Ritournelle des profondeurs

Qu’est-ce qu’on apprend aux enfants ? Qu’en induisent-ils ? Quelles chansons usinent leur esprit ? Quelle valeur a de tels enseignements ? Pour creuser ces questions, plongeons ensemble dans les abysses, comme des poissons qui fuient les lumières d’un comfort idéologique, à la recherche du fil conducteur qui trame le tissu social à notre insu. Prenez une bonne respiration, on plonge !

La plongée

D’abord, les enfants sont des éponges : ils s’imbibent de connaissance. Mais par-dessus tout, ils s’imbibent d’une vision du monde. Non pas la vision d’espoir que nous leur vendons, mais le phantasme où tout le monde est à vendre, là où la loi de la jungle encadre la loi, mais pas la jungle. Les éponges absorbent une vision du monde où les relations se mesurent en droit divin liquide, l’infâme argent sans âme. Sans ce droit surnaturel, tout serait aussi impossible qu’impensable pour les poissons que nous sommes, inconscients de notre interdépendance. Nous négligeons notre symbiose planétaire, cet Ensemble Potentiel réel, mais nous vénérons un pouvoir d’achat qui nous divise en bancs mis en bocal par des chimères nationales narratives.

Dans cet aquarium, nos éponges voient ceux qui débordent de droit divin liquide, rémoras d’un squale aussi idéologique que religieux, détenir tous les droits, dont celui de nier la juste part qui échoie à chaque bocal. Sans mesure, nous balançons les générations futures à l’eau avec la même démesure que nos détritus dans l’océan. C’est ainsi que toute éponge apprend à nager avant de devenir poisson, organe d’un chœur échoué qui chante une ritournelle dont il ignore la signification.

Docere squalus !

Cette vision du monde, payante pour les rémoras, est inconsciemment celle qui est transmise à l’école. Comme s’il s’agissait d’usines à produire des travailleurs prêts à l’emploi, autant clé en main que clé dans le cou, les écoles inculquent à nos éponges que c’est maintenant ou jamais qu’elles doivent se choisir un métier qu’elles pratiqueront jusqu’à leur retraite ou leur mort, leur permettant de sécuriser leur juste ou injuste part de droit divin liquide, sans égard pour l’Ensemble Potentiel.

Ce que nos éponges comprennent implicitement, c’est qu’ils doivent avoir de la valeur pour les autres. Les résultats scolaires, en chiffre comme le droit divin liquide, induisent que plus le chiffre est haut, plus ça a de la valeur. Certes, il y a une différence entre valeurs et valeur, mais ces deux concepts équivoques tendent à mêler tout le monde. Par exemple, un patron d’usine qui surexploite ses ouvriers est mieux traité dans l’aquarium que ses propres employés. Pourquoi ? Parce que la façon dont il est traité n’a rien à voir avec la source de sa richesse, mais seulement avec ce qu’elle permet. Jugé sur sa valeur plutôt que sur ses valeurs. Sa voûte détient plus de valeur que celle de ceux qui fondent sa richesse. Ainsi nos petites éponges s’imbibent inéluctablement d’une religiosité financière. Pas besoin d’avoir l’intelligence d’un dauphin pour constater que le meilleur moyen d’avoir de la valeur est d’exploiter ceux qui ont moins de valeur.

Déjà, toute jeune, nos éponges saisissent l’importance du droit divin liquide. Elles voient leurs parents payer autant pour le nécessaire que le non-nécessaire. Elles se font elle-même payer pour leurs tâches, pour les encourager à faire le strict nécessaire. Rapidement, les éponges, même athées, font la connexion religieuse primordiale : le droit divin liquide est nécessaire. Ainsi éclot la foi inébranlable en la valeur de la valeur. Maintenant que nous avons touché le fond, il nous reste à regarder en face le requin pharaonique qui nous a tout enseigné, l’ennemi commun avec lequel nous sommes tous en alliance contre tout le monde.

Docere squalus !

