Le fantôme d’Aristote déambulait entre des montagnes de poussière plus scintillante que le Souverain Bien. Le philosophe savait qu’il était mort, mais sa condition spectrale ne l’importunait point; c’était ainsi depuis toujours et jamais. Tout ce qui lui importait, c’était de découvrir ce qu’était cette poudre énigmatique, étrange à ses sens. En s’approchant, il constata qu’il s’agissait de petites sphères de ce qui semblait être de la vitre. Il y vit son reflet, un visage sans traits, comme une idée sans concept.
— Bienvenue dans le pool de pétanque.
La voix venait de partout et nulle part. Aristote regarda pourtant partout et nulle part, mais ne vit pas son interlocuteur.
— Êtes-vous Zeus?
— Non, je suis le fondateur du pool de pétanque.
— Je ne saisis pas.
— Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— On parle de politique.
— Moi je vois ça comme de la pétanque. Toi, Aristote, tu seras joueur dans cette compétition d’idées qui a pour but de déterminer de quelle façon doit se comporter la civilisation pour le plus grand bien collectif. Les joueurs de pétanque n’y gagnent rien, mais les participants du pool peuvent se voir offrir leur vœu le plus cher.
— Nécessairement, ce vœu tendra vers le souverain bien.
— Ce n’est pas ce que nous racontent les deux derniers millénaires.
— Deux millénaires ? Alors ça y est ? Le monde autarcique entretient-il le Souverain Bien ?
— Crisse non. C’est plus le souverain requin.
Aristote bouillit de colère. Il se mit à hurler :
— Deux mille ans et vous n’avez toujours pas réussi à atteindre le Souverain Bien?
— Nous avons tout essayé sauf une chose : philosopher sur l’argent.
— Ce n’est qu’un moyen, pas une fin.
— Aujourd’hui, c’est plus qu’une fin. C’est la fin de l’humanité.
Des boules de pétanque apparurent aux pieds d’Aristote.
— Allez, lance ta boule, dit la voix du fondateur du pool de pétanque.
Boule #A : L’éthique à Nicomaque – Livre 1
— Il faut parler des fins, lança Aristote. De vos jours, est-ce que l’art, toute entreprise qui produit un résultat extérieur, est pratiqué dans le but d’approcher de sa fin?
— L’art ? Par instinct de survie, les industries et les entreprises sapent leur fin pour engendrer des profits faramineux. Toute forme d’art ludique peut être accomplie par des intelligences artificielles.
— Je suis mort depuis combien de temps ? Plus de deux-mille ans? Comment l’intelligence peut-elle être artificielle?
Le fondateur du pool de pétanque expliqua la notion d’intelligence artificielle à Aristote grâce à une analogie avec un démon nommé IA Tremblay. Il lui dit tout ce qu’il y avait à savoir à propos d’IA Tremblay pendant vingt-cinq ans minimum. IA.
— Ainsi l’art est mort. Et vos investigations; cette faculté de recherche, d’enquête, de discipline et de méthode? Est-ce toujours l’animal politique qui investigue ou a-t-il cédé cette propriété intellectuelle à IA Tremblay?
— Toutes nos investigations ont comme fin la recherche de profit personnel. La cité, des deux côtés de la métaphore, on s’en torche.
— On parle du bien pour indiquer une essence, une qualité, une quantité, un relatif, un moment, une localisation et d’autres choses semblables. Vos actions aussi tendent vers le seul bien qu’est le profit personnel?
— Surtout nos actions. Et avant que tu ne me parles de choix; c’est justement notre seul choix de faire tendre nos actions vers le souverain profit, comme nos investigations et nos arts.
— Et vos principes? Avez-vous fait la différence entre les arguments qui partent des principes et ceux qui y conduisent?
— Notre seul principe commun est le profit personnel et l’argument pour le légitimer, qu’il en parte ou en soit la destination, c’est la liberté.
— Par Cronos, vous n’avez pas constaté que certaines fins diffèrent? Certaines activités sont une fin en soi…
— Comme baiser des prostituées et sniffer de la cocaïne?
— Quel appétit irrationnel, quel désir aveugle, quelle concupiscence, par Bacchus! Ainsi, pour la masse la plus grossière, le plaisir est le bien en lui-même. Reste-t-il alors des hommes d’honneur?
— Des hommes et des femmes, oui, sinon la société s’effondrerait, mais ils n’en retirent ni profit personnel, ni gloire, même si, selon toi, l’existence politique a l’honneur comme fin. En effet, il est trop léger par rapport au bien recherché, car il dépend de ceux qui l’accordent plutôt de celui qui le reçoit. À la rigueur, il reste à ces gens la vertu.
—Et ces autres activités, qui engendrent une œuvre distincte et supérieure à l’activité dont elle est issue?
— Faut que ça se vende sur le marché et que ça comble nos désirs le moins longtemps possible.
— Ne préférez-vous pas les fins des arts architectoniques à celles des arts subordonnés? Car c’est dans le but d’atteindre les fins des arts architectoniques que nous poursuivons les fins des arts subordonnés.
— Le seul art architectonique que nous maîtrisons est celui de nous subordonner à l’argent. C’est une fin pas cool, pour être franc, mais on ne connait rien de mieux. Et ce n’est pas un devoir pour personne de préserver la vérité, au contraire. Et de réfuter tout ça, même entre philosophes, ce n’est pas encouragé. Le statu quo est tout ce qui compte.
— Donc la politique, ou mieux, la sagesse, n’est pas votre science suprême, je dirais même architectonique? Quelle est leur fin à votre époque?
— La politique sert à subordonner architectoniquement les masses à l’oligarchie. La sagesse, à justifier et défendre le statu quo.
— Par Athéna, vous me choquez! Vous insinuez que votre politique ne prescrit pas en outre, par la loi, ce qu’on doit exécuter et ce dont il faut se garder, sa propre fin étant à même de contenir celle de toutes les autres disciplines, de sorte que cette fin soit celle du bien humain? Que tous ces biens, en tant que formes idéales, qui devraient être l’objet d’une même science ne le sont pas?
— C’est ce que j’insinue, Ari. Nous sommes tellement empêtrés dans nos tous nos moyens qu’on ne voit plus les fins.
— Pourtant, les matières que sont le beau et le juste, sur lesquelles veillent la politique, offrent une telle diversité et la marque d’une telle fluctuation qu’elles peuvent sembler tenir à la loi seulement et pas à la nature, car même les bonnes choses peuvent aussi être source de dommage. Certains périssent par richesse et d’autres par courage, surtout les jeunes qui manquent d’expérience.
