c’est-à-dire qu’il a troqué sa puissance coloniale pour une puissance morale. D’un côté, c’était grâce à moi si l’aigle messianique avait pu sauver le vieux continent de l’autre aigle qui n’aurait pas pu être aussi diabolique sans le pouvoir du droit divin liquide et de l’autre côté, ces idéologies diaboliques ne seraient pas possibles dans mon système sanguin. Et la puissance morale de l’aigle hypermoral a moralement forcé les chimères violées par Werro à offrir l’indépendance à leurs colonies. Là où l’aigle ne perdait que l’aigle des singes violé par le faisan-ninja, l’Europe perdait des dizaines de colonies. En plus, l’aigle opportuniste en mon nom a posé comme conditions de paix que ces régions sous-développées intègrent le marché mondial selon une division internationale du travail basée sur les lois du marché. Finalement, il a été conclu que mon cœur, c’est-à-dire le centre de l’économie et de la finance mondiale, serait transféré du bouledogue qui buvait moins de thé parce que sa tasse était trouée par des balles nazies à l’aigle qui manufacturait des tasses pas trouées et des balles pour trouer des nazis.
Maintenant, il ne me restait qu’à vendre l’idée que d’œuvrer pour ma grandeur offrait tout ce qu’on pouvait demander.
Le rituel kyurensiiite de Bretton Woods (1944)
Cette messe a été ce qui a rendu vraiment inévitable mon hégémonie. Dans un patelin du New Hampshire, en juillet mille-neuf-cent-quarante-quatre, des délégués de quarante-quatre chimères alliées à l’aigle aux yeux plus gros que la voûte se sont réunis pour sacrifier le futur en mon honneur. Le seul rabat-joie sur place était ce foutu John Maynard Keynes (qui croyait comme un enfant en la bonne volonté de l’aigle volontaire), délégué du bouledogue qui s’ennuie de son thé, avec ses idées qui profitaient trop au bien collectif pour mes rémoras. Une chance qu’ils n’ont pas adopté son idée du bancor, en bref une monnaie dont la valeur serait déterminée par la raison et non ma loi de l’offre et de la demande. C’était inadmissible, mais les délégués de l’aigle de la raison de l’offre et de la demande ont imposé ce qui me permettrait de profiter de cette chimère hyperexceptionnelle : le dollar US serait la monnaie mondiale et la seule convertible en or à un taux fixe. Ceci allait forcer toutes les chimères du monde à entretenir des réserves de cash américain pour pouvoir commercer entre elles. Aussi, lors de ce sabbat plus religieux que toute messe, mes rémoras ont aussi fondé trois églises pour gouverner les poisson$-poisson$ par l’économie :
- le Fonds Monétaire International (FMI) pour préserver la stabilité de MON système monétaire international arrimé au dollars.
- La Banque Mondiale pour endetter les pays sous-développés et les soumettre à jamais à mon règne hégémonique.
- L’Organisation Mondial du Commerce (OMC), qui s’est appelé un moment GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) pour réguler le commerce international, pour ce que ça veut dire.
Il fallait que tout le commerce du monde soit régi par mes rémoras. Même que le bouledogue qui s’ennuyait autant de ses colonies que de son thé avait dû cesser la préférence impériale qui permettait au félin pas fin de privilégier les échanges au sein de son Common Wealth.
L’après Werro (1945 – 1969)
L’aigle bedonnant à tête blanche a émergé du Deuxième Orgasme Mondial de Werro avec la moitié de la puissance du monde et il fallait rentabiliser ça. Du coup, il est devenu l’hyperpuissance : le plus puissant État n’ayant jamais existé de tout le Conte de Comptes, une volaille exceptionnelle qui allait amener la mondialisation à la globalisation. Enfin, c’est ce que disent sociologues et historiens, mais en réalité la globalisation est l’innervation de mon corps sans organes : l’innervationisme qui allait sortir la logique de puissance des territoires nationaux pour suivre MA logique. Le monde allait rapetisser pour entrer dans ma main invisible. Les flux économiques allaient devenir mon cerveau, mes yeux votre vision de la valeur. J’avais réussi : l’aigle kyurensiiite aveugle à son propre kyurensiiisme allait devenir mon agent privilégié pour me déterritorialiser de tous les Léviathans qui m’enchaînaient dans leur bocal. Si l’économie était une partie de l’État, la relation allait s’intervertir : les États allaient devenir des parties de l’économie, des membres de mon corps sans organes.
Pour cela, il fallait d’un côté mettre sur pied une économie mondiale et ouverte structurée par un libéralisme capitaliste et d’un autre côté, restaurer l’Europe (par le plan Marshall qui sera refusé par l’ours soviet) et s’y ancrer en réalisant le couplage Transatlantique (l’OTAN, qui a comme fonction explicite de dissuader ce qui est présenté comme une menace et comme fonction implicite de subordonner les chimères membres à l’aigle subordonnant). Comme cerise sur le sundae, l’ONU a été fondée dans le seul but d’institutionnaliser la vision du monde et les valeurs de l’aigle à mon image.
L’aigle à l’image d’un requin avait prééminence dans le système international sur deux plans :
- Par une hégémonie par les normes : ces normes démocratiques globales ont mis la hache dans la légitimité des empires coloniaux. Certes, l’aigle a donné l’exemple en redonnant à l’aigle des singes philippins son indépendance, mais ce n’était pas une colonie qui était rentable, surtout que le faisan-ninja l’avait conquis lors du Deuxième Orgasme Mondial de Werro et que l’aigle recolonisateur avait dû la lui reprendre. Il était plus simple de laisser l’autre aigle voler de ses propres ailes. Or, pour les empires coloniaux, la perte de légitimité de leurs propriétés coloniales allait les rendre encore plus faibles face à l’aigle qui n’a pas besoin de colonies car le monde est sa colonie. Et moi, je suis l’esprit de colonisation du colon. Et même si de nouvelles bases militaires de l’aigle colon poussaient un peu partout sur Terre, il en a refusé l’administration directe pour faire bonne figure. Le plus important pour moi a été l’instauration d’une norme économique basée sur le libéralisme et le capitalisme. Le plan Marshall avait ceci comme but : ouvrir les marchés des pays ruinés en reconstruction, organisés autour du FMI pour entériner mon innervationisme. Aussi, les entreprises responsables de la reconstruction de l’Europe seraient américaines, dirigées par des Américains aigloïstes, travaillant avec des produits américains, évidemment.
- Ensuite, par l’OTAN, la suprématie militaire de l’aigle aux visées internationales, tant quantitativement que qualitativement, lui permettait de s’attaquer à toute chimère récalcitrante à l’ordre international. De cette façon, l’aigle dominant pouvait se targuer de jouir d’une full spectrum dominance sur le monde, c’est-à-dire qu’il domine partout et dans tout. Et quitte à s’endetter, l’aigle dominant tous les spectres continua à investir dans l’armement pour le meilleur et pour le pire de sa puissance qui devait croître à l’infini comme s’il s’agissait d’un axiome économique. Il fallait que ses forces soient pharaoniques, au point de dissuader toute chimère adverse de se renforcer militairement dans l’espoir vain d’égaliser la puissance de l’aigle pharaon. Il fallait que cet état de fait soit perçu comme un bien public pour le globe. Or, ce bien public le sera seulement pour mes rémoras.
Paradoxalement, le plan Marshall a tellement bien été appliqué que, par exemple, le déluge d’exportations de l’aigle exportateur chez le bouledogue qui importait trop engendra une crise de la balance des paiements. Le plan d’aide ruinait ceux qu’on voulait aider. Cette tactique sera reprise par mes rémoras, vous pouvez compter là-dessus. Sinon, à partir de maintenant, la politique extérieure de l’aigle hyperpuissant allait avoir une forme wilsonienne et une substance hamiltonienne, mélange d’idéalisme et de réalisme dans la mesure de la cognition des poisson$-poisson$.
La décolonisation des chimères que j’allais coloniser
Et pour les colonies décolonisées, il fallait qu’elles deviennent des adeptes du kyurensiiisme sinon elles allaient sombrer dans le communisme. Heureusement, mes rémoras ont pu encourager mes doctrines chez la plupart des chimères récemment libres grâce à l’apport de droit divin liquide pour acheter quiconque était à vendre. Tout ce qui comptait, ce n’était pas la liberté des peuples, mais celle du droit divin liquide et celle de la propriété privée des moyens de production.
Le faisan-kamikaze avait conquis beaucoup de colonies européennes dans le Pacifique, mais leur plus grosse prise était le panda aux nunchakus de bambou. Heureusement, l’aigle occidental triomphant a pris le contrôle des armées du faisan à la fin de la guerre du Pacifique (une partie du Deuxième Orgasme Mondial de Werro) et a pu s’en servir, en plus de ses propres troupes, pour couper l’herbe sous le pied du Parti Communiste Chinois en soutenant le gouvernement de Tchang Kaï-chek, pour le temps que ça a duré. L’aigle a été déçu quand Mao s’en est mêlé, mais autant pour lui que pour moi, ce n’était pas la fin du monde : ça prend un adversaire pour légitimer toutes les horreurs que j’inflige à tous les poisson$-poisson$ de l’Aquarium.
Chez les deux animaux en guerre contre leur inverse cardinal, le départ des troupes du faisan-ninja aurait pu entrainer une insurrection du communisme, mais heureusement, l’aigle pas communiste a pu couver la partie sud et l’ours à la serpe et au marteau a allaité le nord. C’était mieux que rien, mais pour moi rien c’est rien, contrairement à vous qui devez combler le vide comme je l’encourage si bien. Dès que l’aigle s’est levé le cul, l’ours et son materné ont pénétré le sud. Or, si « l’aigle qui part à la chasse perd sa place » est vrai, sachez que l’aigle qui revient va pas juste reprendre son bien en le demandant. Lui, il n’est pas sorti du Deuxième Orgasme Mondial de Werro déplumé, alors il a repoussé l’ennemi dans sa caverne et a allègrement bombardé la forêt, mais le panda avec ses nunchakus communistes est arrivé et les a repoussés jusqu’au centre de la péninsule. L’aigle, qui agissait au nom de l’ONU pour la première fois et en mon nom comme chaque fois, était satisfait : le statu quo était bien suffisant pour permettre au tigre du sud en guerre avec son nord de briller grâce au kyurensiiisme et cette mascarade a permis la reprise économique du faisan-ninja, puisque son territoire était près des deux animaux cardinaux, ce qui simplifiait l’approvisionnement militaire.
Sinon, dans le reste du Pacifique pas pacifique, les guérillas qui se rebellaient contre l’occupation japonaise tendaient sur le communisme eux aussi. Heureusement, je peux même acheter le communisme et c’est ce que j’ai fait. Sinon, Werro s’est fait plaisir dans la région de l’Indochine, offrant la palme de l’endroit le plus bombardé du Conte de Comptes au tigre napalmé. Cet orgasme de Werro a été une belle expérience : jusqu’où peut-on s’investir directement dans une guerre avant que les poisson$-poisson$ se rendent compte que c’est de la folie ? Au début, c’était surtout par l’intermédiaire du coq à baguette qui voulait reprendre ses colonies, mais j’ai susurré à l’aigle qui entend mes chuchotements que l’endroit ne devait pas devenir communiste, alors progressivement il a envoyé de plus en plus d’œufs et de poussins tuer d’autres innocents. Une belle omelette idéologique. Parlant d’omelette idéologique, suivez-moi dans ce buffet où c’est moi qui mange tout.
Au Moyen-Orient, au moins, le communisme n’était pas une menace. Sauf que, quand j’ai expliqué à l’aigle pétrolophile la valeur du pétrole, il a tout de suite compris qu’il ne fallait pas que la zone tombe sous l’influence de l’ours au gaz naturel et au nucléaire. Là-bas aussi, on en a cassé des œufs. Depuis sa création en 1948, la huppe fasciée (la huppe est un oiseau) qui s’est sauvée du fascisme demandait beaucoup d’attention, toujours en conflit avec le souimanga de Palestine (le souimanga est un oiseau). Sinon, c’est chez la panthère pas encore coiffée comme un ayatollah qu’il y a le plus d’inquiétudes, car c’était le régime communiste le plus solide du coin, ils avaient même osé nationaliser les champs pétrolifères du bouledogue buveur de thé. S’en prendre à la propriété privée des moyens de production, c’est un sacrilège. Grâce à l’influence du droit divin liquide, l’aigle qui a Centralisé son Intelligence sur l’Agression a pu commanditer une révolution et permettre l’établissement d’une République théocratique islamique. N’importe quoi sauf le communisme. Et dans cet échange de bons procédés, le bouledogue buveur de moins de pétrole céda une partie de ses entreprises à l’aigle qui se pique au pétrole.
Il est arrivé un peu la même chose en Égypte avec la nationalisation du canal de Suez, mais la fin est différente. Le bouledogue buveur d’humilité, le coq à la baguette et la huppe fascisée ont voulu intervenir militairement, mais j’ai dit à l’aigle qui commence à voir les autres chimères comme une équipe de bras cassés qu’une telle approche, vu les circonstances, pourrait permettre à l’ours au marteau et à la serpe de se rallier tout le Tier Monde ; l’aigle à l’apparence morale ne devait pas perdre son hégémonie de norme. Alors, je lui ai appris à utiliser ma puissance à sa juste valeur. Ainsi, l’aigle kyurensiiite a vendu ses livres sterling pour ruiner le bouledogue qui ne buvait plus que de l’eau chaude avec un nuage de lait, grâce à ma doctrine de l’offre et de la demande.
Cependant, ce qui était le plus frustrant pour l’aigle kyurensiiite, c’était qu’il était bien plus difficile d’instaurer des régimes libéraux dans cette région que dans le reste de l’Aquarium. Il avait beau faire tuer des communistes, il n’y avait personne pour soutenir les visées de l’aigle qui a du visou. C’est pourquoi, quand la huppe fascinée par le nucléaire s’est fait enseigner par ses deux alliés comment construire des armes nucléaires, l’aigle nucléairophile l’a pris sous son aile, et il n’a pas fait semblant. Ça lui faisait un agent dans la région où est décédé le plus mauvais joueur de pétanque de tous le Conte de Comptes. Et pour couronner le tout, chez le faucon syrien, les forces de l’aigle et de la huppe ont repoussé celles de l’ours aux blindés démodés, démontrant la suprématie du capitalisme sur le communisme.
Finalement, en Amérique latine, là aussi l’aigle a fait des siennes. Il s’y sentait comme chez lui, à l’abri des autres chimères polaires, et ses corporatitans s’y étaient installés pour exploiter ressources et populations. Depuis 1945, en cédant plein de sièges à l’ONU aux chimères sud-américaines, l’aigle qui a une drôle de définition du partage se retrouvait avec un entourage politique sans égal. Avec cette poigne de fer dans un gant d’or, l’aigle bien entouré n’avait aucune difficulté à convaincre les gouvernements locaux de s’en prendre à leur population communiste avant que le vent ne tourne. Et le vent a tourné. Chez le quetzal de gauche, un nouveau gouvernement a osé nationaliser les terres de la United Fruit Company (c’est drôle que ça fasse UFC) et a légalisé le parti communiste. Il n’en fallait pas plus pour organiser un coup d’État tout en se donnant le bon rôle du défendeur de la liberté contre les méchants communistes. Quelques années plus tard, c’est le trogon de Cuba qui a osé foutre dehors le capitalisme. Encore une fois, coup d’État et blocus ont été de mise, mais pas avec autant de succès que chez le quetzal déplumé. Évidemment, tout ça a été fait non officiellement et personne n’a été puni pour avoir défendu mes intérêts. Pendant des années, chez les chimères sud-américaines, tout mouvement de gauche était immédiatement rebuté par la droite qui savait pouvoir compter sur l’aigle qui n’aime pas la gauche sauf si c’est dans le but de me libérer. Il n’y a que le trogon de Cuba qui a tenté de résister, mais ça il me l’a payé cher.
Un hégémon sans enemi ne peut tisser sa légende
Cherchant à consolider son avance stratégique sur le monde, l’aigle aux visées globalisantes à enclenché la deuxième vitesse de sa politique extérieure paradoxale. La logique était qu’il fallait équilibrer les forces des bocaux ; et cet équilibre ne serait considéré achevé seulement lorsque l’aigle déséquilibré aurait une nette avance sur la somme de tous les autres, sans distinction entre hard et soft powers.
Son plus proche adversaire potentiel en termes de puissance était l’ours à la serpe et au marteau. Il est ainsi devenu le focus de la stratégie de sécurité de l’aigle paranoïaque et surtout, ce prétexte de sauvegarde de puissance était indispensable pour la légitimité de cette politique. L’aigle voyait l’ours dans sa soupe, mais c’était moi la soupe, le bol et le cuisinier. Tout ça pour articuler un environnement mondial où le système américain pourrait survivre et s’épanouir, quitte à ce que ce soit au détriment du reste de l’Aquarium. De toute façon, l’instauration de ce système allait augmenter l’insécurité de l’ours soviet et ainsi mener à une résurgence de Werro.
Les experts disent que le but d’instaurer un système mondial aurait été recherché même si l’ours qui était le bâton dans mes roues n’avait pas existé, ou n’avait pas été une « menace », et ils ont raison : le but réel de tout ceci a toujours été MA libération et n’importe quelle autre chimère communiste aurait pu servir de bouc émissaire. Sinon, une chimère fasciste, ou autoritaire, ou monarchique, tant que le mot diffère de « capitalisme », « libéral » ou « démocratique ». Et le jour où toutes les chimères seront kyurensiiites, les riches pourront s’attaquer aux pauvres parce que pouvoir c’est vouloir.
En réalité, l’ours au look menaçant n’était pas la seule cible de l’aigle qui se sentait menacé. Il y avait des chimères à apprivoiser en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie. Non seulement il y avait là-bas des ressources stratégiques, mais il y avait également des bancs de poisson$-poisson$ à perte de vue.