L’abysse

« Tout effort doit être payé. Toute vertu doit être payante. Si ce n’est pas payant, ça ne vaut pas la peine.  Faut du labeur pour prospérer, le labeur doit être payé. Prospérer c’est s’enrichir, vouloir s’enrichir c’est naturel. Le manque ne peut qu’être comblé par l’achat. Pour acheter, il faut payer, donc il faut du droit divin liquide. Pour en avoir, il faut travailler, donc être nécessaire pour les rémoras. Pour s’enrichir, il faut faire du profit, pour ça il faut exploiter, et pour ça il faut du droit divin liquide. Les entreprises sont nécessaires, elles peuvent donc exploiter pour être profitables. La valeur du monde dépend de comment on en profite et on ne peut pas en profiter sans droit divin liquide. Sans droit divin liquide, pas de droits. » On pourrait psalmodier à l’infini, mais vous connaissez la chanson, nous avons tous appris la même.

DOCERE SQUALUS !

Comme un vieu disque rayé, la main invisible du marché qui profite de la richesse des nations nous sussure à l’oreille la comptine qui nous endort dynastiquement. Nous avons tout révolutionné :  modes de pensée, institutions, régimes politiques, pratiques reigieuses. La seule chose que nous n’avons jamais vraiment révolutionné, c’est notre religion capitale : l’argent comme fondement, comme moyen et comme fin de l’Ensemble Potentiel. Or, le requin qui rôde dans les liquidités, autant financières que neurologiques, est doté d’une voix de sirène et nous préférons blâmer tout et n’importe quoi pour nos malheurs plutôt que de briser le charme et regarder en face la gueule béante qui nous avale tous.

DOCERE SQUALUS !

Sans lui, nous ne serions que des animaux sauvages sans foi ni loi, sans lumières pour se civiliser, et il n’est pas question de mordre la main invisible qui nous nourrit quand bien même qu’elle nous croquerait jour et nuit.

C’est au nom de cette chimère qui tisse notre subconscient collectif que nous perpétuons inutilement famine, guerre, pestilence et mort. Nous connaissons ces quatre démons naturels, chevaucheurs de nos cauchemars. Or, notre ennemi commun rôde plus profondément, là où les flammes du savoir sont éteintes par les liquidités. Un squale pharaon, aussi invoqué qu’incarné, qui n’a jamais eu de nom. C’est connu, pour exorciser un démon, il faut d’abord le baptiser, mais ceci sera pour une autre plongée… Il faut remonter avant de se noyer.

DOCERE SQUALUS !

Le barotraumatisme

Les démons n’existent pas, comme les religions. Même chose avec l’économie. L’économie n’est pas une science qui renvoit à quoi que ce soit de réel. C’est une doctrine qui cherche à rationaliser le concept de valeur. Avec une valeur abstraite quantifiable, les poissons peuvent estimer la valeur des choses sans avoir d’estime pour leur valeur intrinsèque ou leur valeur réelle.

Et qu’est-ce qu’on veut dire quand on parle de valeur ? Là où il y a le moins d’équivoque, c’est quand on jase de valeur monétaire. Ça, pas besoin d’en parler, on chante jour après jour ses couplets et refrains.

D’un côté, la valeur intrinsèque, nous la connaissons de facto. Elle préexiste à notre religion financière inconsciente. Elle inclut tout l’effort offert et toutes les ressources demandées pour faire exister une chose. Une chose n’est jamais qu’une chose, elle découle et fait partie de l’Ensemble Potentiel, le fondement de la valeur intrinsèque. Or, l’or brille davantage.

Docere squalus !

Enfin, la valeur réelle, terme usurpé par la finance, qui se croit pharaonne de la valeur, n’a rien à voir avec l’argent. Alors, pour conserver l’idée de ce que la valeur réelle devrait évoquer et aussi pour la distinguer de son usurpation, nous allons parler de valeur réellement réelle, la vrr. Pour connaître la vrr d’une chose, il faut s’imaginer le monde sans elle. L’or vaut plus que l’air ?

Poisson deviendra mammifère

Alors, que devrait enseigner l’école ? La vrr. Que les petits poissons s’imaginent le monde sabordé au rythme d’un perpétuel récital de Docere Squalus ! Qu’ils imaginent leur monde sans tout ce qu’ils aiment. Qu’ils deviennent mammifères, capables de reconnaître leur prédateur par l’odeur de l’argent. Qu’ils apprivoisent le prédateur en apprenant de lui. Et qui plongera verra.