— La politique, qu’elle soit faite par les jeunes ou les vieux, ne veille plus sur rien, sauf le statu quo.
— Les bons juges sont ceux qui sont éduqués sous tous les rapports. Ils ne peuvent être jeunes car ils ne seraient pas des auditeurs appropriés. Ils n’ont pas l’expérience des actions que suppose l’existence, alors que les arguments sont tirés d’elle et portent sur elle. De plus, enclin à suivre leurs affections, ils vont écouter en vain et sans profit, dès lors que la fin n’est pas connaissance, mais action. Et quand je parlent de jeunes, je ne parle pas d’un âge arbitraire, car le défaut n’a rien à voir avec le temps ou l’âge, mais du fait qu’on se comporte affectivement dans la poursuite de chaque chose.
— Quelqu’un pourrait arriver avec le Souverain Bien sur un plateau d’argent – vérité démontrée de façon grossière et approchée, fin ultime autosuffisante digne de poursuite en elle-même – et personne, les petits comme les grands, ne serait en position de pouvoir l’appréhender.
— Comme le soleil dans l’allégorie de la caverne de mon mentor?
— Nous avons inventé des lunettes de soleil métaphorique pour ne pas reconnaître le soleil. C’est comme se mettre deux oboles sur les yeux avant de traverser le Styx…
— C’est sous la langue et c’est juste une pièce…
—On est mort en dedans et nous périssons par notre richesse! Nous faisons tout par convention et nous n’avons aucune fichtre idée où en est notre nature. Toute notre rigueur, nous la mettons à profiter du monde tout en l’endettant. C’est ça notre culture. Personne ici-bas ne désire ni n’agit conformément à la raison, donc la connaissance n’est pas d’un grand profit pour nous.
Boule #B : L’éthique à Nicomaque – Livre 2
— Là, cher fondateur du pool de pétanque, rangez votre détresse et gardez espoir. La vertu n’a pas besoin d’être présente à priori chez l’animal politique pour être appliquée dans l’art, l’investigation, l’action et le choix. La vertu traite de plaisir et de peines. D’une part, elle cherche à faire croître les plaisirs, mais surtout à faire disparaître les peines dans la mesure du possible. Et dans cette entreprise, la vertu en est à la fois la fin et le désir.
— On a twisté les affaires un petit peu. En chemin vers aujourd’hui, j’ai l’impression que certains se sont inspiré de tes idées pour imaginer l’utilitarisme. Cette doctrine éthique vise le plus grand bonheur du plus grand nombre. Point. Et avec le kapital dans le décor, la notion de bonheur ne comporte pas nécessairement de vertu. En l’an 2023 après le pire joueur de pétanque, la «vertu», écrite avec des gros crisses de guillemets, consiste à faire croître les peines et faire disparaître les joies dans la mesure de l’offre et la demande. Cette industrie mondiale cauchemardesque met fin au désir et nous fait désirer la fin. On va appeler ça Kyurensi pour faire ça simple.
— La vertu, si elle est intellectuelle, ce sera grâce à l’éducation qu’elle naîtra et croîtra et c’est précisément pourquoi elle a besoin de l’expérience et du temps. Si elle est morale, elle n’a besoin que de l’habitude. Car la vertu n’est pas comme nos sens, c’est son usage qui nous en offre la possession, ce n’est pas le fait que nous la possédions qui nous permet d’en faire usage. Ainsi, si les législateurs de vos Cités créent de bonnes lois, cela créera de bonnes habitudes chez les citoyens qui deviendront vertueux.
— Je suis d’accord, mais oublie la vertu. Tu ne pourras pas comprendre les humains de mon époque si tu pars du principe de vertu.
— Tant que vos grammairiens font de la grammaire de façon grammaticale conforme à la science grammaticale qu’ils possèdent en eux-mêmes…
— Comment te dire ça? Mettons qu’on prend les grammairiens comme exemple abstrait. Disons que nos grammairiens suivent la vertu de Kyurensi, c’est-à-dire qu’ils cherchent à faire croître les peines pour nous vendre les solutions. Et de l’autre côté, ils cherchent à faire disparaître l’abondance pour qu’elle devienne rare. C’est pour diminuer l’offre et augmenter la demande, ayant comme fin d’augmenter le profit pour les rémoras de Kyurensi et augmenter la dette des poisson$-poisson$. Le grammairien doit oblitérer l’accessibilité à la grammaire. Je dirais que la vertu et l’invertu sont à l’argent ce que la grammaire est au français. C’est irrationnel.
— Vos grammairiens ne sont-ils pas disposés à grammairationaliser en sachant d’abord ce qu’ils font, ensuite en ayant choisi librement de grammairationaliser en vue de grammairationaliser en soi et finalement de grammairationaliser fermement de façon inébranlable?
— Nous devons tous payer l’épicerie et l’économie n’économise rien ni personne sauf les économistes. On traite pas mal toutes nos entreprises comme vous traitez de la production d’un art. Tant que leur production leur confère un certain caractère, elles se valent en elle-même pour justifier des transactions de droit divin liquide. À ce propos, savez-vous quel pourcentage de la population mondiale compte des oboles pour administrer la cité?
— Moins que pi pour cent j’espère.
— Pi au cube minimum, IA.
— Par Pythagore!
— Heureusement, tu as quand même raison, Ari : la vertu comme tu la définis se cache partout derrière tout notre savoir qui prêche à rationaliser notre vice. Des fois, même à force d’être vicieux, on devient vertueux.
— Qu’est-ce que vous voulez-dire?
— Comme tu dis si bien, toute action mène au bien, donc ça passe nécessairement par la vertu, non?
— J’espère que ce n’est pas une façon de décréter comme légitime le vice!
— Certains le font, au nom du pire joueur de pétanque de tous les temps. Après ça on en discute, on analyse, on va jusqu’à le déconstruire, sans rien reconstruire avec, comme de bons philosophes. Pendant ce temps-là, il y a un requin chimérique qui se crosse en regardant les grands esprits jouer à la pétanque.
Aristote regarda autour de lui et vit enfin le k avec deux barres.
— En effet, il se masturbe allègrement.
— Tant que le pool n’est pas fini.
— Et ça finit quand?
— Quand il n’y aura plus de boules ou qu’on change de jeu.