C’est ici que l’aigle triomphant a semé ce qui causerait sa chute relative : le multilatéralisme comme on le connait aujourd’hui ; ce terme a été pondu par les néoréalistes (ou structuro-réalistes) qui cherchaient des termes pour expliquer le peu de la réalité qu’ils pouvaient concevoir de mon Aquarium. Or, la volaille qui veille sur le multilatéralisme avait pourtant tout fait pour ne pas perdre de plumes : elle s’est octroyé un droit de veto dans le Conseil de Sécurité de l’ONU (ainsi que les quatre autres puissances : Chine, URSS, France et Royaume-Uni [c’est d’un ennui nommer les bocaux par leur nom officiel]) qu’elle a fondé pour partager gracieusement avec les autres chimères alliées le fardeau de la paix collective et de la guerre sélective. Ce vote-veto hyperpuissant assurait la souveraineté de l’aigle à veto. Aussi, puisque le bouledogue monarchique buveur de thé ne pouvait plus diriger le système économique et monétaire mondial, la période de l’entre-deux orgasmes de Werro l’avait bien démontré, c’était à l’aigle démocratique buveur de whisky d’en prendre la responsabilité. C’était pour lui une occasion sur un plateau d’argent pour continuer son projet hégémonique qui mènerait à MON hégémonie. Or, les veto soviétiques ont vite fait de frustrer l’aigle amer ricain.
L’endiguement du bâton dans mes roues
Ça n’a pas été long avant que l’aigle bedonnant s’en prenne indirectement à l’ours à la serpe et au marteau qui osait prétendre qu’il était celui qui avait mis fin aux nazis. Déjà, en 1947, la Doctrine Truman (ce qui a engendré le Plan Marshall) a été promulguée. Elle stipule que l’aigle protecteur avait l’obligation de défendre les pays démocratiques contre les pays autoritaires. Pour bien cacher mon jeu et pour légitimer moralement cette politique, il valait mieux opposer la démocratie à l’autoritarisme que le capitalisme au communisme. Premièrement, « capitalisme » était déjà dans le vocabulaire des communistes et était tout aussi bien démonisé que « communisme » pour les Occidentaux. Pourtant c’est moi qui devrais être démonisé car je suis déjà un démon, mais l’être humain m’aime davantage que les anges. Deuxièmement, dans ce petit jeu de propagande, il était pratique que les régimes autoritaires soient communistes, comme ça il était facile de faire un saut sémantique entre les deux termes et convaincre tout le monde que le communisme représentait la destruction de toute liberté individuelle au profit d’un État totalitaire et que le capitalisme était, au contraire, le remède contre ce qui menaçait la civilisation même. Pourtant, c’est moi la cause de la maladie, les symptômes et le placebo.
Et juste pour provoquer un peu, l’aigle défendeur, pour punir l’ours soviet ravagé par le IIIème Reich de ne pas avoir accepté le plan Marshall, lui a confirmé qu’il pouvait continuer de rêver à recevoir une quelconque aide de l’Occident pour ses ravages. Personne ne l’aiderait. En plus, l’aigle de sécession allait séparer l’aigle naguère nazi en deux et gérer son côté avec le bouledogue de nouveau buveur de thé maintenant qu’il a des tasses américaines. Sans parler que l’aigle qui pond des doctrines allait tout faire pour aider les chimères du Vieil Incontinent à se fusionner en un golem d’argile pas agile.
La Doctrine Truman a eu deux effets :
- Au nom de la sécurité et sous la menace externe imminente, dans le domaine politique de l’aigle endoctriné, l’exécutif a neutralisé le législatif en ce qui concerne la politique extérieure de l’aigle exécuteur, court-circuitant le « check ‘n balance » vital à une démocratie saine. D’ailleurs, à partir de maintenant, tout ce qui serait entrepris de moralement questionnable le serait au nom de la sécurité, histoire de rendre ça moral. Le concept de sécurité a prouvé son élasticité grâce à mes rémoras qui voyaient partout dans l’Aquarium des menaces pour leur sécurité.
- L’endiguement. C’était comme une guerre d’usure, mais le but restait de détruire l’autre. Pourquoi ? Parce que je l’ai demandé et on m’offre ce que je demande. Ainsi, il fallait faire échouer toute forme d’initiative communiste pour que le capitalisme, ma confession préférée, triomphe de par le monde. Tout ça pouvait être justifié par la théorie du domino qui stipulait que si une chimère prospérait grâce au communisme, ça encouragerait les autres chimères à suivre le pas, détruisant du coup le capitalisme. Cependant, illustrer avec une analogie à cinq sous une théorie politique qui doit porter sur une réelle dynamique de politique internationale prouve que pour endiguer l’esprit des poisson$-poisson$, pas besoin de davantage de cohérence. Quand un domino tombe, il fait tomber un domino et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de dominos. Alors un bocal capitaliste qui tombe sous le communisme va faire tomber un autre bocal capitaliste et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de bocaux capitalistes. Content de voir que vous n’avez pas besoin de plus pour assurer ma survie au détriment de la vôtre.
La mesure de l’endiguement était d’une simplicité déconcertante : d’abord, l’aigle et ses amies chimères (le golem pas agile et le faisan-ninja) ont juste cessé de coopérer avec les chimères communistes, tout en encourageant toute perturbation de leurs relations avec leurs voisins. Aliénées au commerce international, les chimères pas alliées allaient s’effondrer sur elles-mêmes, incapables de suivre le rythme des chimères capitalistes alliées pas aliénées. Ensuite, l’aigle s’est saigné pour s’impliquer partout, que ce soit politiquement, militairement ou économiquement. L’alliance entre le multipolaire et l’unipolaire fut un triomphe. Pendant des dizaines de révolutions solaires, l’aigle endiguant a :
- freiné l’expansion soviétique
- contribué à la reconstruction du territoire des autres chimères alliées
- a fait régner mon ordre monétaire mondial.
Ces trois aspects de l’endiguement lui ont assuré la victoire dans la Congélation de Werro. Sinon, l’envers de l’endiguement était le dédiguement de la puissance de l’aigle dédigué, ce qui a entrainé un déluge de liberté économique, ou de foi kyurensiiienne, à travers l’Aquarium.
Or, cet endiguement a laissé place à un refoulement quand les pays de l’Europe de l’Est commencèrent à se révolter en conséquence des missions clandestines de l’aigle qui profite de ses espions pour déstabiliser l’ours de près ou de loin. L’aigle qui voulait refouler l’ours abandonna ces chimères à leur sort parce qu’en dépit de sa puissance militaire, il ne pouvait pas intervenir politiquement.
La politique de sécurité de l’aigle endiguant avait aussi comme tactique celle du double endiguement (tandis que moi je vous soumets à un triple endiguement [vous voulez, vous demandez d’avoir et je l’offre nécessairement]) :intégrer à son réseau d’arrangements économiques et stratégiques le faisan-ninja et l’aigle naguère nazi, les deux grands perdants du Deuxième Orgasme Mondial de Werro. De cette façon, les deux anciens ennemis de l’aigle endiguant étaient endigués par ses politiques et cela rassurait les autres chimères de chaque région, qui n’avaient plus à craindre la résurgence de la domination de ces puissances polaires. La pacification de l’Europe et de l’Asie de l’Est était vitale pour la prospérité de l’aigle déjà pas mal prospère. Cette coopération économique stabilisait et rassurait tout le monde et protégeait autant l’Ancien Incontinent de lui-même que de l’ours à la serpe et au marteau.
Or, il n’était pas question que l’aigle endiguant se laisse dire quoi faire. Comme le disait Charles de Gaule, un pays a le droit d’agir sans consulter ses alliés quand ses intérêts vitaux sont menacés. C’est pourquoi l’aigle unilatéral qui se dit multilatéral a agi de façon unilatérale dans plein de domaines : le dollar, la politique militaire et le conflit chez le tigre vietnamien, entre autres. Ainsi, quand l’ours à la serpe et au marteau est venu poster des missiles sur l’île du moineau fidèle au castrateur, l’aigle fidèle à moi a décidé de répliquer à sa façon, sans demander permission à personne.
Toutefois, les inverses ne sont pas ce qui fait peur à l’aigle contradictoire, surtout quand ça promeut ses intérêts et encore plus quand il s’agit des miens. C’est pourquoi il a quand même instauré une politique qui exauce les souhaits de ses alliés pour deux raisons :
- D’abord, le multilatéralisme demeurait le meilleur outil pour convertir les autres chimères à mon évangile et les inciter à sanctionner toute chimère qui déroge du kyurensiiisme. Pour sa part, le FMI est fondé sur le kyurensiiisme : ouverture des marchés et liberté du kapital sous l’égide d’un ordre monétaire dirigé par les corporatitans.
- Ensuite, il est devenu clair pour les autres chimères que la gestion des dossiers que l’aigle administrait à leur place était un moindre mal et les bénéfices supplantaient les désagréments. Papa Wazo s’en occupe.
Ça reste que cette Alliance a réussi à gagner la Congélation de Werro sans tirer un coup de feu grâce à trois facteurs qui ont permis d’arrondir les coins des divergences entre les chimères alliées.
- L’aigle hégémon est le seul rempart digne de ce nom contre toute menace commune.
- Il est le champion de la démocratie et du marché, ce qui fait bander les moumounémons.
- Son hyperpuissance lui permet des sacrifices dans le but de faire accorder ses intérêts à ceux des moumounémons. Il a donc fait preuve de laxisme face à la politique économique du faisan-ninja et a été un fervent sympathisant de la création du golem d’argile nommé Europe qui pouvait potentiellement le supplanter en puissance si toutes les chimères du continent s’unissaient sous un même Léviathan.
C’est ainsi que l’aigle golemophobe a pu, en dépit de son hégémonie, se montrer conciliant dans la mesure où il demeurait l’autorité par sa puissance et où il a su promouvoir des intérêts généraux qui se mariaient très bien avec les siens et qui même les dépassaient. L’important était de se prémunir de la tyrannie de la majorité et de créer un système économique polaire dans lequel seuls ses alliés et lui-même pouvaient prospérer.
En ce qui concerne ce qui deviendrait le golem de chimères, l’aigle lui a quasiment imposé deux institutions communes supranationales :
- La Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) a été mise en place en 1952 et avait comme but d’établir un marché commun du charbon et de l’acier. En subordonnant la production à des institutions au-dessus des chimères, ces dernières s’assuraient que la guerre n’éclaterait pas de nouveau entre anciens ennemis.
- La Communauté européenne de défense (CED) a été instaurée pour centraliser la défense et la diplomatie des chimères qui aspiraient à devenir un agrégat golématique sous un même corps.
Malheureusement, tout ça n’a pas duré à cause de conflits entre unionistes (méfiants de tout concept supranational) et fédéralistes (qui désiraient une intégration deep throat), en dépit du spill over entamé par le CECA. Le spill over, c’est un concept décrivant une dynamique mécanistique basée sur la coopération dans un domaine en particulier, mais qui déborde ensuite sur d’autres domaines. Spill over ou pas, tout ça a été foutu à la poubelle en 1954. Et de toute façon, c’est moi le spill over de tous les domaines et je sais déborder de mes frontières.
Or, ça n’a pas tardé avant que les six chimères membres du CECA, en 1956, se donnent comme objectif de créer un marché commun avec son union douanière et d’établir une coopération dans le domaine de l’énergie nucléaire. Un an plus tard, les Traités de Rome étaient ratifiés et deux nouvelles communautés étaient accouchées : la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l’énergie atomique (EURATOM).
Votre Détente, ma tentation (1969-1980)
Quand les poisson$-poisson$ dorment, le requin danse. Et quand les poisson$-poisson$ dansent, c’est moi qui donne la mesure. Sachez qu’il existait, en 1970, 7000 corporatitans multinationaux, des petites abstractions désétatisées qui allaient m’aider à me désétatiser moi aussi. C’était 50 000 filiales dans tout l’Aquarium, en alliance avec moi, en guerre avec le bien commun. La plupart des corporatitans ont éclos dans le nid de l’aigle corpopare et, comme tout corps qui vient au monde dans un nid, ils restent loyaux aux abstractions qui leur ont vomi dans la bouche quand ils étaient petits. Or, tout ce beau droit divin liquide, lui, il sort du nid. Les corporatitans savent investir : dans ce qu’ils peuvent exploiter. Heureusement pour mes rémoras, il existe des peuples dans d’autres bocaux qui sont prêts à travailler pour moins cher que les Américains.
À ce propos, la reconstruction de l’Europe et de l’Asie étant enfin complétée, toutes ces chimères réparées sont devenues des compétiteurs aux corporatitans américains. Au point où l’aigle hégémonique s’est retrouvé avec un déficit commercial : il importait davantage qu’il exportait.
Aussi, à cause de l’Orgasme Vietnamien de Werro, on pouvait désormais voir le fond de la voûte qui contenait les réserves d’or de l’aigle qui ne se mêle pas de ses affaires parce qu’il a trop imprimé de dollar. C’est de la magie : le papier fait disparaître l’or ! À cause de ce tour de magie, l’aigle magicien ne peut plus assurer la convertibilité dans l’autre sens : de l’or au papier. C’est au point où les chimères d’Europe ont osé demander à l’aigle prestidigitateur d’arrêter d’inventer du papier qui peut se transformer en or. C’est là que mon champion Nixon a brillé de diplomatie : il a décidé tout seul, quand même sous mes ordres, comme un bon despote, de démonétiser l’or : certes, le papier pouvait toujours être changé pour de l’or, mais le taux n’était plus fixe. Il fluctuait désormais comme une bouée qui flotte sur des liquidités, tandis que moi je rôde en dessous, mes rémoras spéculateurs jouant avec la valeur des monnaies comme des gamins avec des fusils. Cette décision de champion a déstabilisé le système monétaire mondial, de la mâchoire à la queue. J’ai éjaculé de l’inflation, mon ami ! Les taux d’intérêt ont explosé et ça a fait gonfler la dette des chimères du Tier Monde. Tout ça a été rendu normal par l’entérinement des Accords de la Jamaïque, autour d’un gros joint en célébrant le premier pas de ce que vous appelez « globalisation », mais souvenez-vous qu’il s’agit de mon innervationisme. C’est de moi qu’il est question et je suis toutes les réponses.
De surcroît, en 1971, les chimères nationales ont mis fin au Régime des changes fixes, qui stipulait que la valeur d’une monnaie nationale en relation avec celle des autres était pondérée par des balances de changes aussi chimériques en forme qu’en substance. Désormais, ma doctrine de l’offre et de la demande allait valoriser toute seule vos valeurs. Cette mesure avait été introduite pour relativiser la puissance de l’aigle qui se torche avec la relativité, mais elle n’a rien changé à son hégémonie finalement. Or, moi je continue de valoriser vos valeurs à votre place. Tout ça faisait partie du plan de mon innervationisme, comptez là-dessus, mais ça s’est fait inconsciemment, même chez mes rémoras. Même eux ne savent pas que j’existe. Enfin, j’existe autant que l’argent alors à vous de décider ce qui en est.
À ce stade de la Congélation de Werro, les conflits entre aigle et ours étaient davantage périphériques car il y avait parité militaire entre eux ; ils pouvaient se détruire mutuellement, surtout à cause de leurs armements nucléaires respectifs. En réalité, l’aigle inéquitable en possédait trois fois plus, mais l’ours bien assez nucléaire était assez puissant pour causer des dommages apocalyptiques quand même. Ce qui implique que l’aigle triapocalyptique pouvait déclencher la Triapocalypse, mais personne ne voudrait ça, même pas moi. Ce ne serait pas payant pour personne. Ainsi, puisqu’une réelle Éjaculation de Werro était inimaginable, les chimères du monde ont voulu fonder l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe), mais il fallait que l’OTAN reste dans le décor alors cette première est tombée à l’eau. Qui qui reste ? Les plus de 3000 bases autour du globe pour cerner l’ours au marteau et à la serpe dans sa digue. Le plus beau là-dedans, c’est que les bases militaires, c’est comme la coke : plus tu en achètes, moins ça coûte cher et plus tu en veux. Or, sans cette supériorité militaire, l’endiguement n’aurait été que du bluff et l’aigle n’aimait pas spéculer avec sa sécurité, seulement avec le droit divin liquide des autres.
C’est pourquoi, quand le panda avec des nunchakus en bambou est devenu communiste, lors de l’élection de Mao et du parti communiste, l’aigle irritable a dû faire un choix. Il ne pouvait pas s’élever contre le panda qui s’allierait nécessairement avec l’autre ursidé communiste. C’est pourquoi il a conclu le pacte du SALT (Strategic Arms Limitation Talks) pour faire de cet éventuel pôle un allié contre l’ours endigué sur un sale temps. De cette façon, le communisme mondial était divisé et le capitalisme continuait d’avoir l’avantage en s’alliant à tout et à rien. Il n’y a qu’en Amérique latine où il y a eu des reflux communistes, en particulier chez le huémul (c’est un genre de caribou) qui mange du chili, mais les coups d’État fonctionnaient toujours aussi bien alors ça n’a pas duré. La Détente n’était pas reposante pour tout l’Aquarium.
Comme pour les quelques colonies qui n’avaient pas encore terminé leur processus de décolonisation. Le lynx ibérique du port Tugal dirigeait toujours le touraco de Pauline angolais et le lion qui mange du chocolat belge gouvernait l’okapi de caoutchouc congolais. Dans le cas de ce dernier, il n’avait pas été préparé à courir de ses propres sabots et le nouveau dirigeant a osé demander l’aide de l’URSS… La CIA l’a empoisonné et un sympathisant à ma cause l’a remplacé. Dans le cas du touraco de Pauline angolais, ça a été plus compliqué. Après son indépendance, la chimère était déchirée par trois partis rivaux, dont un de gauche soutenu par l’ours à la serpe et au marteau. Ça n’a pas passé. Les armées du springbok (désolé, mais ça c’est l’Afrique du Sud ; un springbok est un genre d’antilope, en passant) docile ont dû envahir deux fois le touraco en tabarnak pour le soumettre à ma loi parce que l’ours à la serpe et au marteau y avait envoyé des troupes cubaines pour épauler leurs camarades.
Aussi, il y a avait le royaume du lion d’Afrique affamé éthiopien qui était prêt à tomber. À la seconde où le nouveau gouvernement sembla communiste, l’ONU envoya le léopard d’Afrique tout aussi affamé somalien l’envahir, mais comme chez le touraco de Pauline angolais, des troupes du trogon de Cuba repoussèrent les envahisseurs. En dépit de cette défaite, l’aigle procureur avait prouvé qu’il pouvait mener ma croisade par procuration partout sur Terre grâce à l’ONU. Quel beau zoo, ce Zoonu !
Finalement, en Amérique du Sud, l’aigle colonisateur a subventionné des armées de contre-révolutionnaires pour que mon statu quo y demeure stable. En résumé, dans cette partie du monde, l’aigle dégouvernisateur a renversé plus de vingt gouvernements élus démocratiquement, que ce soit par la force ou la persuasion. Dans les deux cas, j’étais ce qui fondait ces moyens de détruire la souveraineté.
La déterritorialisation du K avec deux barres (1980 – 1991)
Je pourrais dire que je suis né en 1980. C’est là que les corporatitans ont vraiment sauté hors du nid, de tous les nids. Avec moi, grâce à moi, ils ont pu se déterritorialiser complètement de leur bocal, de leur nature, grâce à leurs investissements à l’étranger. Nous nous sommes émancipés de tout cadre politique, juridique, législatif… Nous sommes devenus le cadre, nous étions des poupées russes d’abstractions, des poupées gonflables de spéculation. Toute atteinte à notre liberté se traduisait désormais par une atteinte au progrès économique. Nous étions tellement puissants que nous avons pu demander la fin de l’État-providence, la suppression de toute législation qui encadrait les prix, les salaires, les investissements, l’environnement… Quoi de plus facile quand la plupart des hauts cadres des bocaux étaient des banquiers et des avocats, mes loyaux rémoras. Rien ne devait freiner la compétitivité, que nous puissions librement compétitionner contre vous. Que le droit divin liquide coule sans restrictions en un déluge de liquidités ! Si nous avions à payer, tout le monde le payait cher. Si tout le monde payait, mes rémoras en profitaient chèrement. L’Aquarium était désormais ma possession et je le possède, tel un spectre qui vous hante depuis que vous savez compter.
Dans tout ça, voyons ce qui reste de ces fameux Traités de Westphalie :
- Territorialité : les frontières des bocaux demeurent significatives du point de vue politique, mais mon innervationisme a engendré une nouvelle géographie d’organisation et de pouvoir politique qui transcende toute frontière. Je suis non seulement ce pouvoir, je suis LE pouvoir (en ce qui concerne les poisson$-poisson$).
- Souveraineté : ce beau concept n’est désormais que l’exercice partagé du pouvoir public et de l’autorité face à d’autres autorités nationales, régionales et mondiales. Il n’est désormais plus question d’une revendication du pouvoir suprême dans un bocal, mais plutôt d’un simple outil de négociation entre bocaux. Donc il y a désormais quelque chose de plus élevé que la souveraineté : moi.
- Autonomie : dans cet Aquarium de plus en plus interdépendant, les objectifs domestiques de chaque bocal dépendent nécessairement d’une collaboration multilatérale avec d’autres bocaux (ou institutions supranationales), que les experts nomment « multilateral overreach », et personne là-dedans n’a comme objectif de rencontrer les demandes des poisson$-poisson$ (hormis le minimum requis pour être élu en politique ou pour convaincre les travailleurs de se laisser exploiter de plus en plus), ceux-ci se sentant de plus en plus lésés par des pouvoirs étrangers.
Est-ce que je peux vous dire que mon aigle lige s’est mis son New Deal dans le cul. Fini ce pseudopacte social qui dépeignait les relations entre le pouvoir public, les grandes entreprises, les syndicats et la société civile comme une promenade au parc. Désormais, la société civile suce les syndicats en subissant une double pénétration par le pouvoir public et les grandes entreprises. En gros, ce qui devrait prendre soin des gens, si vous aviez une quelconque définition morale de l’autorité, les viole désormais dans un bukkake plus grotesque que jamais.
Or, les plus perspicaces stipuleront que si le pouvoir s’est liquéfié et qu’il coule de toute part, ça devrait offrir davantage d’égalité entre les poisson$-poisson$. Malheureusement, c’est presque l’inverse qui se produit encore aujourd’hui pour trois raisons :
- Encore, il y a d’énormes différences de pouvoir entre les chimères nationales, ce qui influence le pouvoir de leurs sujets.
- Toute forme de gouvernance dépend de mes impératifs, donc de la logique du capitalisme.
- L’aspect technocratique de mon innervationisme tend à exclure des prises de décisions tout ce qui est négligeable, c’est-à-dire tout poisson-poisson qui n’a pas les moyens d’être une fin en lui-même. Voilà ce qui reste de votre dignité humaine : une indignité animale.
Cette nouvelle configuration du monde a chamboulé toute la politique. Désormais, les politiques intérieure et extérieure sont confondues, comme les bocaux se confondent entre eux de plus en plus. De toute manière, comme vous l’avez lu, malgré que vous soyez divisés dans 330 bocaux « différents », vos chimères nationales se résument à une dizaine d’animaux distincts. Vous êtes tous pareils et les corporatitans l’ont bien compris. Grâce à mon droit divin liquide, ils ont concassé les bocaux pour en faire de la microbille de verre qui sert à sabler vos esprits bestiaux dans le but de vous façonner à mon image. Voici comment les corporatitans s’y sont pris pour surclasser le pouvoir des chimères nationales :
Internationalisation de la production
En internationalisant la production, les corporatitans ont pu se sauver des lois nationales qui réduisaient leur potentiel de profit. Ils ont pu rationaliser leurs opérations, c’est-à-dire ne plus se laisser embobiner par le nationalisme et permettre à des gens plus misérables à l’étranger de produire à moindres coûts pour eux leurs denrées. Ceci fut le premier pas de la déterritorialisation des corporatitans. En plus, en achetant les compétiteurs étrangers ou en y ouvrant des filiales, il a été possible de simplifier tout le processus d’exportation (sans parler qu’il existait de plus en plus de corporatitans, mais de moins en moins d’entreprises) : en redéployant les bons emplois dans d’autres pays où les conditions de travail ne sont pas encadrées, on pouvait produire sur place les merdes à vendre puis seulement ramener au pays les profits engendrés (qui sont supérieurs car les employés, le sang de toute entreprise, étaient payés moins cher qu’avant le processus d’internationalisation). Ainsi, les travailleurs compétitionnent pour offrir leur labeur au plus petit salaire avec les pires conditions de travail ; car un mauvais travail est mieux que pas de travail du tout, vous avez besoin de droit divin liquide pour vivre. Et quand un pays en voie de développement offre à ses citoyens des lois pour les protéger, des syndicats pour les défendre ou le droit de grève, le corporatitan peut fermer la filiale et la réouvrir chez une chimère qui a moins de scrupules. C’est pourquoi beaucoup de chimères nationales offrent aux corporatitans de rester chez elles sans avoir à rendre de comptes à la justice ; leur injustice fait loi et les chimères nationales font des pieds et des mains pour s’arracher ces usines à profit, leur offrant des prêts avantageux, des subventions et moult outils économiques abstraits dont le simple mortel ne peut profiter, ce qui vaut des retours d’ascenseurs aux rémoras qui s’étourdissent dans ce système de portes tournantes. Évidemment, cette mentalité montre les limites de ma logique, surtout pour le peuple, mais vous préférez vous saigner dans mes contradictions plutôt que de revoir les lois de mon règne.
Une fois cette internationalisation débutée, ça ne pouvait que dégénérer. Non seulement tout est fait à l’étranger, mais les corporatitans ont appliqué la logique de la division du labeur aux entreprises. C’est ainsi que non seulement les produits sont conçus à l’étranger, mais toutes les pièces requises pour créer ledit produit sont manufacturées chez d’autres chimères, dans ce qu’on appelle des filiales-ateliers, avant de tout rapatrier outre part pour la conception finale. De toute façon, ceci n’est que la suite logique de ma cohérence, car déjà, les corporatitans dépendaient de l’approvisionnement étranger pour les ressources premières, alors aussi bien y aller le tout pour le tout. Avec ces flux de kapitaux, de produits et de ressources, les territoires et la souveraineté des chimères nationales sont devenus plus fluides que jamais, leur interdépendance s’est accrue, mais en même temps leur emprise sur mes mécaniques s’est volatilisée. Même le marché répond désormais aux impératifs des corporatitans. Plus rien n’est local, ça manque d’efficacité logistique, mais ça se traduit en profits monstres alors le monstre gagne sur le bien collectif, encore. Que l’on parle de kapital financier (l’argent), de kapital constant (la marchandise) ou de kapital variable (les employés), tout ceci transige désormais au niveau international. Que l’argent et la marchandise soient pris dans des mouvements A-M-A (appropriation de la valeur d’échange) ou M-A-M (appropriation de la valeur d’usage), ce sont les mêmes rémoras qui s’accaparent toute forme de valeur. C’est ainsi que les corporatitans se sont enrichis en appauvrissant leur chimère natale et les poisson$-poisson$ de leur propre bocal.
Transnationalisation des circuits monétaires et financiers
Enfin, la création de monnaie n’est plus l’apanage des chimères nationales. Maintenant que les corporatitans ont dans leurs coffres davantage de devises que les chimères nationales, ils peuvent dicter aux banques leur comportement. Or, les banques multinationales, un genre de corporatitan, sont le refuge idéal pour ces réserves de monnaies qui ne doivent pas retourner dans les poches des poisson$-poisson$. Ça doit être rare pour avoir de la valeur. Cette facette de mon innervationisme a permis d’abord de soustraire les richesses des corporatitans des régulations des chimères nationales et ensuite, de consolider légalement à un seul endroit la somme de ces transactions étrangères. Comme pour les filiales ateliers, les filiales bancaires savent esquiver les règlementations nationales, la régulation du marché et toute forme de loi qui s’attaque à la brutalité du profit brut. De cette façon, il existe des cirques de flux monétaires privés qui tournent en rond dans les voûtes des banques sans jamais avoir à se salir dans le monde réel, ce qui crée du profit pour mes rémoras, seulement pour mes rémoras. Ainsi, non seulement la Banque Mondiale et le FMI endossent des chimères pour des prêts, mais les banques privées en font autant, souvent avec des taux d’intérêt usurier, mais c’est le pauvre peuple qui paye alors il n’y a pas de problème. L’économie n’est plus internationale, elle est mondiale ; c’est la même dynamique qu’entre mondialisation et globalisation. Ainsi, l’économie demeurait internationale quand le monde baignait dans la mondialisation, mais maintenant que le monde se noie dans la globalisation, l’économie est mondiale. Ou dans d’autres termes, quand le kapital se résumait à la marchandise (kapital fixe) comme à l’époque de celui qui a imagé ma main invisible, il s’agissait d’économie internationale ; maintenant que le kapital est argent et production (financier et variable), c’est-à-dire que l’intermédiaire est passé au-delà du supermédiaire pour devenir hypermédiaire, l’économie est devenue mondiale. À quand une économie globale ? Quand le monde sera dissout dans les liquidités et que le mode de production capitaliste se sera infiltré dans toutes les failles de vos systèmes. Oui, c’est déjà le cas.
Pentagramme des caractéristiques des corporatitans
Voici donc ce qui détermine le statut de corporatitan :
- Capacité d’investissement à l’étranger se chiffrant en milliards de dollars avec une toile de filiales ou de sous-traitants qui englobe le globe.
- Capacité d’acheter ou de noyer tout compétiteur pour contrôler l’offre.
- Capacité de déterritorialiser n’importe quelle partie de son corps d’où elle soit pour profiter, entre autres, de main-d’œuvre quasi gratuite et d’avantages fiscaux.
- Capacité de vendre ses merdes partout grâce à un marketing mieux payé que les fabricants.
- Capacité d’avoir comme PDG un rémora.
Dans la décennie où je suis venu au monde, la révolution informationnelle a permis à toute forme d’information de s’émanciper du temps, de l’espace, des frontières, des langues, et des cultures. Un peu comme moi, mais les informations doivent être informelles pour vous informer. Moi, je vous forme en demeurant formel. Tout ça pour dire qu’à cette époque, un enfant venu au monde dans le bocal d’une chimère puissante pouvait avoir l’impression de vivre sur la Cité Brillante sur la Colline : le monde lui aurait semblé sauvé, ou à peu près. L’utopie immanente.
C’est là qu’on voit que s’informer n’est pas nécessairement se former. Parce qu’en dépit de ce nouveau déluge d’informations, personne ne me voyait, que ce soit tous ces beaux poisson$-poisson$ ou même ces rémoras qui œuvraient dans mon usine cognitive. Avant, j’aurais pu dire, pour parler de l’intégration planétaire du commerce, que l’humanité avait ma queue dans la bouche, mais juste le bout, un shallow throat. Mais maintenant qu’il est question également de l’intégration des moyens de production, on parle de deep throat. Je vous zigne la gueule, si vous saviez !
Dans une main, j’avais le système international ; dans l’autre, les corporatitans. Plus rien ne me retenait, j’étais devenu autant le MONDE que la NATURE. Les États étaient désormais de simples parties de mon corps sans organe. Je suis devenu l’autorité divine de l’humanité. De toutes les religions, je suis la seule qui a pu endoctriner la totalité du banc. De toutes les langues, je suis la seule qui est comprise par tous les poisson$-poisson$. C’était désormais vous qui étiez tous enchaînés : je suis la chaîne et l’appât. C’est moi qui aie gagné la course car je suis la piste, les souliers, le fil d’arrivée et la médaille.
Or, vous devez vous en douter, les corporatitans ne pouvaient pas opérer chez les chimères communistes de la même façon que chez une chimère capitaliste. Ils ont dû tolérer quelques politiques sociales pour calmer le jeu, mais pas trop longtemps. Le communisme qui me mettait des bâtons dans les rouages est enfin tombé, le tout symbolisé par la chute du mur de Berlin en 1989. Ma victoire découle de deux raisons liées à deux chimères particulières :
- Déjà, en 1979, le panda avec ses nunchakus en bambou a laissé mon rémora Deung Xiaoping prendre le pouvoir après la mort de ce foutu Mao. L’aigle fou comme un balai et le panda aux nunchakus en balais se sont alliés encore plus solidement : le capitalisme entrait chez le panda et ce dernier retenait les Khmers Rouges chez l’éléphant thaï pour prouver son allégeance au kyurensiiisme.
- L’ours au marteau et à la serpe n’a pas pu se relever de toutes les tuiles plus ou moins radioactives qui lui sont tombées sur la tête. De toute façon, son économie boîtait depuis les années 60, son budget militaire (à la fois les armes standard et les armes nucléaires) étant trop gourmand. Aussi, les fluctuations du prix du pétrole ont au départ aidé sa cause pour ensuite l’ensevelir dans le goudron car l’aigle pétrolifère a fait profiter le dromadaire royal tout aussi pétrolifère de ses hautes technologies et lui a permis de devenir le leader mondial de production de pétrole, ce qui a réduit la part de marché de l’ours à la serpe et au marteau rouillé.
Les deux puissantes chimères étaient victimes de leur autarcie et ils devaient désormais sacrifier leur idéologie en l’honneur de la mienne si elles ne voulaient pas être complètement déclassées. Parce que grâce à mes rémoras néo-libéraux, mon idéologie allait devenir la bible qui encadrerait toute forme d’échange, l’autorité qui dicterait aux différentes gouvernances comment gouverner. Mon innervationisme allait bon train.
Justement, en ce qui concerne mon innervationisme, ou la globalisation pour les experts, il peut être vu sous cinq aspects :
Un système
La globalisation est la gouvernance économique du monde par les corporatitans supraétatiques. Quand je vous dis que c’est MON hégémonie. Les corporatitans légitiment leur pouvoir par le marché qui est devenu le seul mécanisme de distribution de la richesse digne de confiance. Le but de mon système est de créer un one single global market pour les gouverner tous, qui va permettre la marchandisation du monde et de toutes ses parties. Cet espace de rationalité et de gestion est le sommet de la pyramide qui écrase les bocaux et les poisson$-poisson$.
Enfin, les rémoras des différents pays, qui deviennent de plus en plus paranoïaques à mesure que leur exubérance irrationnelle croît, ont pu conclure une alliance entre eux pour soumettre tous les poisson$-poisson$ de l’Aquarium sans distinction de race, de genre, de sexe ou de nationalité, chose qui était impensable avant que les États ne soient relégués à de simples accidents géographiques. Désormais, le pouvoir et ses victimes peuvent être séparés par des océans et des continents.
Un processus
Comme toute mon histoire l’a démontré, mon innervationisme s’est développé par étapes. Or, ce processus ne sera jamais terminé à moins que vous m’exorcisiez, mais je crois que je peux dormir tranquille en comptant les poisson$-poisson$. Sinon, il restera toujours quelque chose qui ne se soumettra pas au marché, une chimère nationale qui ne suit pas les règles de mon jeu à somme nulle. Cette révolution est perpétuelle parce que je suis le seul qui en voit les objectifs réels. Ce ne sera jamais la totalité des choses qui répondra à mon impératif capital : « l’argent rend libre » alors le processus continuera à jamais.
Aussi, ce processus cause une mutation du politique. D’abord, toutes les activités sociales, économiques ou politiques s’étirent au-delà des frontières, ce qui augmente les interdépendances de toute forme. Il est même question d’interconnexion entre les différentes sphères molaires et moléculaires du monde et cet enchevêtrement prend en vitesse. Le patchwork du tissu social se tisse de plus en plus rapidement, mais je suis celui qui profite de la courtepointe pour me réchauffer tandis que vous grelotez dans l’abîme. Ainsi, toute action chez n’importe quelle chimère, chez n’importe quel poisson-poisson, cause des remous dans tout l’Aquarium. Le monde est désormais un fruit à partager, mais pas avec tout le monde.
Aussi, mon innervationisme n’est pas seulement économique ; certes c’est son aspect fondamental, mais ça entraine une globalisation :
- Militaire : échange d’armes entre pays, prolifération des armes nucléaires, croissance du terrorisme international avec un discours centré sur la sécurité pour justifier des opérations risquées et des dépenses faramineuses.
- Légale : les lois internationales et transnationales prolifèrent comme les nouvelles institutions tant au niveau international, régional ou transnational.