Boule #E : L’éthique à Nicomaque – Livre 5
— Je vois bien, selon votre description, que le monde n’est pas juste, dans le sens où les lois sont bafouées et que dans leurs principes germe l’idée d’en défier les généralités. Mais, dites-moi, est-ce que le monde est au moins équitable, y a-t-il des correctifs appliqués à la justice légale ?
— Pour être franc, ce ne sont pas les gens le problème, ou leurs intentions, si nous les considérons comme généralité. Les législateurs ne prennent en considération que les cas les plus fréquents pour établir les lois, mais de nos jours ils ont de la misère avec la partie «sans ignorer les erreurs que cette considération réduite du réel pourrait entrainer». De nos jours, le système judiciaire n’accorde que rarement le droit de corriger des règles, même si les erreurs des législateurs causent des préjudices ignobles à des innocents. Ils ne sont pas garants des décisions de leurs prédécesseurs et ce n’est pas tous les jours qu’ils s’en font l’interprète hypothétique avec les nouvelles données du futur en main. Décréter un changement de loi implique carrément de la délégitimiser, car leur immutabilité est leur seul certificat de légitimité de nos jours. Nous n’avons pas de dieux pour assoir l’autorité des lois. Dieu est mort et c’est Kyurensi qui l’a mangé.
— Je crois que je ne suis pas dans la bonne période historique pour comprendre. Dieu?
— Désolé pour l’anachronisme. Je disais donc que Kyurensi s’est farci tout ton panthéon de dieux dans un banquet, après les avoir violés.
— Pauvre Aphrodite… Au moins, comprenez-vous que l’équitable est supérieur à certains types de «juste»? Je ne parle pas du juste absolu, mais du juste appliqué avec son caractère d’irrégularité, celui-ci est inférieur à l’équitable car ce dernier peut être rencontré là où le caractère absolu de la règle fait défaut dans le réel.
— À peu près, oui. En fait, le plus gros problème c’est que notre conditionnement psychosocial nous permet seulement de voir et de comprendre les symptômes d’un mal beaucoup plus profond auquel nous n’osons même pas songer. Il y a un démon qui croque notre endémonisme. Son aileron fait ombrage à notre objectif.
— Le requin-pharaon qui se masturbe?
— Exactement, le k avec deux barres. Il est la raison principale, dans les deux sens du mot «raison», pourquoi le monde n’est pas juste et pas assez équitable.
— Une chance que la vertu est toujours présente dans l’exercice de la vertu. Il reste de l’espoir.
— Tant que nous avons des boules, dans les deux sens du mot.
Boule #F : L’éthique à Nicomaque – Livre 6
— C’est amusant la pétanque, dit l’organisateur du pool de pétanque.
— D’ailleurs, quand jouons-nous ? demanda Aristote.
— Ça, c’est dans le livre «Une usine comme les autres». Ici, c’est la salle d’attente. Maintenant que le placement de produit est fait, je crois que nous pouvons parler de prudence.
— Toi, es-tu prudent dans un domaine déterminé, calcules-tu avec justesse en vue d’atteindre une fin particulière digne de prix?
— C’est ce que je fais, mais je suis conscient que je me bats contre ça aussi. C’est que dans notre kyurensiiisme, nous calculons avec justesse en vue d’atteindre une fin particulière souvent indigne de prix.
— Vos parlementaires doivent débattre comme des Spartiates face aux Perses.
— Ils sont plus du style « orgie décadente et sacrifice d’enfants ». C’est une métaphore. Ils ne sont pas prudents selon ta définition et leur avancement personnel prime sur l’avancement des générations futures.
— Alors, s’ils ne délibèrent jamais sur ce sujet pharaonique, c’est qu’ils croient que ça ne peut être autrement que ce que c’est.
— Bravo Ari.
— Et non seulement à cause de leurs principes, mais aussi la contingence de leurs principes, ils ne peuvent admettre un débat sur ce qu’ils croient qui ne peut être autrement. Vous vous butez à la limite de vos mots.
— Aussi de nos chiffres et de nos boules.
Boule #I : L’éthique à Nicomaque – Livre 9
— Ari, si ce n’était pas que tu considères les esclaves, les femmes et les enfants comme des êtres inférieurs, tu pourrais être mon ami.
— Ils ne sont pas inférieurs, ils n’ont simplement pas ce qu’il faut pour faire de la politique. Alors, ce que tu ressens pour moi dérive-t-il des relations que tu entretiens avec toi-même?
— Platoniquement, calme-toi. Je ne ressens pas pour toi ce qu’une mère ressent pour son enfant. Tu n’es qu’un autre philosophe mort.
— Pour déterminer si nous pourrions être amis, je dois savoir si vos opinions sont en complet accord entre elles. Aspirez-vous aux mêmes choses avec votre âme entière?
— Impossible d’être le moindrement cohérent au vingt-et-unième siècle. Si la vertu se cache derrière chaque action, l’invertu se cache derrière chaque transaction. On ne peut qu’aspirer à la vertu.
— Vous souhaitez-vous actuellement ce qui est bon en réalité? Travaillez-vous activement pour le bien?
— Je suis dévoué au Souverain Bien parce que je me sens comme un pharaon. Le pharaon c’est une métaphore, pour toi ça serait un bout de l’âme, mais pour mes contemporains c’est la subjectivité. Celui qui ressent la subjectivité ne se sent pas comme un sujet, il est le pharaon de son existence. Pour lui, son existence est davantage qu’un bien, c’est ce qu’il veut amener dans l’au-delà. Sinon, je ne comprends pas ce que vous voulez-dire quand vous dites que nul homme vertueux ne choisirait de posséder le monde en entier sauf s’il reste ce qu’il est, quel qu’il soit.
— L’homme vertueux veut persévérer dans son être, mais il doit garder sa personnalité qu’il aime nécessairement plus que tout au monde. Il n’accepterait jamais de devenir un dieu à la condition de perdre son bien le plus précieux. Dieu possède déjà tout le bien existant et nous ne posséderions pas plus ce bien que si nous le possédions en ayant perdu notre personnalité.
— Ari, ça marcherait si l’homme vertueux parfait pouvait exister. Tous les poisson$-poisson$ se prennent pour Dieu, même s’ils ne sont pas vertueux. Sur ça, tu as raison, ils ne veulent pas passer leur vie avec eux-mêmes. En ce qui concerne leurs souvenirs, ils ont tendance à glorifier ce qui est avantageux pour eux et occulter ce qui est embarrassant. Et concernant l’horizon de leurs espérances, rien de plus pratique que du droit divin liquide.