- Écologique : problèmes environnementaux supranationaux, réchauffement climatique, protection des écosystèmes et de la diversité biologique, régimes de gouvernance multilatérale.
- Culturelle : homogénéisation des moyens de diffusion et hétérogénéisation des fins diffusées dans le cirque de la culture populaire et des médias de masse, encadrés par les médias corporatifs globaux ; plus aucune culture n’est hermétique.
- Sociale : migration des peuples suivant les flux de droit divin liquide. Les riches des bocaux pauvres vont vivre dans les bocaux riches, les pauvres des bocaux pauvres tentent d’immigrer illégalement dans des bocaux riches, les pauvres des bocaux riches voyagent dans des bocaux pauvres, les riches des bocaux riches voyagent dans des bocaux riches en exploitant les bocaux pauvres.
Et ce processus, pour ne pas dire ce déluge, noie les chimères nationales en voie de développement, tant bien même qu’elles dérégularisaient immoralement toute leur économie et se mettaient à vendre tous leurs enfants. Leur sous-développement est systémique. J’espère seulement être capable de rendre réelle la prophétie de Poh-Seth-Tut Dernier, le pharaon du futur : offrir tout le monde, ses gens comme ses ressources, à un seul être humain, mon incarnation, qui sera enterré à sa mort avec tout son butin (incluant toutes les âmes humaines) dans la kyurensiramide. Quand le monde manquera au monde, vous saurez sa valeur.
Une idéologie
La globalisation est le discours pratique, fondé sur des concepts aussi chimériques que toute abstraction, pour expliquer le monde. C’est même plus qu’une idéologie, c’est un dogme religieux qui justifie par votre foi aveugle les régimes politiques et le système économique en place, et qui vous empêche de concevoir toute autre alternative. La dialectique de la globalisation étant basée sur la liberté, ce concept mal compris par tous les philosophes du pool de pétanque, tous les poisson$-poisson$ croient qu’un système basé sur un concept aussi universel ne peut que produire le bien commun à leur place, ne se rendant pas compte que la liberté comme but ne peut que produire des conflits. Seule la liberté comme conséquence de la paix peut vous être tous favorable, mais ceci est une autre histoire. Ainsi, la globalisation n’est pas symétrique : les rémoras profitent davantage de ses avantages que les poisson$-poisson$, comme les chimères nationales riches s’en mettent plein les poches tandis que les chimères en voie de développement continuent à avoir les poches vides.
Cette idéologie est propulsée par trois moteurs :
- Technique : sans les nouvelles technologies de l’information, mon innervationisme ne serait pas aussi global, rapide et efficace.
- Économique : la logique du capitalisme requiert mon innervationisme pour continuer à se répandre comme le virus du Wetiko.
- Politique : si la technologie est l’infrastructure physique de mon innervationisme, la politique en est l’infrastructure normative, tandis que l’économie en est l’infrastructure astrale.
La globalisation est aussi une partie du néolibéralisme (qui lui est une partie du kyurensiiisme) qui se résume à une foi aveugle sur trois points :
- La foi en la propriété privée sans intimité et en l’accumulation illimitée du droit divin liquide par les corporatitans et mes rémoras.
- La foi en le marché comme usine parfaite de distribution du mérite et de ses récompenses.
- La foi en le libre-échange et le commerce comme seul mécanisme de création de valeur pour les chimères nationales, les corporatitans et les poisson$-poisson$.
Une mythologie dynastique
Depuis que les singes ont appris à compter sur leurs doigts, j’ai toujours été un processus subconscient qui leur permettait d’être plus utilitaristes que communautaristes, même si cette dernière mentalité fonde davantage la civilisation que l’autre, mais les poisson$-poisson$ ne peuvent voir au-delà de leurs intérêts propres. Et de nos jours, mon innervationisme, je veux dire « ma globalisation », représente la victoire des corporatitans sur le communisme, les États-providence et le sous-développement, même si c’est moi qui fonde autant les corporatitans que les problèmes qu’ils ont « réglés » avec ma règle. Sans cela, les poisson$-poisson$ seraient encore des chèvres-chèvres ou des taureaux-taureaux et ainsi de suite en tournant de manège en manège dans ce cirque zodiacal. On ne change pas d’ère sans changer la forme des démons.
Un alibi
Et avec toute cette dialectique, la globalisation est un alibi en or pour mes rémoras : « On a pas le choix, c’est comme ça que ça marche, le monde est comme ça, c’est ÇA qui est ÇA. » Amen.
Pour conclure, c’est grâce aux manigances de l’aigle manipulateur que le Golfe Persique est devenu l’un de ses territoires, grâce à la perdrix pétrolière perdue à Bagdad et son chef, Saddam Hussein. Et bien au chaud chez le markhor (un autre genre d’antilope) pakistanais, l’aigle qui n’avalait pas son Vietnam a financé des rebelles moudjahidines pour offrir à l’ours au marteau et à la serpe un défi à sa taille : l’Orgasme Afghan de Werro.
Un requiem pour l’ours au marteau et à la serpe (1991-2001)
Enfin, le plus puissant représentant du communisme est tombé. Ruiné, à bout de souffle, aux prises avec une catastrophe nucléaire, l’ours qui n’avait plus de serpe ou de marteau est retourné se cacher dans sa caverne et a laissé le trône du monde à mon agent : l’aigle qui ne sait pas qu’il n’est qu’un agent. Or, ce que le volatile voulait par-dessus tout, davantage que de voir l’ours communiste tomber, c’était que l’ours s’intègre à mon économie de marché. Alors, comme un sauveur, il a promis d’aider l’ursidé effondré à se relever s’il se convertissait au kyurensiiisme. Le plus drôle, c’est que même le communisme est du kyurensiiisme ; dès que ça fonctionne avec de l’argent, c’est moi qui gagne. Et à la suite de la défaite de l’ourss, qui est devenu la Fédération de Russie (ça va rester un ourss), toutes les autres chimères plus ou moins communistes ont rejoint la croisière du libéralisme économique, pour que je puisse tous vous faire couler ensemble, unis dans une religion dont vous n’avez pas conscience.
Comme on dit : quand une chimère tombe, les autres prennent sa place. Le droit divin liquide, fondement de votre puissance (qu’elle soit soft ou hard), est un jeu à somme nulle ; le genre de jeu où je suis le seul réel gagnant. Les flots coulent, les flux se distribuent, les liquidités ruissellent et permettent la montée des chimères émergentes tandis que l’aigle à somme nulle est devenu unipolaire. Puisque tout est relatif, c’était comme si l’aigle bedonnant à tête blanche perdait des plumes et que son leadership en faisait autant. Le monopole occidental exercé depuis un demi-millénaire sur le monde, grâce à ma puissance, est devenu mon monopole, mon negen-pole. Plus rien ne pouvait s’opposer à mon influence dominante. Ainsi, tandis que l’aigle unipolaire devait inspirer la crainte et même la haine chez les autres chimères pour assurer la survie de l’ordre international, souffrant de son imperial overstretch (décalage entre économie actuelle et maintien des engagements militaires), moi je restais leur amour de prédilection, source de leur puissance et de leur liberté.
Maintenant que le système financier mondial dépendait uniquement de l’aigle unipolaire, mes rémoras de l’« école de Chicago » ont pondu le territoire conceptuel de la « déréglementation » de l’économie et de la finance. Ce qui a été appelé le « Consensus de Washington » n’était en fait qu’une autre étape de ma déterritorialisation absolue : libération des échanges et de la finance puis levée des entraves à la compétition sous l’égide du FMI et de la Banque Mondiale. Or, même s’il n’y avait plus d’ennemis dignes de ce nom pour l’aigle surpuissant, il n’était pas question de réduire la puissance de son armée car les experts considéraient qu’elle était la condition de leur supériorité économique, mais la relation est pourtant inverse : c’est l’économie qui offre sa puissance au militaire. Avez-vous déjà vu un vagabond puissant ? Je suis ce qui permet la puissance de Werro et non l’inverse. Ceci étant dit, l’OTAN allait profiter de l’occasion pour prendre de l’expansion jusqu’aux frontières de l’ourss mal léché, ceci pour être certain qu’il ne songe pas à redevenir communiste. Certes, ça serait vu comme de la provocation, mais l’ourss n’était pas en position de répliquer hormis symboliquement.
Un marché d’ennemis pour légitimer l’hégémonie
Pendant un temps, l’aigle sans ennemi a utilisé le prétexte de « maintenir l’ordre mondial » pour se faire de nouveaux ennemis. Officiellement, il n’était pas impérial et n’entretenait pas de désir d’expansion. Yeah right. Même ses opérations militaires étaient commanditées par l’ONU, ce qui blanchissait l’aigle bedonnant à tête blanche. Que ce soit lors de la crise des Balkans ou durant la Masturbation de Werro dans le Golfe, la raison d’apparence humanitaire qu’est « maintenir l’ordre mondial », qui cachait une défense des intérêts de l’aigle équivoque, justifiait de punir les agressions (même si elles ne visaient pas l’aigle susceptible), de préserver l’inviolabilité des frontières (certes pour l’inviolabilité par la force, mais le kyurensiiisme pouvait continuer de violer frontières et territoires) et de prévenir l’instabilité géopolitique (pour ne pas nuire au kyurensiiisme).
Évidemment, tout ceci n’a de sens qu’en prenant un pas de recul pour voir le projet de l’aigle, c’est-à-dire la mise en place d’un ordre mondial qui sauvegardera ses intérêts économiques et stratégiques : mon contrôle. C’est la raison pourquoi, même si la Congélation de Werro était terminée, l’aigle a voulu garder les chimères agglomérés en golem et celles d’Asie de l’Est sous l’égide de l’OTAN, même si le golem, le faisan-ninja et le tigre du sud en guerre contre son nord pouvaient se défendre eux-mêmes. De cette façon, les anciens ennemis n’avaient plus besoin d’entretenir de forces armées, ce qui prévenait la résurgence de conflits entre puissances régionales dans le cas où elles seraient tentées de se renationaliser ; prévenir la renationalisation assurait l’ordre international. Ainsi, l’aigle perfide entretenait le projet de les empêcher de défier son leadership ou de détourner l’ordre politique et économique établi pour leurs propres fins. Il devait maintenir ses mécaniques perverses pour dissuader des compétiteurs potentiels d’aspirer à un rôle régional ou global plus important. Pas question qu’un golem de chimères, un aigle naguère nazi réunifié ou un faisan-ninja indépendant émerge comme troisième puissance. Cette stratégie allait être baptisée « stratégie de prépondérance ». Car sans l’OTAN pour assurer la stabilité, personne ne pouvait deviner ce qui adviendrait et ça faisait peur ; aussi bien laisser les choses comme ça, c’était stable. Ainsi, les menaces à l’interdépendance économique ont remplacé le Marxisme-Léninisme comme épouvantail.
D’ailleurs, la crise des Balkans, ou toute autre crise, était vue comme étant dangereuse car cela pouvait mettre en branle une chaîne d’événements catastrophique pour les intérêts de l’aigle dénationalisant. Vous vous souvenez des dominos qui menacent mon hégémonie ? En réalité, l’aigle se crissait bien de la sécurité de la Bosnie (auriez-vous compris si j’avais utilisé la chimère décrite comme étant le lynx domino ?) comme telle, comme de l’agression par la Serbie (le faucon à la serbe acérée ?). Le seul objectif était d’assurer la légitimité de l’OTAN comme défenseur de la sécurité post-Congélation de Werro pour prévenir un embourbement géopolitique (les droits de l’homme pouvaient désormais être un argument contre la souveraineté d’une chimère et pour des opérations militaires offensives). L’aigle convaincu a toujours eu la conviction que sa prospérité dépendait de son interdépendance économique internationale et que celle-ci n’était possible que dans la stabilité entérinée par ses engagements de sécurité. On retournait donc à la doctrine de la porte ouverte. Comme avec le mercantilisme, l’économie libérale classique menait à une politique extérieure expansionniste. Selon cette doctrine, il faut le rappeler, le libre marché augmentait la prospérité à travers le monde et ainsi contribuait à diminuer les risques de conflits en offrant aux chimères un intérêt politique et économique partagé. C’est connu, entre deux chimères, le commerce est plus payant que la guerre, quitte à l’instaurer par la force militaire, aussi paradoxal que ce soit. En fait, ce l’est pour les poisson$-poisson$ ; pour moi c’est de la pure logique. En effet, la politique extérieure de l’aigle guerrier embrasse ce paradoxe et reconnaît enfin que Werro est payant pour lui, même nécessaire pour prospérer. Et il n’y a jamais assez d’engagements de sécurité pour lui, comme jamais assez de droit divin liquide. Même qu’une politique d’ordre mondial basée sur la pacification, la rassurance, la stabilité et l’interdépendance économique fait croître le territoire de l’insécurité pour l’aigle insécure. S’il ne pouvait pas régler les problèmes des autres pour eux, mon ordre mondial allait s’écrouler.
Ainsi, il était devenu évident que la politique de sécurité de l’aigle insécure n’avait jamais été de contenir l’ours à la serpe et au marteau, ceci n’était qu’une conséquence collatérale. Heureusement pour moi, la chute de l’ours à la serpe et au marteau fit sauter le dernier mur entre l’aigle ambitieux et son projet d’ordre mondial : mon règne sans partage.
La multipolarité au détriment de l’hégémon, au bénéfice du démon
Au-delà des chimères nationales, il y a aussi les corporatitans qui ont pu se croquer une place dans le multilatéralisme, qui s’oppose à la multipolarité,cette dernièrequi n’inclut que des Léviathans. Or, les experts ne peuvent s’entendre à savoir si la multipolarité est plus propice au retour de Werro ou pas. Les pessimistes avancent trois raisons de croire que c’est le cas : davantage d’opportunités de faire la guerre, davantage de déséquilibres des puissances et un plus grand potentiel d’erreur. Les optimistes croient au contraire que cette distribution de la puissance augmente la stabilité internationale. Ceci étant dit, cela est vrai seulement quand il n’y a pas de déséquilibres ou d’erreurs. C’est ici que le réalisme montre ses limites, mais aucun réaliste ne consentirait à avouer que le réalisme est un idéalisme. Je suis le seul qui a assez de données dans ma main invisible pour être réellement réaliste : je suis ce qui crée l’illusion des deux côtés. Tout ce qui existe, c’est le droit divin liquide et l’usage que vous en faites. Le reste, ce n’est que des mots.
D’ailleurs, certains experts plus lucides se demandent si, à la base, le concept de multipolarité est réel ou illusoire. Les abstractions ont toujours été mystérieuses pour les poisson$-poisson$. Certains croient que la foi en un ordre international basé sur le statu quo multipolaire est aussi chimérique que la notion de nation (or ces experts croient aux nations) ; les différentes puissances au sommet de ma pyramide auront toujours le dernier mot, la loi du plus fort doit faire face à une loi plus forte pour perdre. Car, évidemment, une puissance ne peut se définir ainsi si elle ne profite pas de sa puissance et de ses effets. Elle doit dominer. D’autres, pour leur part, croient que la multipolarité est simplement un déséquilibre unipolaire qui fait varier les rapports de puissance de l’hégémonie en titre. Ces derniers ne se rendent pas compte que la multipolarité est ce qui se rapproche le plus du réel, et que c’est l’unipolarité, notion qui néglige les autres puissances, qui est un débalancement apeirotypique des puissances. Même un hégémon qui instaure un statu quo en accumulant davantage de puissance que ses adversaires coalisés n’est qu’un pôle parmi d’autres, aussi grand soit-il. Est-ce que Mercure est moins une planète à cause du volume de Jupiter ? Quoi qu’il en soit, les réalistes, qu’on devrait nommer « alarmistes », ont créé le terme « multilatéralisme » pour invoquer leurs craintes face aux implications d’un ordre international sans hégémon tout puissant pour en assurer la cohésion. Or, peu importe le nombre d’hégémons, ils sont légion sous un seul démon.
Même si la stabilité mondiale semble profiter de ce statu quo, les pôles principaux du monde multipolaire cherchent quand même à profiter du concept pour augmenter leur propre puissance, évidemment au détriment des autres. Le terme « révisionniste » a été pondu pour décrire les méchantes chimères qui osent remettre en question la stabilité du monde qui dépend de l’hégémonie de l’aigle invisionniste.
Juste pour être clair : le multilatéralisme n’est pas un synonyme de multipolarité. Celui-ci ne concerne que les États, tandis que celui-là inclut États et corporations internationales. C’est avec ce premier terme que sera décrite la gestion concertée des dossiers internationaux. L’ONU est l’institution phare du multilatéralisme, mais d’un point de vue concret, l’OMC est davantage le symbole de ce libéralisme sans frontières car il est plus global et concentré sur l’économie, contrairement à l’ONU qui n’a qu’un pouvoir politique. Rappelez-vous, la politique est une partie de l’économie et non l’inverse, surtout depuis que ma déterritorialisation est effective. Comme tout concept qui décrit des relations politiques, quand quelqu’un gagne, un autre doit perdre. Le jeu est toujours à somme nulle, ou perçu ainsi. C’est pourquoi, selon la tradition de la domination, les hégémons se tiennent loin du multilatéralisme qui contraint trop l’application de leur puissance, tandis que les moumounémons aiment bien se retrouver sous son parapluie rassurant.
La multipolarité des petites-moyennes chimères
Les experts se sont alors rendu compte que la bipolarité entre la dinde et l’ours n’était qu’une multipolarité polarisée autour de deux hégémons. Donc ce n’était pas totalement multilatéral non plus, car les hégémons étaient les chefs des autres moumounémons qui ne partageaient pas tant le fardeau de leurs opérations ridicules.
C’est alors qu’il a fallu repenser un peu le terme « multipolarité » dans le cadre du multilatéralisme et non pas se laisser fourvoyer par son apparence sous deux pôles hégémoniques. Dans ce registre, les puissances moyennes soutiennent effectivement la multipolarité, surtout quand elle se confond avec le multilatéralisme sur lequel nous reviendrons, comptez là-dessus. Les chimères moyennes qui voudraient être extralarges interprètent la multipolarité non pas comme une stabilité des forces, mais plutôt comme une dynamique de ces mêmes forces qui englobe une multiplicité de participants. Ces nouveaux pôles ne remplacent pas les anciens, mais apportent leur voix aux discussions internationales dans tous les domaines même si les hégémons ne les écoutent que quand a les arrange. Toute chimère veut tirer sur son côté de la couverture du tissu social.