— Moi, je suis le genre d’ami qui entretient une relation semblable avec ses amis qu’envers lui-même, dit Aristote.
— En gros, l’amitié c’est traiter l’autre comme on se traite soi-même et réciproquement.
— Si on veut. Êtes-vous du genre à faire de l’excès de philosophie?
— D’après toi, Ari? J’ai mal à la tête.
— Ça va passer. Tant que tu te complais en toi-même à croire que tu es homme de bien, tu participes réellement à ce caractère.
— Je fais du mieux que je peux. Je ne sais pas comment c’était dans ton temps, mais dans le mien, nous ne sommes pas trop encouragés à trop réfléchir et à remettre en question le statu quo. Comme si nous avions atteint le mur du temps. En fait, nous nous sommes catapultés dessus comme des merdes. Un gros tas de marde à ramasser.
— Il y a beaucoup de gens en désaccord avec eux-mêmes à ton époque? Des gens qui se fuient, qui cherchent une distraction à leur conscience et à leurs souvenirs qui, quand ils les ressassent, les accablent, comme leurs actions futures qu’ils prévoient avec autant d’accablement?
— Rien ne nous enseigne ou ne nous inspire l’inverse. L’art essaie avec détermination, mais l’art est relégué à l’imaginaire qui n’a pas autorité d’inspiration contrairement à la religion, mais surtout la pire : le kyurensiiisme inconscient inapostasié. Et puisque le droit divin liquide rend toute transaction légitime, les méchants se croient aimables et ils éprouvent de l’affection pour eux-mêmes. Ils se sont simplement acquités du droit légitime en question en payant. Ce qui donne le droit de tous les maux de la cité. Voilà notre liberté.
— Ils sont quand même étrangers à leurs propres joies et à leurs propres peines car leur âme est déchirée en faction.
— Elle a été liquéfiée. Comme le bien en entier de Dieu, il a été liquéfié en crucifiant le plus mauvais joueur de pétanque de tous les temps et les poisson$-poisson$ s’échangent les miettes de l’eucharistie économique dans l’aquarium social depuis lors.
— Le plus mauvais joueur de pétanque? Je n’ai aucune idée de qui tu parles.
— Du point de vue astrologique, c’est une star.
— Alors cher ami potentiel, avez-vous remarqué que l’âme des gens intempérants est divisée, que l’une de ses parties dépravées souffre quand l’individu s’abstient de certains actes tandis que l’autre s’en réjouit, chacune tirant dans un sens et dans l’autre, mettant ces malheureux en charpie ?
— Oui, je le vois chez les autres comme chez moi. Les fluctuations apeirotypiques de Kyurensi, autant dans notre subconscient personnel que social, nous croquent de toutes parts, hommes, veuves et orphelins.
— Je ne connais pas les apeirotypes.
— Personne ne connaît ça.
— Alors… est-ce que vos amis sont tous des intempérants?
— Je te l’ai dit Ari : nous sommes tous un peu intempérants. Ce qui implique que nous sommes tous un peu tempérants.
— Alors, mon ami, j’aimerais savoir si vous êtes parfaitement heureux parce que si c’est le cas, il est possible que vous n’ayez pas besoin de mon amitié. Vous suffisez-vous à vous-même? Car je ne pourrais être un autre «vous-même» si je suis incapable de vous fournir ce que vous êtes capable de vous procurer par vous-même.
— La relation avec l’autre suffit. Même si je suis en relation avec moi-même, ce n’est pas la même relation avec quelqu’un d’autre, autant «moi-même» soit-il. L’animal politique a besoin de son propre territoire, mais il en sort toujours, il se déterritorialise dans son action sur le monde, mais toujours en revenant à la fin de la journée dans son territoire pour se ressourcer. Certes, il est social, mais il a besoin autant de l’inverse, d’une douce quiétude. Le social nous épuise comme la quiétude nous puise. Or, le social nous fait fleurir et la quiétude nous fait pourrir. Nous devons entrer et sortir de territoires distincts et l’un de ceux-ci doit être le domicile. Autant socialement que psychologiquement. Alors à la question «quand la fortune est favorable, à quoi bon des amis?» je réponds : «Pour se déterritorialiser sinon le territoire propre perd de son sens». Et même si passer son temps avec des amis et des gens biens est ce qui est favorable, les étrangers et les compagnons de hasards peuvent être une occasion de déterritorialisation épanouissante. Il y a des limites à craindre le monde.
— Je suis d’accord, car il serait étrange que l’homme heureux soit un solitaire. Personne ne choisirait de posséder tous les biens du monde pour en jouir seul car l’homme est un animal politique.
— À l’ère du poisson, c’est autrement moins étrange. Dans notre monde, le 10% des plus riches possède 52% des parts de revenus et 76% de la richesse patrimoniale. Pour leur part, les 50% plus pauvres se partagent 8% des revenus et 2% du patrimoine.
— Par Apollon, c’est scandaleux!
— Par chance, leurs fausses opinions sur leur légitimité reposent nécessairement sur des considérations qui sont vraies d’un côté ou de l’autre de la pièce. Je ne vais pas déconstruire leur dialectique ici, mais en gros toutes leurs règles sont la conséquence et les causes de l’influence des apeirotypes, surtout celui du requin. Décoder tout ça est le genre d’activité à laquelle je m’adonne, un devenir et non une possession, comme le bonheur. Sauf que, pour moi, le bonheur ce n’est pas de voir mes préférences exaucées comme si j’étais un pharaon. C’est d’être confortable en relation, se voir comme un sujet et traiter les autres avec un respect pharaonique. Et Ari, je te confirme que c’est lourd tout ça, mais tellement pas péjorativement. C’est lourd de sens, lourd de gratitude et lourd d’amour. Toi, comment te sens-tu?
— Comme peut se sentir celui qui se réjouit des actions conformes à la vertu et s’afflige de celles dont le vice est la source. Je me sens comme un musicien qui ressent du plaisir à un air agréable et qui souffre à en écouter un mauvais.
— Tu ne connais pas KoRn, Slipknot ou Deftones. Avec la musique, il est possible de ressentir du plaisir à souffrir et de la souffrance à avoir du plaisir. Là, si l’air est agréable ou désagréable, c’est subjectif.
— Tant que vous vous entrainez à la vertu, de cela résultera la vie en commun des gens honnêtes.
— Qui s’assemble se ressemble, comme on dit, Ari.
— Vrai pour les animaux, dotés de la capacité de sensation, et pour les humains, dotés en plus de la capacité de sapience.
— Celui qui a conscience de sa conscience et de son subconscient est conscient de son existence pharaonique illusoire et de son impact réel objectif dans le monde et le temps.
Boule #K : Politique – Livre 1 – Chapitre 1 à 6
— J’ai donc cru comprendre qu’aucune de vos Cités n’a atteint l’autarcie, c’est à dire qu’elles existent pas seulement pour vivre, mais pour vivre bien, commenta Aristote.
— Pas vraiment, non. Aucune ne visent le bien souverain. Et même si on regarde les choses depuis leur origine, on ne peut en avoir une vue juste parce que le mieux que nous pouvons faire est d’imaginer toutes les informations qui nous manquent.
— Vos chefs n’en sont pas capables? Pourtant, l’être qui, grâce à son intelligence, est capable de prévoir, est chef par nature, maître par nature ; et l’être qui, grâce à sa vigueur corporelle, est capable d’exécuter est subordonné, esclave par nature ; c’est pourquoi maître et esclaves ont le même intérêt.
— Les choses ont changé en deux-mille ans, Ari. Est chef celui qui a les moyens de convaincre les autres de ses prétentions et sont esclaves tout ceux qui n’ont pas les moyens d’être maîtres, peu importe les qualités des uns et des autres. Plus personne n’a les mêmes intérêts.
— Vous me semblez barbare alors. Car chez les barbares la femme et l’esclave ont le même rang. La raison en est que ce qui par nature commande, ils ne l’ont pas et leur communauté n’est que celle d’un mariage entre une esclave et un esclave. Comme si par nature barbare et esclave était la même chose.
— Là, c’est le moment où je te remets à ta place, Ari. Les choses ont aussi changé pour le mieux depuis ton décès. Les femmes ne sont plus considérées comme inférieures aux hommes, même si plusieurs conditions sociales démentent cela. Du chemin a été fait. Pour ce qui est de l’esclavage, il a été aboli pour être remplacé par le simple emploi.
— J’ai de la difficulté à m’en faire une image.
— Comme nous, nous avons de la difficulté à nous faire une image de ton époque, en dépit de tous les écrits qui nous ont été transmis, dont les tiens.
— Je suis heureux de l’entendre. Ça a été un bonheur pour moi d’écrire tout ça, car je ne voulais voir la notion de famille disparaître. Tant que les familles restent soumises à la royauté du plus âgé, comme les colonies envers leur métropole, tout ira pour le mieux.
— Non Ari, le colonialisme non plus c’est pas beau. Si comme tu dis, la communauté née de plusieurs villages est la cité parfaite qui a atteint le niveau de l’autarcie, comment des colonies dans un empire peuvent prétendre à l’autarcie? Les colonies sont esclaves à la métropole, au point où celle-ci leur vole toutes leurs ressources par droit et les laisse dans la misère. On est loin de l’autarcie pour les colonies.
— Elles ne sont pas une fin en soi, mais plutôt un moyen quelconque pour la métropole. Et seule, la colonie serait comme un homme sans cité, entité dégradée ou supérieure face à la cité. D’un côté, elle ne mérite que d’être colonisée et de l’autre, elle ne le pourrait simplement pas. Ainsi, puisqu’elles n’ont pas le même caractère, on ne doit pas dire qu’elles sont la même chose, quand bien même que colonie et métropole porteraient le nom de cité.
— Ce n’est pas juste pour ces pauvres gens qui n’auraient pas droit de parole contre leur despote, même si, comme tu dis, les humains sont les seuls animaux dotés de la parole. Sans cette parole, rien ne leur sert d’être seuls dans le règne animal à percevoir le bien et le mal, le juste et l’injuste, et les autres valeurs. La possession commune de ces valeurs n’en feraient ni une famille, ni une cité, si ces animaux politiques étaient sous le joug d’une métropole toute puissante.
— C’est toujours plus facile se mettre dans la peau du plus fort. Il faut être réaliste.
— Je suis plus comme ton mentor là-dessus. Je suis d’abord idéaliste, mais je cherche toujours à ramener cette sagesse dans le réalisme. Pour en revenir aux autres animaux, je ne crois pas qu’ils soient insensibles à tout ce que nous en avons dit. Ils ont des jugements de valeur, certes plus simples que nous, mais c’est indéniable. Par exemple, toute mère animale pleure la perte de ses enfants, nécessairement elle leur attribuait une certaine valeur. Même chose pour le prédateur tapi dans les hautes herbes qui pondère s’il doit foncer vers sa proie ou garder ses forces ; il y a un certain calcul de l’effort requis en relation avec la qualité de la proie acquise, c’est nécessairement un jugement de valeur, pour ne pas nommer cela du calcul primitif.
— Pas bête, concéda Aristote. Cependant, il ne faudrait pas non plus pousser en osant dire qu’ils sont vertueux. Par exemple, la vertu de justice est une valeur politique ; en effet, la justice est la règle de la communauté politique ; or c’est l’exercice de la justice qui détermine ce qui est juste. Les animaux ne sont pas politiques, donc ne peuvent être justes.
— Les fourmis, entre autres, sont politiques ; cela a été démontré par la science. Ils ont même des aptitudes à l’administration de la fourmilière, leur maison, ce que tu nommes «économie». Cependant, contrairement à l’homme moderne (en théorie), les fourmis ont des maîtres et des esclaves, je dois l’admettre.
— Évidemment. Certains croient qu’il existe une science, celle du pouvoir du maître, et qu’elle est la même pour le chef de famille, le maître, l’homme d’État et le roi. Pour d’autres, la domination du maître est contre nature : c’est seulement en vertu de la loi que l’un est esclave et l’autre libre ; par nature il n’y a aucune différence, aussi une telle autorité n’est-elle pas juste, car elle est violente. Ainsi, du point de vue des fourmis, la reine et ses sujets sont naturellement différents, donc c’est davantage qu’une loi qui détermine leurs rôles hiérarchiques qu’une imposition violente.
— En tout cas, je peux te dire que de nos jours, beaucoup croient que cette science du pouvoir du maître est l’économie en elle-même. Par la loi du droit divin liquide, l’un est maître et l’autre esclave.