Là où le concept de multipolarité a pu prendre son envol, c’est quand il a été question d’enjeux globaux supranationaux comme le réchauffement climatique, les questions énergétiques ou tout ce qui concerne la sécurité internationale. Dans ce registre, il a été admis que non seulement la coopération était indispensable, mais qu’elle devait se réaliser entre égaux. Rien pour faire plaisir aux hégémons, tout pour faire plaisir aux moumounémons. Et moi là-dedans, cette multipolarité m’offrira ma ligne de fuite de l’aigle qui s’accroche à ma toute-puissance.
Beaucoup des petites moyennes chimères sont rentières, c’est-à-dire qu’elles s’enrichissent grâce à l’exportation de leurs ressources naturelles (selon moi une chimère rentière ne devrait pas avoir besoin de travailler pour être appelée ainsi, mais j’avoue que ce n’est pas elle qui travaille comme tel, mais bien ses poisson$-poisson$), et la multipolarité les sert bien. Certains de ces moumounémons, comme le jaguar plumé du carnaval, s’appuient sur leurs ressources pour légitimer leur pôle régional, ce qui leur permet de participer entre autres au conseil de sécurité de l’ONU. Or, personne ne se rend compte que c’est la valeur en droit divin liquide de ces mêmes ressources qui fonde leur pouvoir, pas la ressource elle-même. Là où ça devient comique, c’est que dans chaque région où se développe un pôle, les autres moumounémons autour se mettent à se pisser dessus. Un jeu à somme nulle je vous dis ! La seule position qu’un tel pôle peut prendre pour ne pas froisser ses voisins est de mettre en place une union régionale multipolaire pour diluer leur propre puissance. Soft powers seulement, surtout pas touche aux hard powers, ça c’est pour les hégémons. Il n’y a jamais assez de pôles pour rassurer les poisson$-poisson$ et il y a toujours trop de pôles pour les rassurer. Pourtant, je suis le seul pôle et la seule réelle menace de vos économies et de vos pensées. N’oubliez pas : coopérer coûte moins que compétitionner. Oh, trop tard, c’est déjà oublié.
Une note pour la vache sacrée tigrée qui parle plutôt de polycentrisme, qui se distingue de la multipolarité par ses dynamiques de relations internationales entre chimères qui défendent leurs intérêts nationaux dans le cadre d’une compétitivité non conflictuelle.
Finalement, dans les dossiers du multilatéralisme, on retrouve des enjeux supranationaux comme : l’Arctique, la guerre multipolaire, le contre-terrorisme de façade qui cache des intérêts nationaux, le désarmement nucléaire (mais pas celui des hégémons), le refus de l’aigle bedonnant à tête blanche à se soumettre au multilatéralisme, les ressources naturelles et le réchauffement climatique.
Le golem de chimères
Et tant qu’à parler de multipolarité, aussi bien revenir sur le golem de chimères. En 1992 a été signé le Traité de Maastricht, compromis entre les fédéralistes et les unionistes. Ce traité sert à rendre le golem plus adaptable aux éventuelles adhésions de nouvelles chimères et à la compétition de l’aigle compétitif et du faisan-ninja. C’est que, plus le temps avance, plus l’aigle golemophobe et le golem lui-même ont des intérêts qui divergent. Il est temps pour l’amalgame chimérique de se bâtir une colonne vertébrale et de se tenir debout tout seul plutôt que de se faire vomir dans la bouche par l’aigle qui commence à devenir boulimique. Et comme toute chimère qui n’est pas hyperpuissante, le golem ne veut pas tout investir dans le domaine militaire pour retrouver sa puissance coloniale déchue, il veut passer à autre chose. Or, l’aigle boulimique ne pourra pas nourrir sans cesse le golem.
Aussi, il est question de créer une citoyenneté européenne en bonne et due forme qui permet à tout Européen de voter au niveau municipal ou national chez n’importe quelle chimère de l’union, pas seulement sa natale. Or, pour les fédéralistes, les institutions ne sont pas assez supranationales (par exemple dans les domaines de la diplomatie, de la défense, de la police et de la justice pénale) ; pour les unionistes, elles le sont trop (par exemple la politique interne d’ordre socioéconomique, monétaire et commerciale).
En 1993, le projet de marché unique européen sous la tutelle de la Communauté économique européenne (CEE) est parachevé avec la suppression des obstacles non tarifaires aux échanges. On dirait que ça ne veut rien dire, mais ma religion est ainsi : on invente des mots, on leur accole des chiffres et vous payez candidement. Le Traité de Rome (le même qu’en 1957) a ajouté des institutions, soit internationales soit supranationales, pour le golem qui ne sait plus trop qui il est. En plus de la Commission Européenne (qui est plus que la CEE, son mandat dépassant celui de l’économie), il y a le Parlement Européen (représente les citoyens de l’Union Européenne et le bien commun), le Conseil des Ministres (institution internationale où siègent des ministres de chaque chimère pour représenter leurs intérêts particuliers), la Cours de justice des Communautés européennes (dotée de 27 juges nommés par les chimères qui veillent sur l’interprétation et l’application des traités) et le Conseil Européen (créé depuis 1974, rassemble les chefs d’État, les ministres des affaires étrangères et le président de la Commission Européenne). En gros, une lourdeur administrative de plus pour faire s’entendre toutes ces chimères nationales membres du golem d’argile qui voudrait être en fer.
Toutes ces institutions supranationales ou internationales ont entériné la notion de droit communautaire. Il s’agit d’un droit qui offre aux individus une protection contre les lois de leur propre chimère, mais aussi qui empêche ces dernières de créer des lois pour amenuiser tout droit communautaire. De cette façon, le golem s’assurait que les droits fondés par son intégrité ne pouvaient être annulés par ses parties. Les niveaux de gouvernements sont tellement enchevêtrés que les experts songent à affirmer carrément que l’Union Européenne est un système politique en elle-même. Dans cet ordre d’idées, nous ne pouvons pas dire que l’Europe s’est internationalisée, mais a plutôt engendré un processus de régionalisation, c’est-à-dire que des territoires avec des frontières communes s’intègrent ensemble pour former un tout plus ou moins intégral.
L’aigle qui voit le pot aux pissenlits
Même s’il était déjà trop tard, l’aigle bedonnant a fini par voir que je me servais de lui pour me libérer des chaînes des différents Léviathans. C’est alors qu’il a progressivement laissé tomber son apparence de volaille volage pour celle de l’aigle conquérant.
Premièrement, le multilatéralisme a toujours été plus adapté à l’économie qu’à la politique ou la diplomatie car l’économie, mon moteur à moi et seulement à moi, gagne à se déterritorialiser de ses chimères tandis que la politique est par définition enchaînée au territoire national. Ainsi, mon moteur s’est propagé, mais pour sa part la paix était davantage entretenue par la dissuasion atomique plutôt que par la diplomatie. Tandis que sur mon plan économique, les relations entre l’aigle frustré et le golem de chimères s’équilibraient plutôt bien.
Deuxièmement, et ce point découle du premier, l’évolution de l’ONU frustrait l’aigle facilement frustrable. Le golem de chimères, qui profitait bien du multilatéralisme sur le plan économique, se montrait plutôt radin quand venait le temps de financer la défense occidentale. C’est ainsi que, par ce qu’il avait perçu comme de la magnanimité, l’aigle constata que sa puissance relative s’effritait tandis que gagnaient en puissance ses alliés qu’il avait lui-même remis sur pieds. Il s’est rendu compte que jamais personne ne lui redonnerait ce que lui leur avait donné, de son point de vue en tout cas, car le plan Marshall n’était pas de la pure magnanimité non plus : des prêts avec intérêts sous condition d’importer l’équivalent en produits américains. Désormais, le seul moyen pour l’aigle créancier de trouver de nouveaux avantages à son hyperpuissance était d’agir unilatéralement sur le plus de dossiers possible. C’est pourquoi Nixon a enlevé à ses alliés le pouvoir de convertir leurs dollars américains en or. Pour la première fois depuis 1893, la balance commerciale de l’aigle chrysophile, qui a toujours été excédentaire, était en déficit. Alors, dès qu’il en a eu la chance, l’aigle militaire a critiqué ses alliés qui étaient trop pacifistes et il a été tenté de retourner à la doctrine de l’America First. Finalement, la seule chose qui comptait c’était que les moumounémons se soumettent à la stabilité des prix et au respect du marché, ce qui fonde la politique économique de l’aigle en tabarnak. Il était tellement en tabarnak que pour lui, la Détente était une insulte et il voulait que sa politique extérieure soit fondée sur la puissance militaire, pour faire peur, et la clarté morale, pour avoir un prétexte d’attaquer et de faire peur. Or, c’était plutôt l’aigle qui avait peur, peur de son propre déclin, alors il a adopté un « national-internationalisme ». C’est à partir de ce moment qu’il a commencé à tenter de se décharger de ses responsabilités auto-endossées sur la communauté internationale. Même s’il a continué de coopérer avec ses alliés, il ne se gênait pas pour se montrer agressif en concluant des accords bilatéraux ou régionaux qui divisaient ses alliés, quitte à imposer des mesures punitives. Papa oiseau voulait exhiber ses couilles, mais c’est moi ses couilles. En dépit de son changement d’attitude, l’aigle couillu a évité les chocs définitifs avec les moumounémons pour ne pas permettre à l’ourss au marteau et à la serpe d’en profiter. Car le volatile national-international se rendait bien compte que la peur de l’ursidé soviétique était ce qui consolidait son influence sur les moumounémons qui partageaient de moins en moins la même vision du bien et du mal, comme l’a montré la Masturbation de Werro au Golfe. De son côté, l’ONU peinait à mener à bien toutes ses missions de paix et perdait en crédibilité, en partie à cause d’erreurs tactiques de l’aigle égocentrique. Pour les républicains, l’ONU n’était pas la solution, elle était le problème. C’est ainsi qu’ils ont réduit la participation de la chimère hégémonique au budget de l’institution. Enfin, la dinde multilatérale s’est rendu compte que le multilatéralisme n’était pas une fin, mais un moyen à utiliser seulement quand c’était à son avantage. En ce qui me concerne, c’est toujours à mon avantage et c’est le moyen de contourner la souveraineté des Léviathans et d’affaiblir mes agents devenus obsolètes.
Troisièmement, le Conte de Comptes a toujours donné raison à l’aigle démocratique qui avait toujours enchaîné les succès sans l’apport des autres. Les poisson$-poisson$ américains avaient donc le sentiment de savoir mieux que les autres ce qui était bon pour le monde, ils avaient le sentiment qu’ils étaient ce qui est bon pour le monde. Normal quand on croule sous le droit divin liquide. Même que le Président qui trempait ses cigares dans la consentence de sa secrétaire prétendait que l’aigle étoilé avait intérêt à ériger un monde façonné selon ses valeurs à l’image de MA valeur, c’est-à-dire une seule valeur quantitative qui chapeaute toute valeur qualitative. L’aigle hyperpuissant allait inspirer un nationalisme qui rendrait ses représentants insensibles aux tourments du monde. Cependant, leur multilatéralisme déterminé, devenu « dégradé »,allait freiner ce sentiment par trois points : leur prédilection pour mon innervationisme, une répulsion à se tourner vers Werro et une prépondérance à économiser sur les coûts de leurs responsabilités. Or, ce multilatéralisme déterminé dégradé de l’époque de l’amateur de cigares à la cyprine est devenu un unilatéralisme déterminé sous bébé Bush, lui et son administration flirtant avec l’isolationnisme. BB allait prendre un pas de recul sur mon innervationisme pour focaliser sur la sécurité tout en minimisant les dépenses. De toute façon, la puissance militaire de l’aigle unilatéral était déjà hyperpuissante et lui offrait toujours une marge de manœuvre confortable, au point de pouvoir appliquer un multilatéralisme à la carte, de dénoncer la CPI (Cour Pénale Internationale, ceux qui pourraient inculper des officiers militaires américains) et de refuser le protocole de Kyoto (sur le réchauffement climatique). Après tout, la Congélation de Werro était terminée depuis plus de dix ans et il fallait d’abord prendre soin des poisson$-poisson$ d’Amérique. Le reste de l’Aquarium n’était pas exceptionnel comme eux.
Mes axiomes ; U can’t touch this doum tchi dou doum…
On aurait pu croire qu’il arriverait un jour où une puissance comme l’aigle hyperpuissant aurait déduit ma présence et aurait repensé mes axiomes pour remettre tous vos bocaux en ordre et mettre un point au Conte de Comptes pour commencer à écrire la Légende du Futur Libre. Hé non, pour quoi faire ? Je suis la Fontaine de Jouvence, la poule aux œufs d’or et pas question de mettre du sable dans ces beaux engrenages qui ne broient que des poisson$-poisson$ en épargnant les rémoras.
Alors certains ont pensé pouvoir toucher aux axiomes de l’aigle. Par exemple, même si certains se rendaient compte que le coût de toute cette machine de guerre au Moyen-Orient pour avoir accès à du droit divin pétrifié qui ne coûte pas trop de droit divin liquide fait en sorte que ça coûte beaucoup de droit divin liquide, l’axiome tient bon car c’est un des miens, c’est-à-dire que tant que certains s’enrichissent, tous s’enrichissent. Et le domino n’est jamais loin, c’est-à-dire que beaucoup croient qu’une baisse des budgets de la défense se traduirait systématiquement et proportionnellement en davantage de turbulences chez les chimères interdépendantes, ce qui causerait des bobos à Kyurensi. La stratégie de la prédominance avait la couenne dure. Et pour être contradictoire, il était aussi envisagé de mettre fin aux interdépendances dans des régions instables, établies au nom de l’« efficacité » et du choix pour le pharaonsommateur. Mon axiome, pas touche. De toute manière, personne n’avait d’avantage direct à changer quoi que ce soit, le statu quo était aussi avantageux pour les moumounémons, qui regardaient leur hégémon diriger comme il le pouvait dans mon cadre ontologique, que pour l’hégémon dont la souveraineté se heurtait à ce même cadre ; seuls les poisson$-poisson$ payaient la note tandis que les rémoras se faisaient servir en mon honneur. C’était plus simple de continuer à croire qu’il fallait être le plus fort pour établir ce qui perpétuera notre dominance : un ordre international libéral, le OIL.
D’autres se sont demandé s’il serait possible de faire un audit des coûts et des bénéfices de l’hégémonie de l’aigle qui veut pas être audité. Parce que certains croyaient qu’un tel audit (qui comparerait les bénéfices économiques d’une interdépendance contre les dépenses de la présence militaire requise dans cette zone du globe pour assurer cette logistique) démontrerait qu’il serait mieux de tout faire localement et de foutre la paix au monde, comme avec la Grande-Bretagne et l’Inde au début du XXème siècle. Mais pas touche à mes axiomes, la liberté ne serait pas la liberté si elle ne pouvait pas servir à asservir la liberté des autres. Et cette liberté, c’est le droit divin liquide, et mes rémoras aiment mieux quand il coule bien collectivement dans leurs voûtes que dans le Bien collectif. Je suis à leur image et il sont à la mienne. Nous sommes l’abysse l’un de l’autre.
Ainsi, certains se sont mis à se rendre compte que tous les Empires tombaient parce que c’était insoutenable. On pourrait penser que l’aigle plus puissant que tout Empire aurait saisi la logique de la chose. Non, car c’était à ma logique qu’il répondait et ma logique est celle qui reste quand les empires tombent et elle est celle qui leur permet de revenir. Je suis l’usine à empire. Ainsi, l’aigle impérial s’est mis à perdre des plumes à vouloir entretenir une politique extérieure impériale, ce qui se traduisait par une baisse de sa puissance économique et par conséquent ses capacités géopolitiques. Pas question de céder une once de pouvoir. Pas à d’autres chimères en tout cas. À des corporatitans ou d’autres entités privées, ça il n’y a pas de problèmes. L’aigle devait rester l’hégémon, quitte à se saigner, pour soutenir mon innervationisme.
D’autres ont cru que la stratégie de prédominance devait mourir de sa belle mort comme la Congélation de Werro, étant une stratégie adaptée à ce cas en particulier et n’étant pas nécessairement un axiome intemporel. Or, les rémoras qui se sont croqué une part dans le monde du jeu des chimères à somme nulle n’allaient pas faire tomber l’axiomatique du dieu qui leur a tout permis. Cependant, politiquement, tout est relatif. La perte de l’ours à la serpe et au marteau engendrait un monde unipolaire qui impliquait l’émergence de nouveaux pôles (sûrement l’aigle naguère nazi ou le faisan-ninja) pour jouer le rôle de double-check aux décisions unilatérales de l’aigle unique. Or, sans un épouvantail aussi terrible que l’ursidé soviet (qui était plus Winnie l’ourson que Papa ours en câlisse que son bol de gruau soit vide), le coût économique et politique interne pour un National Security State (chimère de sécurité nationale) serait insoutenable et personne d’autre n’en paierait le prix, surtout pas les rémoras eux-mêmes. Même les poisson$-poisson$, qui voyaient bien que la Congélation de Werro était derrière eux, se demandaient pourquoi les dépenses en sécurité demeuraient si élevées. Voilà pourquoi tous les empires tombent : aucune chimère nationale ne peut soutenir seule le poids de l’unipolarité. Je suis le seul qui le peut, le fait et le fera selon vos bons souhaits. Profitera bien qui profitera le dernier. C’est pourquoi l’aigle axiomatique s’est accroché à son axiomatique car c’est axiomatique qu’elle soit condamnée à diriger, alors il est axiomatique que ses axiomes soient axiomatiques (je sais, c’est circulaire, mais je suis moi-même circulaire et c’est à cause de moi que vous feuilletez davantage des circulaires que des livres d’histoire ou de philosophie alors circulez !) ; c’est dans son intérêt autant idéologiquement, économiquement que stratégiquement. Même que l’aigle narcissique se croyait hyperexceptionnel au point de devoir façonner un ordre mondial qui devait transcender les inévitables aléas de la politique mondiale : guerre, instabilité, rivalité entre grandes puissances, multipolarité et balances de pouvoirs. Or, pour transcender tout ça, c’est moi qu’il faut transcender, mais c’est moi qui vous ai transcendés. C’est à mon image que l’aigle tente de façonner le monde.