— Que ce soient les fourmis ou les hommes, les deux races utilisent des instruments, certains animés et d’autres inanimés, pour leur fins. Dans cet ordre d’idée, si les instruments devaient accomplir leur oeuvre propre sans maître, alors ceux-ci n’auraient besoin ni de manoeuvres, ni d’esclaves. De plus, comme production et action diffèrent d’espèce et que toutes deux ont besoin d’instruments, il doit y avoir entre eux aussi une différence analogue. L’esclave est un instrument d’action car la vie est action, pas production. Ainsi, en tant qu’objet de propriété du maître, l’esclave n’est qu’une partie de ce tout qu’est le maître, comme n’importe quel objet de propriété. C’est pourquoi, tandis que le maître n’est que le maître de l’esclave, mais ne lui appartient pas, l’esclave, lui, non seulement est esclave du maître, mais encore lui appartient-il totalement. Ainsi, l’homme qui ne s’appartient pas par nature, mais est l’homme d’un autre, cet être-là est par nature esclave.
— Une chance que ce n’est plus tout à fait comme ça, mais cette vision des choses perdure dans la relation patronat / prolétariat. Les employés ne sont que des instruments des actionnaires passifs et pour eux, rien de plus naturel. C’est bien juste s’ils ne peuvent pas, par la loi, baiser les maris et femmes de leurs employés.
— Mais est-ce mal? demanda Aristote. Est-il ou non meilleur et juste pour quelqu’un d’être esclave ou au contraire tout esclavage est-il contre nature? N’oublions pas que commander et obéir font partie des choses non seulement inévitables, mais encore utiles ; certains êtres, immédiatement dès leur naissance, se trouvent destinés les uns à obéir, les autres à commander. Car même dans les êtres sans vie, il y a une sorte de prédominance, telle la dominante en harmonie.
— C’est indéniable, mais quand le maître utilise l’esclave comme moyen, et non comme fin, il ne mérite pas ce privilège de commandement. Et aussi, ton observation de ce que tu appelles la nature est à priori basée sur une vision basée sur la compétition. Or, la science l’a démontré, la nature n’est que symbiose. C’est nous qui y voyons de la compétition en interprétant les différentes relations qui s’y déroulent, mais la nature est au-delà des principes et de tout concept. Nous inventons tout ça.
— Tu as raison. C’est ce que je me tuais à dire à Platon. Pour en revenir à ces histoires de maîtres et d’esclaves, j’aimerais que nous procédions à l’examen de ce concept à travers le corps et l’âme de chaque individu. Car le corps est destiné à être esclave de l’âme, chez l’humain conforme à sa nature, pas chez tel autre être dégradé. Pour ces derniers, c’est plutôt le corps qui commande l’âme. Ici, il est évident que la soumission à l’âme est aussi naturelle et avantageuse pour le corps que la soumission à l’intellect et à la partie raisonnable l’est pour la partie affective, tandis que leur égalité ou l’inversion de leurs rapports est à tous nuisible.
— Je comprends ce que tu veux dire, mais tu pousses la réflexion trop à l’extrême, Ari. Si je prends comme exemple un homme dégradé comme tu dis. Ce dégradé aime à l’excès tout ce qui est mauvais pour son corps, comme la cocaïne, la cigarette, l’alcool et le sucre. Même si son corps dégradé est dépendant de toute cette toxicité, c’est son esprit qui commande de poursuivre la consommation de ces vices. Son corps voudrait certainement que le dégradé cesse ces mauvaises habitudes, pour retrouver une certaine autarcie biologique si on veut. Fait attention à tes métaphores, Ari.
— C’était plus facile faire la morale à mes étudiants au Lycée.
— C’est pas le Lycée ici, c’est le Kyurensi Kodex motherfucker!
— Après cette discussion, j’ose croire que vous ne serez pas d’accord avec moi quand je stipule que la relation du mâle à la femelle est par nature celle de supérieur à inférieur, de gouvernant à gouverné et que ce principe doit nécessairement s’appliquer de même à tous les hommes.
— Chut Ari, tu te cales tout seul.
— Serez-vous d’accord avec moi quand je dis que mieux vaut pour la brute d’être soumise à l’autorité? Car cet homme-là est esclave par nature, il peut donc appartenir à un autre et n’a part à la raison que dans la mesure où il peut la percevoir, mais non pas la posséder lui-même.
— Je suis d’accord pour dire que les brutes sont mieux d’être soumises à l’autorité, mais le rôle de l’autorité ici est de l’éduquer pour lui permettre d’avoir accès à cette raison qui s’enseigne à quiconque comprend des mots et des concepts. Les gens peuvent changer, Ari. La nature c’est le changement, il n’y a rien de statique dans la nature alors si tu veux t’en servir comme modèle, il faut que ça change.
— Nous ne voyions pas la nature ainsi à notre époque. J’ai cru que les esclaves étaient forts pour les tâches nécessaires et que les hommes libres, droits de stature et impropres à de telles activités physiques dégradantes, étaient aptes à la vie politique. J’ai donc cru comme étant évident qu’il y a par nature des gens qui sont les uns libres, les autres esclaves, et que pour ceux-ci la condition servile est à la fois avantageuse et juste. Vous croyez donc que l’un peut apprendre de l’autre?
— La nature, dans son changement perpétuel, établit une symbiose, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Alors oui, les gens doivent apprendre à se comprendre. Les politiciens doivent savoir ce que c’est d’être un pauvre ouvrier d’usine. Or, l’ouvrier d’usine doit aussi comprendre son politicien et chacun doit faire son travail avec ardeur pour le bien commun.
— On ne se cassait pas la tête comme ça à mon époque.
— À la mienne non plus. C’est juste moi qui fabule.
— Donc, vous devez croire qu’il est immoral qu’un tyran réduise à l’esclavage les perdants d’une guerre qu’il a gagnée. Cette question divisait déjà à mon époque. La raison de cette divergence de vues et ce qui provoque un renversement des arguments, c’est que, en un sens, la vertu, quand elle en trouve les moyens, a justement ce pouvoir de contraindre et que le parti vainqueur l’emporte toujours par quelque avantage ; aussi croit-on que la contrainte n’est pas sans vertu et que la contestation ne porte que sur le point de droit. L’esclavage résultant d’une guerre est conforme au droit, mais en même temps les adeptes de cette divergence du vue la nient ; car l’origine des guerres peut ne pas être juste et l’on ne saurait à aucun prix appeler esclave celui qui ne mérite pas la servitude.