Les plus réalistes étaient plus tempérés. Ils se rendaient compte que l’aigle anxieux s’infligeait lui-même toute l’insécurité qu’il pouvait ressentir, de sa propre initiative. Continuer à suivre la stratégie de prépondérance ne pouvait que rendre l’aigle trop puissant pour son propre bien plus faible. Heureusement pour moi, les poisson$-poisson$ écoutent seulement les réalistes quand ils ont tort et quand ils sont cohérents.
L’éclosion du G20
L’éclosion du G20 en 1999 a marqué le début de la dissolution de la puissance du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni). Cette puissance étant fondée essentiellement sur le volume de droit divin liquide, le gras volatile s’est rendu compte que les autres chimères profitaient autant que lui de ma déterritorialisation. Il a dû reconnaître que même s’il était le plus fort, il n’était plus l’hyperpuissance. C’était moi, sans compromis. Or, puisque je suis le fondement de la puissance, l’aigle déplumé n’allait pas me liquider. Il m’a toujours aimé davantage que ses propres œufs. Ainsi, vous avez cru être arrivé à la fin de l’Histoire, mais non, c’est toujours le même bon vieux Conte de Comptes.
Les attentes du centre des échanges mondiaux (2001-2008)
C’est ici qui l’histoire a repris son cours avec deux avions dans deux tours. Mon homologue Werro s’ennuyait et une harmonie mondiale allait à l’encontre de sa puissance. Du coup, il a un peu ébranlé ma petite paix, mais c’est de bonne guerre : c’est toujours payant pour moi et j’avais de grandes attentes.
Ces attentats ont été une occasion de ressouder les relations entre l’aigle blessé et ses alliés désolés. L’OTAN, comme l’impérialisme de l’aigle impérial, était de nouveau légitime. Il était temps de faire croître le noyau fonctionnel de la mondialisation en intégrant les non-intégrés. Désormais, l’ONU endossait la chimère aux deux tours manquantes et ainsi, la menace terroriste, entrainée par la CIA, est devenue l’ennemi public numéro 1. Étant donné l’urgence de la situation, le dicton de Clinton qui aime les cigares aux clitos « multilatéral quand on peut, unilatéral quand on doit » s’est inversé avec BB en « unilatéral quand on peut, multilatéral quand on doit ». Ceci a entrainé trois effets :
- La position de légitime défense de l’aigle détouré, sous l’approbation du droit international, a levé toutes les barricades sur les moyens mis en œuvre pour éliminer le danger, mais surtout pour se venger.
- Les obstacles qui s’étaient érigés contre ses politiques activistes à l’étranger pour assurer son hégémonie, celles-ci souffrant d’un manque de légitimité depuis la chute de l’ours à la serpe et au marteau, tombaient comme des tours.
- Cette nouvelle vulnérabilité de l’aigle qui se croyait invulnérable a créé un ralliement interne, une unicité qui lui manquait depuis un moment.
La mission de l’aigle qui représente le bien contre le mal était plus claire que jamais : il combattait pour Dieu et la liberté puis la victoire de cette nouvelle croisade, mot que l’Islam n’a pas digéré, représentait la survie même de l’humanité. Or, je demeure la plus grande menace pour l’humanité et je n’ai pas fini de vous le prouver car je vais continuer à financer des bains de sang par l’intermédiaire de Werro, de gré ou de force.
En ce qui concerne le golem d’argile, l’intégration de ses chimères nationales a été plus réussie que ce que prédisaient les réalistes et les néo-réalistes. En plus de fonder l’Union Économique et Monétaire (UEM), qui a permis de fonder une nouvelle devise de droit divin liquide (l’euro), il a réussi à réaliser une politique étrangère commune, à gérer des crises et même à s’élargir en englobant d’autres chimères nationales, dont des communistes.
La chimère qui a le plus profité de l’occasion est le panda aux nunchakus de bambou. À cette époque, le panda reconnaissait l’hégémonie de l’aigle qui avait des avions de plomb dans les ailes comme étant la puissance qui appliquait la pression stratégique la plus forte sur lui. Cependant, il a eu la clairvoyance de constater que de s’allier à lui était vital pour assurer ces deux principales préoccupations : sa prospérité économique et sa stabilité sociale (ce dernier découle du premier qui découle de moi). Heureusement pour lui, l’aigle qui n’a jamais assez d’alliés voyait la situation du même œil, considérant dans ses intérêts d’entretenir de bonnes relations avec le panda clairvoyant. Évidemment, tout n’était pas rose, il y avait des frictions sur les taux de change de monnaies, la propriété intellectuelle et le commerce du textile. Pour le panda, le plus important était qu’il fallait que l’aigle qui a toujours trop d’ennemis ne le voie pas comme une menace, chose qu’il escomptait devenir peut-être plus tard si ça adonne.
Le panda à la vision perçante se rendait bien compte que d’un côté, la multipolarité lui serait profitable, et de l’autre, qu’elle effriterait la puissance de l’aigle encore unipolaire. Or, pour l’heure, le panda devait rester doux : l’aigle rugueux était encore bien trop puissant et en dépit de tous ses problèmes, ses hard powers continuaient d’augmenter, ce qui lui permettait de mordre s’il se croyait menacé d’une façon ou d’une autre. Il avait établi en Asie Centrale des pied-à-terre autant économiques que politique ou militaire et avait consolidé sa présence militaire dans l’Asie du Sud-est, dans le Golfe Persique et dans la péninsule arabique. L’avantage pour le panda de voir l’aigle bien trop occupé s’occuper du Moyen-Orient était que cette région était politiquement instable et que toutes perturbations dans ce coin du globe affecteraient négativement la volaille qui court comme une poule pas de tête, ce qui relativement l’avantagerait. Je vous avais dit que vous voyiez mon jeu comme un jeu de somme nulle ? En effet, la somme de vos dogmes est nulle.
En 2003, l’aigle bedonnant à décidé d’aller à l’encontre du conseil de sécurité de l’ONU et d’attaquer la perdrix pétrolière perdue à Bagdad, le but étant de neutraliser les chimères voyoutes qui pourraient être tentées de fournir logistiquement des terroristes et de donner un exemple concret de ce qu’il en coûte de s’en prendre à l’aigle hégémonique. La supposée possession d’armes de destruction massives, les liens avec les terroristes, les atteintes aux droits de l’homme et la propagation de la démocratie ont été les arguments clés pour justifier son intervention. C’était comme avec le Kosovo en 1999 ; or cette fois aucun allié n’était d’accord, même le coq à baguette et l’aigle naguère nazi. Même l’ancien président Gore déplorait la décision, stipulant qu’à son époque, la dinde libérale se soumettait à la loi, tandis qu’à cette heure, le volatile étoilé se soumettait seulement au pouvoir discrétionnaire de son président. La Doctrine Monroe revenait en force. Or, cette décision entérina ce que les poisson$-poisson$ du bocal américain croyaient à propos d’eux-mêmes, c’est-à-dire qu’ils étaient un peuple élu par Dieu pour sauver le monde (ce qui était aussi l’argument des moudjahidines pour lancer des avions dans le WTC). Pourtant, Dieu est mort et c’est moi qui l’ai mangé.
Quand même, en ce qui me concerne, tandis que l’aigle bedonnant à tête blanche se perdait dans une croisade qui le drainait de son droit divin liquide en tentant futilement d’instaurer la démocratie dans des pays qui n’en voulaient pas (ou pas selon les critères de l’aigle plus oligarchique que démocratique), les chimères émergentes ont pu se croquer une part de l’économie mondiale grâce à des taux de croissance rapide grâce à ma bonne grâce. En particulier le panda armé de nunchaku en bambou.
Ce que le panda observateur observa, c’est que pour la première fois, les soft powers de la volaille entêtée s’effritaient comme un biscuit chinois trop sec avec une prophétie bidon. Aucune chimère n’était d’accord avec l’aigle bidon, mais, comme pour le panda, son affaiblissement impliquait une augmentation relative de leur propre puissance, alors personne ne s’est opposé à sa croisade bidon hormis pour la forme. De toute façon, en dépit de ce différend, toutes les chimères nationales continuent à endosser la même idéologie et à entretenir les mêmes intérêts stratégiques.
Les points de friction possibles entre le panda doux comme un nounours et l’aigle plus en crisse que jamais sont évidemment le programme nucléaire de la pie bavarde du nord en guerre contre son sud et la pirolle taïwanaise. Il y aurait pu avoir le faisan-ninja, allié de l’aigle pas ninja du tout, qui se serait retourné contre le panda, mais un conflit entre les deux chimères asiatiques n’aurait comme conséquence que de déstabiliser l’Asie et c’est à l’avantage de personne, pas même l’aigle déstabilisant.
En ce qui concerne la pie bavarde du nord en guerre avec son sud, même le panda armé de nunchakus dissuasifs a tenté de la convaincre d’abandonner son programme nucléaire, chose que la pie a refusée obstinément. Or, il était contre l’idée de lui imposer des sanctions, mais disons que le panda chie dans ses shorts à l’idée que l’aigle impatient en ait sa claque et décide de sévir, ce qui causerait inévitablement des tensions entre les deux chimères surpuissantes.
Et concernant le poupon panda insulaire, rien n’est plus incertain. Les séparatistes, très certainement soutenus par l’aigle crosseur, tentent de promouvoir l’indépendance, ce qui pourrait entrainer un conflit, peut-être même un orgasme de Werro. Ce qui choque le panda armé de nunchakus continentaux, c’est que pour lui, le dossier de son poupon est du domaine de la politique intérieure, pas extérieure. Alors d’y voir sans cesse l’aigle voler comme un vautour au-dessus de l’île lui donne l’impression d’être humilié dans sa souveraineté. Pourtant, s’il y a quelque chose qui tourne autour de vous en vous humiliant et en réduisant votre souveraineté, c’est bien moi, le requin-pharaon qui rôde dans les liquidités autant financières que neurologiques.
Dans tout ça, le wilsonisme en prenait pour son rhume. Tandis que le golem de chimères avait toujours été le premier pilier de la coopération multilatérale sous une loi internationale, l’aigle unilatéral quand ça lui plaît penchait désormais plutôt vers l’autre pilier, c’est-à-dire l’imposition de la démocratie et du marché sous menace militaire à peine voilée, mesure que le golem avant d’être golem imposait au monde à l’époque où l’aigle le critiquait d’agir aussi unilatéralement. De toute manière, l’unilatéralisme est une conséquence logique de la souveraineté, ce principe qui fonde les Léviathans, même s’il mène à l’impérialisme qui est en contradiction avec les fondements de l’aigle schizophrène. Si la contradiction ne tue pas les idées, c’est parce que les poisson$-poisson$ confondent cohérence et vérité. La vérité, c’est que l’aigle n’est rien sans ses alliés, peu importe la grammaire utilisée. Heureusement, seule la mienne compte dans le Conte de Comptes.
Tous ces remous politiques ont également secoué le golem de moins en moins en argile. Aux yeux des autres chimères, il semblait trop divisé pour être un corps sans organe digne de ce nom pour deux raisons. D’un côté, le manque de consensus en ce qui concerne les mesures à prendre avec l’orgasme irakien de Werro et de l’autre, l’échec pour établir une Constitution commune en 2005 à cause des référendums français et néerlandais. Or, ces deux facteurs ont été oubliés. Premièrement, le désaccord pour la guerre n’en était un que sur le plan politique ; de son côté, la population de tout le continent était majoritairement contre. Deuxièmement, le Traité de Lisbonne a remplacé sa Constitution, même si un traité est international et une constitution, nationale ; ce qui ouvre des portes légales pour une contestation. C’est pourquoi, même si le golem craquelé est un succès d’intégration économique, son intégration politique reste à peaufiner. La création de sa politique monétaire ne s’est pas orchestrée avec la création d’une authentique gouvernance de la zone euro, ce qui laisse le champ libre à celle de la Banque Centrale d’Europe ; moi, tant que ça roule avec de l’argent, ça me va. Or, la politique est subordonnée à l’économie, alors on peut encore parler d’intégration profonde, ou de deep throat.
Ceci étant dit, rien n’est joué. Voici les trois enjeux :
- Dans sa dimension intérieure : soit le golem de chimères argileuses approfondira son intégration et deviendra une réelle communauté politique, avec son système politique et ses valeurs communes, soit elle demeurera une simple zone de libre-échange. Dans les deux cas, c’est moi qui gagne.
- Dans sa dimension extérieure : son rôle actif dans la politique mondiale pourrait permettre de façonner un monde plus multipolaire, mais il pourrait tout aussi bien faire échouer cette entreprise s’il ne réussit pas à transformer sa puissance économique en poids politique, ou autrement dit, métamorphoser ses soft powers en hard powers. Dans les deux cas, c’est moi qui gagne.
- Encore extérieurement, même si le golem exemplaire est la forme la plus accomplie d’intégration et de coopération entre chimères nationales, et même s’il a déjà une certaine expertise dans la régulation du plus gros marché de l’Aquarium, et même s’il a démontré que les relations internationales peuvent être plus civilisées que de simples relations de puissance dans l’état de nature, si son intégration politique échoue, ça va démontrer que justement, l’état de nature est inévitable. Dans ce cas, son intégration se résumerait à une intégration régionale. Dans tous les cas, c’est moi qui gagne.
Votre crise de mes subprimes (2008-2010)
C’est ici que je me suis débarrassé de l’aigle bedonnant à tête blanche pour de bon. Par l’irresponsabilité du domaine de la finance américaine, qui tissait des relations partout, j’ai pu me libérer du dernier bocal qui me contraignait dans mon hégémonie dynastique. J’ai pu m’élever à un niveau de puissance qu’aucun démon, et encore moins d’États ou de royaumes, n’avait même pu s’imaginer dans ses rêves les plus orgiaques. Ça a été un jeu d’enfant.
Les causes formelles de ma liberté formelle
Là, le poulet quasi désossé a pensé que cet espace sans limites était pour lui une aubaine. Ce ne l’était que pour moi, mais tous les poisson$-poisson$ ont mordu à l’appât. Alors l’aigle a fondu sur le piège, même si ses fondations étaient comme des sables mouvants : déséquilibres extérieurs structurels, politique monétaire et fiscale nécrophage issues du Consensus de Washington et une immunité garantie par le statut de sa monnaie comme devise de transactions et de réserves. Ces trois sables mouvants sont entrés en synergie et ont engendré des cycles cannibales.
Le premier cannibacycle était le déficit croissant du commerce extérieur de la volaille. Il s’auto-canibalisait car la délocalisation des entreprises faisait en sorte que les industries américaines produisaient moins de biens exportables, et cela a nourri la conjecture menant les poisson$-poisson$ à ne plus avoir les moyens d’acheter de la qualité locale, les forçant à acheter de la quantité asiatique.
Le deuxième cannibacyle était l’excès d’épargne de plusieurs chimères nationales. En indexant leur devise (sous-évaluée) sur celle de la dinde, elles ont pu accumuler des réserves sous forme de bons du Trésor sans sacrifier la flexibilité de leur devise pour se prémunir de l’inflation. Or, toutes ces épargnes sont retournées chez la volaille volatile et mes rémoras ont vu la vie en rose. Le crédit à la consommation a augmenté, faisant augmenter les importations. Le crédit à l’immobilier a aussi augmenté et ils ont prêté du droit divin liquide à n’importe qui n’importe comment.
Dans cet espace de « non-régulation », la bulle a gonflé et les deux premiers canibacycles ont servi comme détonateur pour tout faire sauter. Et là, mes pauvres petits rémoras ont prié à genoux pour que leur chimère les sauve de leur dérégulation. Et le Léviathan aviaire a dit « Oui » car je lui ai ordonné. Quand je demande, on m’offre.
Le troisième cannibacycle était soutenu par le statut du dollar américain comme monnaie de réserve et de transactions mondiales. Au départ, ça a sauvé le poulet ; n’importe quelle autre chimère qui aurait causé un tel foutoir aurait subi des sanctions. Preuve que je suis le fondement de la puissance, pas qu’un simple attribut accidentel. Or, ça a quand même ouvert la porte à la critique. Le gouverneur de la Banque de Chine a même réclamé un accroissement du rôle des DTS (Droits de Titrages Spéciaux : valeur fixée par le FMI selon l’or et d’autres devises en dollars américains) dans la gestion des réserves mondiales par le FMI. Quelques jours plus tard, le sommet du G20 adoptait cette proposition.
Ce n’était pas assez pour ébranler le dollar, mais ça a sonné des alarmes. Le panda aux nunchakus de bambou évoquait pour la première fois qu’il pouvait exister autre chose que l’impérialisme économique de la volaille étoilée. Moi, tant que ça reste du kyurensiiisme, je jouis. D’ailleurs, le premier projet de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est : Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Viêt Nam, Laos, Birmanie, Cambodge) + 3 (Chine, Japon, Corée) était de nature monétaire : un fonds de réserve de change alimenté surtout par le panda alternatif et le faisan-ninja. Contrairement à la fois en 97, l’aigle économique n’a pas essayé de torpiller ce nouveau « fonds monétaire asiatique ». Et cette nouvelle poussée de puissance chez les chimères orientales leur a permis de produire plus et d’exporter plus vers les chimères occidentales, ce qui nous ramène au premier cannibacycle.
Mais ultimement, aucun autre marché financier ne pouvait encore se mesurer à celui de l’aigle libéral. En ce qui me concerne, mon industrie va toujours en s’améliorant, tant que vous vénérez ce qui n’existe pas au détriment de ce qui existe.
Même l’élection d’un président plus intellectuel comme Obama en 2009 ne pouvait renverser la vapeur. Même recoudre les relations avec l’ourss n’y changerait rien. Il n’y a pas assez de mandats dans une vie de mortel pour dénouer tous les nœuds coulants de votre société. Ma logique simpliste est plus puissante que toutes vos abstractions. Stigmatisez l’unilatéralisme comme vous voulez, mais il est consubstantiel à ma toute-puissance. Racommodez l’islam et l’Occident comme vous voulez, ça ne m’empêche pas d’être le tisserand de votre tissu social. Regardez-moi ce beau torchon, bravo de me laisser faire avec autant de facilité. Plus aucun pays n’est autonome, plus aucun citoyen n’est autonome, et personne ne prend soin de personne car ce n’est pas profitable.
L’Islam peut bien rager contre l’Occident : depuis des siècles qu’il le pille au lieu de l’aider à se moderniser. Et quand il aide à la modernisation, il faut payer car même la grâce n’est pas gratuite dans l’Aquarium du kyurensiiisme. Or, puisque mes rémoras ne sont généralement pas ceux qui se battent en première ligne, il est plus profitable de profiter de la guerre que de réparer les pots cassés. Or, l’idéal est de casser les pots, vendre la réparation, et recasser les pots. Répéter les étapes jusqu’à ce que la victime voit le pot aux roses. Justement, la panthère coiffée comme un ayatollah qui rêve d’armes nucléaires a vu le pot aux roses. Habituée aux sanctions depuis 1979, elle ne se gêne plus pour dire qu’elle souhaite faire de ses rêves une réalité. Sinon, la perruche à deux têtes (l’une israélite, l’autre palestinienne) continue de se picorer elle-même, divisant les autres chimères à savoir quelle tête a raison. Et la division est l’opération arithmétique préférée de l’aigle diviseur : les divisions entre chiites et sunnites dans le Moyen-Orient permettent de jouer sur les antagonismes pour financer le côté le plus loyal selon la chimère en jeu. Comme pour faire plaisir à l’aigle reconstructeur en mimant ses intérêts, le bouledogue buveur de thé et le coq à baguette ont exigé des livraisons d’armes aux rebelles syriens, juste pour montrer qu’ils étaient encore des puissances qu’il faut écouter lors de conflits internationaux. Plus ça change, plus c’est pareil.
C’est ici qu’Obama le kyurensiiite inconscient de son kyurensiiisme a fait deux bons coups : ne pas se mettre encore plus à dos la panthère pas nucléaire avec davantage de sanctions et ne pas continuer le cirque de Werro avec la perdrix pétrolière perdue à Bagdad pour se concentrer sur celui avec le léopard sur l’opium (même si cet orgasme de Werro n’a pas très bien terminé finalement). L’aigle a compris qu’Al-Qaïda était un danger pour sa sécurité et aussi celle des autres chimères puis qu’il valait mieux focaliser là-dessus que sur mon projet de modernisation et de démocratisation. Sauf que l’aigle n’avait plus les reins assez solides pour tenir le projet tout seul et les autres chimères en danger rechignaient à payer leur part. Et moi je me bidonne parce que personne ne se rend compte que ce serait moins de labeur construire que détruire. Et quoi que vous construisiez, quoi que vous détruisiez, c’est autant en mon honneur qu’en mon horreur.
L’émergeance du panda aux nunchakus de bambou
C’est ici que revient en force le panda aux nunchakus de bambou. Tout ce beau droit divin liquide allait maintenant se déterritorialiser du domaine économique pour servir sur le plan politique. Même s’il n’est pas du genre à vouloir convertir le monde à ses conceptions, le panda s’est converti au kyurensiiisme. Alors, comme un bon rémora, il a tout fait pour essayer de ressembler le plus possible à mon agent privilégié, cette grosse dinde armée jusqu’aux dents qu’elle n’a pas. C’est elle qui est une de mes dents et c’est ma mâchoire qui vous broie depuis bien avant les balbutiements de la mondialisation de la Renaissance (la mienne). Pour en revenir au panda, ça reste qu’un panda, c’est gros, mais c’est moelleux. Or, avec mon endoctrinement financier, il se durcit. Même au conseil de sécurité du G20, il grogne un peu plus fort, il veut être un acteur mondial et être plus central. Le panda veut être un ours polaire.
Mais encore, le panda polaire qui a pas l’air d’un toutou ne veut pas pour autant jouer la police morale comme la poule déplumée. Il ne veut pas sanctionner la panthère coiffée comme un ayatollah, même si elle s’entête avec son programme nucléaire. Le panda sait ce qu’est subir des sanctions et ne veut pas frapper avec ses nunchakus en or sur un allié potentiel.
Sur le plan de l’écologie, le panda ne veut pas se faire dire quoi faire, mais fait semblant comme tout le monde que ça le concerne, pour ne pas dire le consterne. Comme chez tout le monde, ce sont les moins bien nantis de sa nation qui en souffriront, pas ses rémoras qui profitent du Conte de Comptes. C’est pareil partout, je possède l’Aquarium comme votre conscience est possédée par votre identité. Ils se disent communistes, mais je vous assure qu’ils sont kyurensiiites.
C’est ainsi que le panda va continuer sa stratégie d’émergence pacifiste. Il va faire comme s’il était une chimère comme les autres, mais son poids relatif fera en sorte que ce sera elle l’éléphant dans la pièce. Dans le cas où toutes ces bêtes se mettaient à caqueter dans cette même salle, c’est le panda qui tranchera. Sauf que ça reste un panda, si les autres chimères grognent, il s’adaptera. Un panda, c’est comme un autiste, ça veut juste être aimé comme il est.
D’ailleurs, dans ce registre, le panda communiste ne veut pas être démocratique. Le massacre de Tiananmen (1989) en est la preuve, ce qui consterne beaucoup l’aigle démocratique, encore aujourd’hui, lui qui croyait que le développement économique du panda allait le convertir à la démocratie. Or, la démocratie est le cauchemar du PCC (Parti Communiste Chinois). En conséquent, le fait qu’autoritarisme et marché se conjuguent mieux que n’importe quel verbe en français (tout se conjugue mieux que les verbes en français) sape la théorie libérale de l’aigle qui croyait que « libéral » égal « richesse ». Au point où les experts songent à rebaptiser le Consensus de Washington pour le Consensus de Pékin, dans le sens où il est peut-être possible qu’une autocratie avec un seul parti tyrannique puisse se montrer plus apte à prendre les rênes du OIL qu’une démocratie. Pour l’aigle ébranlé idéologiquement, cette divergence politique sera le prétexte pour toute forme d’agression.
Sa jalousie sera aussi un prétexte occulte. Parce que les trois piliers de la puissance de l’aigle tripilier, c’est-à-dire sa suprématie économique, militaire et axiomatique, sont devenus moins hauts depuis que le panda s’érige comme un phallus surpuissant sur les trois mêmes piliers. L’aigle jaloux veut rester mon agent, il ne veut pas que le panda prenne sa place à mes pieds qu’il aime tant lécher. Alors toutes ses manigances consisteront à en faire un allié de taille soumis à mes dictats tout en s’assurant de garder sa place privilégiée à mes pieds.
La croissance économique du panda est du jamais vu. Même moi je suis impressionné. Entre 2003 et 2010, son PIB a passé de huit fois inférieur à celui de l’aigle qui produit des brutes intérieures à trois fois. Or, si on le calcule par poisson$-poisson$, le panda aux nunchakus dorés dépasse l’aigle trop bedonnant. Ainsi, en 2012 il est devenu la plus grande puissance commerciale, il est le plus gros détenteur de bons du Trésor américain et il se démarque dans les nouvelles technologies de pointe. En Afrique, dans les Caraïbes, en Amérique du Sud et en Asie, ses importations et ses prêts rappellent à tout le monde que le panda est là. Il a même dépassé le faisan-ninja comme pôle continental. Et tout ça au détriment de l’aigle déprimé. Et tout ça pacifiquement. Depuis l’entrée du panda dans l’OMC, le déficit commercial de l’aigle déficitaire continue de se creuser et les pertes d’emplois suivent le déficit. Certains stipulent que le panda triche comme un prédateur contre une proie. Il déprécie artificiellement sa monnaie pour aider ses exportations, octroie des prêts et des subventions étatiques à ses corporatitans, refuse de laisser partir les avantages que l’OMC leur a attribués tandis qu’il était considéré « pays en développement », investissements étrangers grâce à ses corporatitans, obligation aux corporatitans étrangers établis sur son territoire de partager leurs secrets industriels et l’usage d’espionnage industriel et de piratage informatique. Or, le panda n’a fait que suivre à la lettre le Conte de Comptes de l’aigle prédateur ; l’un et l’autre auraient fait la même chose dans la position de l’autre.
Ensuite, après ce que le panda a nommé le « siècle de l’humiliation », ses dépenses militaires ont explosé. Même si c’est encore loin de celles de l’aigle militariste, ses missiles balistiques pourraient faire concurrence aux porte-avions de l’aigle qui porte des porte-avions. Il pourrait décider, du jour au lendemain, que les eaux autour de Taiwan et de la mer de Chine seraient libérées de la présence américaine. Ils y ont même déclaré leur « souveraineté absolue ». Le panda n’a plus des nunchakus, mais bien des armes balistiques.
Et pourtant, la poule mouillée étoilée n’ose pas se montrer trop frontale avec le panda difficilement contournable. C’est pourquoi ils vont se retrouver en 69 (pas l’année, la position sexuelle) : l’aigle va considérer le panda comme une force dictatoriale, chez qui il peut quand même faire du commerce, et le panda va accepter ces entrées d’argent, même s’il sait que jamais son partenaire sexuel reconnaîtra la légitimité de son système politique. Si un décide de croquer, l’autre aura la verge de l’autre dans la bouche pour croquer à son tour. Ainsi, l’aigle sucé/suçant fonde son action sur deux stratégies :
- Un endiguement qui a débuté dans les années 90. Du point de vue stratégique, des centaines d’armes nucléaires entourent l’enclos du panda endigué, ce qui calme ses ardeurs. Il est donc question de suspicion, de confrontation et de compétition indirectes. Même qu’en 1992, l’aigle militaire a vendu des armes à Taiwan juste pour faire chier le panda qui cherche a reprendre son île. Puis, en 1995-1996, l’aigle bâtard a empêché le panda d’y interdire la démocratie. C’est aussi dans le cadre de cette stratégie que l’aigle endiguant a resserré ses liens avec la vache sacrée tigrée et a tout fait pour dissuader le panda de ne pas trop se rapprocher de l’autre ursidé.
- Un engagement qui a débuté dans les mêmes années. Ici, il est question de rapprochement, de dialogue et de coopération ouverts. D’abord, l’aigle endoctrinant a tout fait pour guider le panda dans le sens de ses propres intérêts. Les deux chimères ont avantage à vivre dans une Asie stable et sûre. L’aigle a même fermé les yeux sur les violations des droits de l’homme commises par le panda tyrannique. Il va même jusqu’à demander à la pirolle de Taiwan de ne pas provoquer inutilement le panda qui le convoite.
L’aigle bipolaire a toujours été aussi ambivalent avec le panda multipolaire. Même avant le Deuxième Orgasme Mondial de Werro, l’aigle qui ne se mêlait pas de ses affaires aidait la faction économique du panda au détriment de la militaire. Cette ambiguïté oscille entre un enthousiasme aveugle et un renforcement de la marine.
De son côté, le panda dynastique n’a jamais oublié le conseil de Deng Xiaoping : ne pas provoquer l’aigle qui décline et attendre son heure en cachant ses atouts.
Le retour de l’autre urssidé
Ici aussi il y a retour en force d’une chimère poilue, qui pourtant s’était totalement convertie au kyurensiiisme. « En force », c’est vite dit. Même s’il fait partie du nouveau BRICS, l’ourss n’a pas le même potentiel économique que les autres membres. Il n’est pas émergent, il est ré-émergent ; un genre de mort-vivant sortit du sol du cimetière en dansant Thriller, mais tout ce qu’il a comme ressources c’est le pétrole de ses sous-sols, ou pour faire une image nécrophage : le jus de sa propre décomposition. Et politiquement, il ne peut pas trop s’en servir comme levier parce qu’il doit vendre à tout prix, il est en position de dépendance croisée, c’est comme se crosser en X avec une autre chimère. Viendra bien qui viendra le dernier. Côté militaire, il ne lui reste qu’une puissance résiduelle périphérique. Du vieux stock datant de la guerre froide, ça n’a pas de poids aux yeux de l’aigle qui commence à avoir besoin de lunettes ; par chance il reste à l’ours son arsenal nucléaire, ça l’aigle le voit. Oh oui, les poisson$-poisson$ obéissent toujours à ceux qui peuvent les oblitérer arbitrairement. Sinon, pas grand monde veut être ami avec un zombie, et ses soft powers ont autant d’impact sur le monde qu’un concours de coloriage pour enfants de la maternelle. Or, en dépit de sa faiblesse relative, l’ours zombie a pu envahir impunément la Géorgie en 2008 pour montrer à l’aigle débordé qu’il ne pouvait pas être partout à la fois, contrairement à moi.
Pour sa part, le golem de chimères (vous devriez voir ce que ça donne vingt-sept animaux qui tentent de se tenir ensemble pour former un corps, c’est un cirque grandiose) se demande comment traiter l’ours zombie : comme lors de la Congélation de Werro ou comme un copain commerçant ? Quoi qu’il en soit, l’ours putréfié gagne quand même le titre de pôle dans mon monde multipolaire. Un panda polaire qui a pas l’air vivant avec un marteau qui ne cogne pas et une serpe qui ne coupe pas. Les images sont gratuites, profitez-en.
Les autres chimères multipolaires qui n’ont pas l’air polaires
Évidemment, la vache sacrée tigrée et le jaguar de carnaval font la fête de Rio à New Dehli. Et comme dans une fiesta : dans l’ordre mondial, plus il y a de pôles, plus ça dérape. Ça danse au rythme du profit, ça boit, ça fume, ça sniffe, ça vomit partout, la musique est trop forte, ça casse des fenêtres et ça fourre partout. Ce chaos est ce qui permet, malgré tout, à ma bonne vieille dinde de l’inaction de disgrâce de rester le pôle polarisant. Les autres chimères peuvent bien s’entendre dans un mosh pit, l’aigle irascible peut encore donner des coups de pattes et d’ailes aux autres. Chaque chimère peut gouverner sa partie du plancher de danse, la salle reste à l’aigle bedonnant. Et c’est à moi qu’il paie son hypothèque.
Le jaguar est mignon, comme n’importe quel félin. Il veut être un gentil négociateur, un médiateur copain copains. Pour l’heure, il se permet des échanges avec le panda dans leurs devises à eux, mais la devise de l’aigle c’est de protéger sa devise en s’assurant qu’elle soit la devise des autres. Or, toutes vos devises sont ma devise : l’argent rend libre.
La vache sacrée tigrée, pour sa part, s’inquiète un peu de la place du panda dans le mosh pit. Être allié au propriétaire de la salle, tout en étant allié aussi au panda, est la meilleure option pour une chimère qui ne veut pas être touchée.
Sinon, les autres chimères polaires n’ont pas l’air de chimère polaires alors je les traite comme des chimères négligeables. Il y a aussi les corporatitans, mais eux aussi sont négligeables à côté de mon hyperpuissance. Or, ce sont souvent les négligeables qui causent le plus de remous, mais ça, vous vous en balancez. Votre cognition même vous force à négliger.
Pour leur part, les chimères rattachées qui essaient de constituer un corps sans organes ne veulent pas être vues comme des puissances. Le traumatisme du Deuxième Orgasme Mondial de Werro fait en sorte que l’idée même de puissance les fait débander. Fini le hard power, que du soft power. Alors elles suivent le plus hard, même quand il essaie de les darder par-derrière. Finalement, elles sont comme des soldats qui se font dire par l’autorité de mettre à mort un peuple. Là où Werro frappe, Mortuus se délecte presqu’OTAN. Au final, leur seul désir est de forniquer dans une commune internationale régie par le droit international. Or, c’est déjà le cas : votre commune commune est encadrée par mon droit divin liquide. Tous vos traités n’y changeront rien. Le plus drôle, c’est qu’aucune chimère veut céder sa souveraineté à ce corps sans organes, cherchant vainement quelque chose qui dépasse la notion de souveraineté, mais aucune ne veut non plus se défaire de ce golem animal désarticulé qui tente de se montrer comme la plus grande puissance morale du monde. La puissance n’a rien de moral, elle est ce qui permet de transgresser la morale. Malheureusement pour Quasieuropodo, qui n’est pas assez capable de concilier les besoins de ses parties avec ceux de son tout, les autres chimères polaires vont tranquillement l’ignorer jusqu’à ce qu’il comprenne où se trouve sa place : à mes pieds, ma queue dans sa bouche. Pendant ce temps, il ne se rend pas compte que d’avoir cru que la puissance de son tout dépendait de la perte de puissance de ses parties était une sottise. Qu’il reste à genoux alors et qu’il avale !
Les problèmes globaux de mon innervationisme
Ma croissance infinie au prix de vos ressources finies avait causé deux cancers à éradiquer : réguler la finance pour sortir de votre crise chimérique et réguler vos désirs pour sortir de votre crise réelle. Vous n’êtes pas de bons régulateurs, vous régulez mal les autres et vous ne vous régulez pas vous-même. Vous êtes de bons poisson$-poisson$.
La crise chimérique n’existe que par l’existence de la City et de Wall Street, mais ainsi coule le kyurensiiisme de génération en génération. Malheureusement pour l’aigle obèse morbide, le panda polaire s’accommode mieux que lui à cette économie de Far West.
En ce qui concerne la crise réelle, puisque les kyurensiiites inconscients de leur kyurensiiisme m’aiment davantage que leurs propres enfants, ce n’est pas demain la veille que vous allez prendre soin de votre nature. Vous allez continuer à traiter votre nature comme vous l’ordonnent mes impératifs et mes devises : mieux vaut un cancer tu as que deux mondes meilleurs tu auras. Les pénuries vont engendrer une diminution de l’offre, les effets des polluants vont augmenter la demande de médicaments et de soins, les énergies non renouvelables vont se raréfier, les conditions de vie qui vont diminuer vont augmenter la valeur des conditions de vie opulentes : ainsi mon profit sera toujours au rendez-vous.