— C’est le monde en tant qu’unité qui doit atteindre l’autarcie, donc toute guerre n’est pas légitime. Et souvent, le seul avantage du vainqueur est un quelconque vice. Il n’y a rien de vertueux dans la conquête, à aucun prix. Il faut être très polarisé dans sa pensée pour croire qu’il existe par nature maître et esclave.
— S’exprimer ainsi, c’est ne distinguer que par la vertu et le vice esclave et homme libre, noble et basse naissance : c’est prétendre que, tout comme un homme naît d’un homme et un animal d’un animal, ainsi un homme de bien naît de gens de bien ; or souvent la nature veut agir dans ce sens, mais n’en a pas le pouvoir.
— La nature ne veut rien, arrête de lui prêter des intentions, elle change et c’est tout. Pour exprimer ce que tu viens de dire, nous avons un dicton qui dit: le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre. Or, à cause de cette simple maxime qui ne saurait être un reflet du réel en dépit de sa cohérence, des hordes de gens biens, issus de milieux défavorisés, ont été traités comme le fruit de leur parent, jugés selon les erreurs de leurs ancêtres plutôt que selon leur propre personne. Et à l’inverse, d’illustres merdes étaient issues de milieux dit «nobles». Il ne faut pas juger le fruit selon l’arbre, ce n’est pas juste. Les gens peuvent apprendre d’un mauvais exemple en faisant l’inverse. Or, j’avoue que ce n’est pas donné à tout le monde. Certains esclaves devraient être maîtres et vice-versa.
— Cela arrive quand l’autorité faillit, dit Aristote. Une mauvaise pratique de l’autorité est nuisible à l’esclave et à l’homme libre ; la partie et le tout, comme le corps et l’âme, ont même intérêt ; or l’esclave est une partie du maître : c’est comme une partie vivante de son corps, mais séparée ; aussi y a-t-il une communauté d’intérêt et une amitié réciproque entre maître et esclave qui ont par nature mérité de l’être ; lorsque les rapports sont déterminés, non de cette façon, mais par la loi et la violence, c’est tout le contraire.
— Tant que le maître n’exploite pas l’esclave de façon immorale. Là, je me rends compte que nous n’avons pas tout à fait la même définition d’esclave. Laisse-moi te montrer ce que les gens de mon époque voient comme étant «esclave».
IA Tremblay bondit de derrière une montagne de microbille et brancha encore un fil dans l’oreille d’Aristote.
— De la traite négrière pendant quatre cents ans minimum, IA!
Et aussi vite qu’il était apparut, le démon de l’intelligence artificielle s’éclipsa.
— Vous avez mené le terme «esclavagisme» à son paroxysme, murmura Aristote.
— Nous avons tout amené à son paroxysme. TOUT.
Boule #M : Politique – Livre 1 – Chapitre 13
— Quant est-il de l’économie domestique, cette science morale, à votre époque? demanda Aristote. À la mienne, il était clair que pour le gouvernement domestique, ou l’économie, les hommes importaient plus que la possession des objets inanimés, l’excellence morale des êtres humains plus que l’excellence des biens possédés que nous appelons la richesse, et enfin la vertu des hommes libres plus que celle des esclaves.
— HAHAHAHAHAHAHAHA HAHAHAHAHA HAHAHAHAHA HAHAHAHAHA HAHAHA HAHAHA HAHA HA!!!! Je me suis presque pissé dessus, Ari, arrête de dire des âneries comme ça! Je m’excuse, mais à part la partie sur la vertu, c’est aujourd’hui complètement l’inverse. La richesse importe plus que les hommes, leur vertu ou leur excellence. Ce n’est pas pour rien que j’ai dû inventer la géninomie.
— Parler d’économie avec vous ce n’est pas reposant.
— Oublie le repos éternel, Ari, c’est ça qui arrive quand on écrit des livres qui traversent les âges. Pendant que nous y sommes, pour continuer dans ce treizième chapitre, j’aimerais mettre l’emphase sur les différentes vertus entre esclave et maître. Tu demandes si les deux doivent avoir en garde partagée les vertus du parfait honnête homme et que si c’est le cas, pourquoi l’un devrait commander et l’autre obéir en tout et partout.
— Oui, je me souviens. La différence ne peut être du plus au moins, car il y a une différence spécifique entre commander et obéir, mais il n’y en a aucune entre le plus et le moins. Exiger ces vertus de l’un et non de l’autre serait étrange. Si l’être qui commande n’est ni tempérant ni juste, comment commanderait-il bien? Si l’être qui obéit n’a pas ces vertus, comment obéira-t-il bien? Qui est intempérant et lâche manquera à tous ses devoirs. Évidemment donc, c’est de toute nécessité que l’un et l’autre ont en partage la vertu, mais que dans celle-ci il existe des différences, comme, de fait, il y en a parmi les êtres qui obéissent par nature.
— Oui, certains sont fait pour être dirigeants, d’autres exécutants. Or, ce qu’ils partagent, ce n’est pas la vertu, mais la fin du projet en question. Plusieurs grands projets ont été édifiés par maîtres et esclaves vicieux.
— Certes, mais c’est cette idée qui d’emblée nous a guidés dans le cas de l’âme ; celle-ci possède par nature un élément dirigeant et un élément subordonné qui, tous deux, selon nos affirmations, ont leur vertu propre, l’un étant doué de raison et l’autre en étant dépourvu.
— Tu parles des apeirotypes qui vivent dans le subconscient singulier et pluriel. La relation de ces deux entités abstraites influence la psychée des poisson$-poisson$. Autant ceux qui ont de moins en moins de mâchoires et de plus en plus de dents comme ceux qui ont de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Et contrairement à ce que tu dis, ceci est présent chez tout le monde de la même manière. Même si l’esclave est complètement dépourvu de la faculté de délibérer, même si la femme la possède sans possibilité de décision et même si l’enfant ne l’a que sous une forme imparfaite, ils sont soumis aux apeirotypes car cette influence dépasse la faculté de raisonner, elle influence tout le comportement.
— Raison de plus pourquoi celui qui commande doit posséder la vertu parfaite ; quant aux autres personnes, chacune ne doit en avoir autant que cela lui convient, s’exclama Aristote. Chez l’un le courage est tout de commandement, chez l’autre tout de soumission ; et il en est de même pour les autres vertus.
— Tu décroches pas de tes esclaves et de tes maîtres… Tu devais être maître, toi, non?