L’onde de choc de quelque chose qui n’existe pas
La réduction du crédit et des échanges a créé une onde de choc dans toutes les économies du monde, en passant par les mêmes aqueducs financiers qui avaient irrigué l’innervationisme.
En Europe, l’État providence et la Banque Centrale d’Europe ont d’abord servi de digue contre mon Déluge, mais l’un des membres de l’amalgame sans organes a bien failli faire couler le monstre. Le cétacé philosophe était en défaut à cause d’une dette hémorragique qui avait attiré mes rémoras qui flairaient l’odeur du sang et de la spéculation. Les autres chimères-organes se sont entredéchirées, mais le monstre agrégé a tenu bon en dépit de sa faiblesse structurelle. Il n’y a simplement pas assez de pactes et de clauses pour vous protéger de ma mâchoire. Et en dépit de sa magnificence, l’amalgame chimérique ne répondait même pas aux critères classiques d’une zone monétaire optimale (mobilité de la main-d’œuvre, flexibilité des salaires, convergence fiscale, intégration politique). Lui qui se voyait comme une imposante statue d’or, le golem d’État n’était qu’un colosse aux pieds d’argile, mais des orthèses en argent et des bandages de billets l’aident à tenir debout malgré des égoïsmes nationaux, une solidarité qui n’a rien de solidaire et un unilatéralisme paranoïaque qui affaiblissent tous les principes qu’il était censé incarner : l’internationalisme, la prépondérance des soft powers sur les hard, le compromis et le primat du droit sur la force brute.
De son côté, le panda polaire ne restait plus de son côté. Il a développé une zone de libre-échange avec les chimères de l’ASEAN et a permis à ses industries de se ravitailler en ressources premières en Afrique, en Asie centrale et en Amérique du Sud. La vache sacrée tigrée et le jaguar emplumé ont continué à suivre la vague des remous de mon aileron.
Pour ne pas perdre la main dans le Pacifique, l’aigle moins unipolaire a négocié un TPP (TransPacific Partnership), un accord commercial qualifié de « pivot », avec une douzaine de chimères hormis le panda moins multipolaire. Le prétexte économique cachait l’objectif stratégique : empêcher le panda de devenir l’hégémon de la région, ce qui se traduit par l’augmentation de la présence et de la crédibilité des forces armées de l’aigle mauvais perdant dans la région et l’extension de son réseau de bases et d’alliés. Du côté politique, l’aigle qui veut couver le monde s’est rapproché du dragon de Komodo indonésien leader de l’ASEAN, a coopéré davantage avec le faisan-ninja et le tigre du sud en guerre contre son nord, a construit une base de Marines chez le kangourou insulaire, en a repris cinq chez l’aigle des singes naguère colonisé, s’est acoquiné avec l’éléphant blanc anciennement birman et le tigre toujours malaisien puis a approfondi ses liens avec la vache sacrée tigrée et le tigre naguère viet-kong.
Le faisan-ninja, pour sa part, se retrouvait avec une crise multifacettes : crise morale et crise politique à cause de l’instabilité du gouvernement, en dépit d’un remaniement suite à la sanction d’un parti libéral-démocrate par les électeurs ; crise démographique parce les Japonais ne fourrent plus et l’âge médian est monté à 45 ans ; sociale à cause de l’effondrement du plein emploi nippon ; financière à cause d’une dette dynastique qui gonflait comme un poisson-globe face à moi. Et par-dessus le marché, l’aigle racoleur a essayé de l’intégrer au TPP pour percer une fois pour toutes l’hymen de leur protectionnisme toléré depuis trop longtemps. Il était temps pour le faisan-ninja de devenir un faisan-marchand, ce qui adviendra plus tard en 2014.
Malheureusement, le TPP n’a pas eu les effets escomptés. D’abord, le Congrès n’était pas nécessairement d’accord et le panda s’en torchait de cet accord. Ensuite, les observateurs se sont rendu compte que l’aigle faiblissant n’était pas capable de relever les défis que le panda relevait les doigts dans le cul, sans parler des contraintes économiques dues à la flambée de la dette publique. Et tout ça, c’est sans parler que la présence des forces armées de l’aigle éparpillé était requise plus urgemment au Moyen-Orient. Le problème, pour les autres chimères, c’était que cet éventuel échec laissait de l’espace au panda qui n’a jamais assez d’espace. De toute façon, la priorité de l’aigle dégonflé était de ne pas ajouter un engagement militaire avec le panda et laisser les autres chimères régler le problème à sa place : il n’en avait plus les moyens.
Heureusement, le G20 allait construire des arches pour sauver tous ces animaux. Il a imposé au FMI, qui aurait dû prévoir et prévenir votre crise de mes subprimes, des mesures pour le sauvetage des bocaux en difficulté, chose qu’il ne pouvait faire lui-même selon ses propres procédures. Le poids des votes des pays émergents a été monté de 5 % pour le FMI et 3 % pour la Banque Mondiale. Ça va pencher encore plus du côté du multilatéralisme, car les pays émergents n’ont pas les mêmes intérêts que ceux du G7.
Or, l’onde de choc a aussi frappé idéologiquement comme politiquement. C’était la première crise qui n’était pas la faute d’un pays émergeant, mais plutôt de l’hyperpuissance elle-même avec sa folie des profondeurs. Même si ça a délégitimé la déréglementation qui m’était chère, ça ne m’a pas affecté outre mesure car j’étais enfin détérritorialisé des États. J’étais désormais l’hyperhégémonie démonomique. Malgré mon hyperpuissance, ma main invisible ne pouvait pas tout autocorriger les marchés elle-même, elle n’existe pas plus que moi. Même si mon aptitude à réguler moi-même les marchés a été remise en cause, ma logique et mes impératifs continuent de diriger votre visée. Bull’s eye dans la banqueroute. Tout ça a passé sur le poulet représentant de la stabilité hégémonique de mon règne abstrait.
Après mes subprimes, mon overprime (2010 – 2017)
Désormais, la grosse dinde graciée d’actions n’était plus que la puissance par défaut. Et c’est moi qui l’ai mis en défaut. Or, elle n’était encore égalée par aucune autre chimère. Elle profitait toujours de ses atouts depuis la fin du Deuxième Orgasme Mondial de Werro : esprit d’entreprise, effort de recherche, incubation d’innovations technologiques, immigration hautement qualifiée, dynamisme social et un optimisme toujours aussi naïf.
L’aigle militaire était toujours le tronc du système mondial de sécurité qui assurait l’équilibre de la puissance dans les trois régions chaudes : Europe, Proche-Orient et Extrême-Orient, sans parler de la sécurité des voies maritimes. L’oiseau déplumé avait encore des serres et un bec solide, ce qui se traduisait en puissance brute. Ce genre de chose n’est pas affecté par une crise imaginaire.
Or, votre crise de mes subprimes a stigmatisé la volaille évangélique. Sa responsabilité unipolaire dans la crise lui a enlevé toute crédibilité en tant que représentant de la stabilité hégémonique de l’économie mondiale, même si aucune autre chimère ne peut reprendre le flambeau seule. À quoi vous attendiez-vous en cédant le pouvoir à des animaux ? Vous vous retrouvez avec un dindon sans farce qui est le dindon de la farce : un endettement public qui explose, une dépendance à d’autres chimères créancières, une industrie en déclin, des engagements militaires pharaoniques, la stagnation marécageuse des salaires et le forage du fossé entre les castes. Ajoutez à ça un Congrès qui cock-block l’exécutif et des lobbies charognards comme de bons rémoras, et on se retrouve avec des limites étroites pour établir des politiques fiscales et budgétaires. Et tout ça c’est sans parler que la dette publique était juste l’aileron du requin de l’endettement, dont les entrailles étaient des charges futures non provisionnées liées à des engagements de la chimère envers les retraités et les malades. Et les baby boomers font toujours la file. En ce qui me concerne, je suis autant le manque de provision que ce qui donne une valeur aux provisions elles-mêmes, quand je ne suis pas ces mêmes provisions.
Maintenant que le dollar a perdu des plumes, ça a ouvert le passage à mes autres devises qui aspiraient à pourrir dans les réserves et les transactions internationales. Les fonds souverains se sont multipliés grâce aux pôles de croissance asiatiques et aux entreprises multinationales engendrées par les économies émergentes. Tous mes bébés, mais mon plus vigoureux est le BRICS, nommé ainsi en 2011 avec l’adhésion du springbok post-apartheid.
En dépit de toutes ces plumes perdues, la notation de la dette du dindon farci ne se dégradait pas, ou pas à la mesure du déplumage. Même qu’il demeurait une voûte de choix pour le droit divin liquide des autres pays. Et d’un autre côté, sa dépendance envers les investissements étrangers fera de sa dette un monument digne de celle des colonisateurs de la Renaissance. Coloniser coûte plus que civiliser, mais c’est plus facile de dominer que de prendre soin. C’est connu, l’état de nature qui engendre la compétition vous est plus naturel que l’état de symbiose qui engendre la culture.
Après l’élection de Xi Jingping dans le bocal du panda aux nunchakus provocateurs en 2013, l’armée chinoise s’est mise à se montrer plus provocatrice. Construction de bases, d’îles, de station radar, de pistes d’atterrissage et de ports en eaux peu profondes s’enchaînent pour instaurer la grande renaissance nationale chinoise et le début du « rêve chinois », clin d’œil au rêve américain. Ça reste que l’aigle qui ne veut montrer sa vulnérabilité va continuer à survoler et naviguer dans toutes les eaux internationales du monde sans se préoccuper de l’avis des autres : il a le droit.
Le panda aux nunchakus oniriques a lancé en 2013 le projet de l’Obor (One belt, one road), une nouvelle route de la soie qui ne verra pas que de la soie passer, comptez sur moi. Ceci prévoit sur plusieurs décennies la construction d’infrastructures qui vont relier plus de soixante chimères, du Moyen-Orient à l’Asie, en passant par l’Europe orientale et l’Afrique. Ceci permettra au panda de supplanter le TPP et de s’imposer comme hégémon régional et mondial. Ceci se couronnera par l’édification d’une cathédrale en mon honneur : une banque asiatique d’investissement dans l’infrastructure (AIIB). Même l’aigle banquier ne pourra pas empêcher aucune chimère d’y adhérer.
Or, tout ça n’empêche pas l’engagement de continuer. En 2014, l’aigle et le panda en 69 se sont même entendus pour lutter contre le réchauffement climatique et sur l’accord concernant le nucléaire iranien. Cependant, le panda aux nunchakus en godemichet flirtait aussi avec l’ours qui n’a plus de serpe et de marteau, mais bien des oléoducs et des gazoducs pratiques, tandis qu’il envahissait la Crimée en Ukraine. Cet affront a fait croire à l’aigle cocu que les pays autocratiques voulaient s’en prendre à son précieux OIL. Désormais, en ce qui me concerne, je ne suis plus soumis à aucune chimère alors tout système peut s’effondrer et j’en sortirai gagnant.
En 2015, le panda aux nunchakus en tout sauf de la soie a même annoncé le projet « Made in China 2025 »… Je crois que les principaux intéressés ne savent pas quelle connotation l’expression « made in China » a pour le reste du monde. Leur projet se résumait à devenir le leader mondial dans une dizaine d’industries de haute technologie, que ce soit en développant eux-mêmes ou en espionnant et piratant ses compétiteurs. Or, ceci est pour l’aigle hautement technologique une menace car ça réduit à néant son avance technologique, l’un des piliers de sa puissance, ce qui n’a rien à voir avec ma propre puissance. Aussi, les Américains craignent l’influence culturelle, une première dans le Conte de Comptes, que le panda pas confus cherche à promouvoir via les instituts Confusius dans moult établissements américains. Que le pôle d’innovation technologique passe de la Silicon Valley à Shenzhen, que la culture chinoise se propage en Amérique ou inversement, je ne pourrais pas m’en torcher davantage.
Make Kyurensi great as ever (2017 – ?)
Ha, ce Trump dont la voix sonne comme les trompettes de l’Apocalypse pour ses détracteurs. Les gens ne se rendent pas compte que quoi qu’il fasse, je suis great as ever. Le populisme comme l’intellectualisme est à mon avantage. Et en dépit de ses ardeurs protectionnistes du président kyurensiiite quasi conscient de son kyurensiiisme, avec son « America First » comme dans les années 20, l’économie est tellement globale que ça ne change plus rien à mon pouvoir. Il est trop tard, je suis plus propriétaire du monde que jamais. Je suis l’hypothèque du monde et vous êtes prêts à sacrifier les générations futures pour me rembourser votre dette karmique. Nous entrons dans le déclin de l’ère du requin, là où les contradictions sont la norme, au point où les experts chinois se demandent si l’élection de Trump est bénéfique ou maléfique à leurs intérêts. Le président louche sabote les entreprises de ses prédécesseurs (en se retirant du TPP, en attaquant les traités commerciaux multilatéraux et en rejetant l’accord de Paris sur le climat) d’un côté et de l’autre, il dénonce l’accord nucléaire iranien qui va pousser la panthère coiffée comme un ayatollah qui rêve d’armes nucléaires dans les bras du panda aux nunchakus nucléaires. En plus, il propose la même chose que le panda dans le dossier des chimères en guerre contre leur jumelle cardinale : un gel du programme nucléaire de la pie bavarde du sud en guerre avec son nord contre un gel des manœuvres militaires de l’aigle great again et du tigre du sud en guerre avec son nord.
Ce qui me fait le plus rire dans tout ça, c’est que les experts sont choqués de tout ça. Pourtant, Trump est la caricature parfaite de l’aigle bedonnant à tête blanche caucasienne, dans toutes ses contradictions. Certains croient qu’il a brisé la tradition américaine en ne soutenant pas l’Union européenne en endossant le Brexit, mais un golem d’argile devenu un golem en fer blanc par l’union de ses parties seraient un hégémon, ce qui contredit le projet hégémonique de l’aigle contradictoire (il ne doit y avoir qu’un hégémon) ; ainsi Trump démontre qu’il est un agent de l’hégémonie de sa chimère natale, pas un ennemi de sa patrie. Sa vision glauque du monde est basée sur la peur des terroristes, des migrants, du crime… Tous des prétextes pour justifier les budgets faramineux du complexe militaro-industriel ; encore de la cohérence vis-à-vis le projet hégémonique de l’aigle militaire. Trump remet en question la légitimité des juges fédéraux, la crédibilité de la presse et même la constitution et les lois ; toute des choses que l’aigle hégémonique fait chez les autres chimères, directement ou via le OIL qu’il a fondé pour moi. Certains pourraient croire que Donald exagère quand il dit que son bocal « perd » dans l’aventure transactionnelle du OIL, mais pourtant c’est votre seule façon de concevoir le pouvoir, tout le Conte de Comptes en est la preuve : tout est relatif. Comme si le OIL avait été créé pour engendrer un écoumène mondial de bonheur et d’équité ; il a toujours été question de l’hégémonie de mon agent. Le révisionnisme de Trump s’attaque aux principes du OIL, pas aux faits : l’internationalisme, le marché ouvert et les institutions multilatérales ont toujours été vus comme des pièces d’un jeu à somme nulle avec ses gagnants et ses perdants. C’était caricatural de prétendre vouloir créer un monde meilleur avec ces trois principes ; le but était de consolider mon pouvoir dans l’Aquarium. Ainsi, Trump voit son bocal pas comme ce dernier voudrait être vu, mais comme il est réellement. Or, ce genre de caricature ne peut que s’enraciner dans une ère caricaturale et nous y voici.
Sinon, l’endiguement des deux ursidés alliés continue avec la National Security Strategy. Et avec le National Defense Strategy, la montée hégémonique du panda aux nunchakus polaires est considérée comme une menace plus grave que le terrorisme. Dans cette optique, le président qui grab des pussy menace d’imposer des tarifs (mais ce ne sont pas des taxes, ce serait trop contradictoire avec son idéologie) dans le but de réduire le déficit commercial américain. Alarmé par les acquisitions à répétitions des entreprises de la Silicon Valley par le panda aux nunchakus nanotechnologiques, le président à la peau orange utilise tous les moyens légaux en son pouvoir pour bloquer ces acquisitions qui sont vues comme une autre menace.
Vous connaissez le piège de Thucydide ? Ça nous vient de l’époque où les cités-États de Grèce Antique étaient indépendantes. Sparte était la plus puissante et, voyant que son compétiteur direct, Athènes, gagnait en puissance, elle est entrée en guerre. Le même risque est présent entre l’aigle qui se sent piégé et le panda aux nunchakus en or : un orgasme de Werro. La même chose est possible entre ces deux chimères, même si la seule leçon à retenir de l’histoire de Werro est que ça prend davantage de puissance réduire la puissance d’un adversaire que de l’aider à ne plus être un adversaire. Or, tant que certains rémoras particuliers profiteront de la guerre et qu’ils sauront convaincre d’autres poisson$-poisson$ d’attaquer d’autres poisson$-poisson$, vous répéterez les erreurs du passé. Il suffit de lancer une seule allumette dans le baril de gaz et Werro reviendra à la charge et vous chargera ma facture. Heureusement pour vous, la dissuasion nucléaire est encore à la mode et vos dirigeants semblent avoir un peu plus de jugeote que ceux de jadis, mais ce n’est pas gagné.
Dans cette atmosphère de contradiction, l’aigle populiste tente de se replier sur un protectionnisme futile tandis que le panda aux nunchakus balistiques encense la multipolarité en dépit de sa position d’hégémon. Le OIL a encouragé à son insu la création de son compétiteur, le BRICS, plutôt que de consolider un système économique mondial unipolaire. Le Great Power Competition, aussi imbécile que soit ce concept (enfin, pas le concept en lui-même, mais l’agencement qui a permis de concevoir ce concept), est ce qui décrit le mieux votre situation politique internationale. Tout ça en mon honneur, c’est trop d’amabilité. Désormais, non seulement je gouverne le monde, mais le monde devient à mon image, pour ne pas dire qu’il devient carrément moi. Croyez-moi, vous allez le regretter, mais je vous souhaite quand même bonne fortune, petits poisson$-poisson$ qui ne deviendront peut-être jamais orques-orques.