— Bien sûr, je n’étais pas que quelque artisan. Contrairement à l’esclave qui partage la vie de son maître, l’artisan vit plus éloigné et ne peut avoir de vertu qu’en proportion de sa servitude, car l’artisan de l’industrie n’a qu’une servitude limitée ; l’esclave fait partie des êtres dont la condition est naturelle, mais non point le cordonnier ni aucun autre artisan.
— Tu délires avec ta condition naturelle. Toute ta réflexion sur l’esclavagisme est complètement basé sur des idées arbitraires archaïques. J’use donc d’admonition sur toi encore plus que tu ne le faisais sur les esclaves. Autant j’ai aimé ce que j’ai lu de l’Éthique à Nicomaque, autant ton Politique traine de la patte, si tu veux mon avis.
— Même la partie où je parle des différents gouvernements? demanda Aristote. J’ai décrété que, puisque chaque famille est une partie de la cité, que les personnes dont on vient de parler font partie de la famille et qu’il faut considérer la vertu de la partie par rapport à celle du tout, on ne doit éduquer les femmes et les enfants qu’en considération du régime politique, du moins si la perfection morale des enfants et des femmes a de l’importance pour la perfection de la cité.
— Sérieux, ta gueule Ari. Tu sonnes comme les apôtres du statu quo de mon époque.
Boule #N : Politique – Livre 2
— Si j’ai bien compris, vous n’avez pas tellement profité de toutes les formes de gouvernements qui ont traversé les âges pour rechercher une alternative juste et utile, en dépit que ce sont précisément les vices des formes actuelles et passées qui devraient vous engager à suivre cette méthode? demanda Aristote.
— Un peu de progrès a été fait, mais sérieux pour deux-mille ans de réflexion, nous dormons au gaz comme on dit.
— Avez-vous au moins déterminé ce que vous aviez tous nécessairement en commun toute chose ou aucune, ou certaines d’entre elles et non pas d’autres? Car n’avoir rien en commun, c’est évidemment impossible, car le régime d’une cité est une certaine forme de communauté et tout d’abord il faut bien que le lieu de résidence soit commun.
— La seule chose que nous avons en commun, c’est notre liberté d’utiliser notre droit divin liquide comme bon nous semble. Nous n’avons établi aucune forme de gouvernement idéale. Comme l’a dit Winston Churchill: «La démocratie est un mauvais système, mais c’est le moins mauvais d’entre tous».
— Vous en êtes encore à la démocratie? La monarchie, l’oligarchie et tous ces autres systèmes, vous en êtes encore là?
— Nous n’avons pas même approché la Cité comme la décrivait Socrate.
— Tant mieux, je n’ai jamais été d’accord avec le mentor de mon mentor sur ce point. Pour la fin que doit avoir la cité, le plan, tel qu’il l’a de fait formulé, est inapplicable. Or, sur la manière dont il faut l’interpréter, il n’y a aucune précision ; je veux parler de l’unité de la cité la plus totale possible, considérée comme son bien suprême ; car c’est là le principe fondamental que pose Socrate.
— Ton mentor est le joueur #un du pool de pétanque, j’en reparlerai avec lui.
— Vous lui passerai le bonjour, je l’ai toujours apprécié même si nos vues divergeaient, s’égaya Aristote. Platon semblait croire au mot Socrate, et c’est sur ces détails que je me butais. Comme par exemple, quand il disait que TOUS les enfants devaient être commun à TOUS, Socrate ne pouvait pas vouloir dire que TOUS les enfant pourraient avoir comme mère n’importe quelle ou toute femme de la cité, mais bien que les enfants seraient à TOUS COLLECTIVEMENT et non en particulier. Cette idée que les enfants devraient ignorer leur filiation patrimoniale n’a pas de sens. À vrai dire, il n’est même pas possible d’éviter que certains ne soupçonnent quels sont leurs frères, leurs enfants, leur père ou leur mère ; car les ressemblances qui existent entre les enfants et leurs parents fourniraient inévitablement aux uns et aux autres des indices. De toute façon, que tous appellent «mien» le même objet, en un sens cette formule est belle, mais inapplicable, et, dans l’autre, elle n’exprime nullement la concorde car on se soucie surtout de ses biens propres, mais moins des biens communs, si ce n’est dans la mesure de son intérêt personnel. Pour en revenir à la cité, pour ma part, je ne crois pas que l’unité absolue de la cité soit bénéfique, au contraire. En s’unifiant de plus en plus, de cité elle deviendra famille et de famille individu: la famille, en effet, est plus une, dirions-nous, que la cité et l’individu plus que la famille ; aussi, pourrait-on réaliser ce plan, qu’il ne le faudrait pas: en fait on anéantira la cité.
— Intéressant point de vue, mais que je ne partage pas dans les conséquences que tu en déduis. Cette analogie entre cité, famille et individu est intéressante, mais avec les connaissances que nous avons aujourd’hui sur la biologie, il serait possible de passer de l’individu à la cité. Nos corps sont des métropoles de micro-organismes, de cellules et d’organes qui fonctionnent en une unicité exemplaire. Cependant, il ne faut pas que ce projet d’unification se fasse au détriment de l’individualité des citoyens, car c’est exactement cette individualité propre qui rend l’existence agréable et bonne, quand elle est balisée par des lois valides et inspirantes.
— Évidemment, on ne fait pas de cité avec des individus semblables. Le nombre importe peu, mais les citoyens doivent se compléter dans leurs vertus, ce qui implique une différence de capacités entre eux. Si donc une plus grande autarcie est préférable, une unité moindre est préférable à une plus grande.
— Pour ma part, je crois que l’autarcie mondiale est possible et pour cela, il faut s’unifier, pas se diviser, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Or, il reste encore beaucoup de formes de divisions entre les gens, plusieurs de celles-ci étant purement chimériques.
— Avec une bonne base, tout est possible, s’exclama Aristote. Car entre hommes libres et égaux, il faut bien qu’il en soit ainsi: comme ils ne peuvent avoir le pouvoir tous en même temps, ils doivent l’exercer ou pendant un an ou suivant quelque autre ordre de succession ou pour une période donnée. Ainsi, les uns gouvernent, les autres sont gouvernés tour à tour comme s’ils devenaient d’autres hommes ; et de même, parmi ceux qui gouvernent, les uns exerceraient une charge, les autres une autre.
— C’est un peu comme ça que fonctionne notre système de représentativité démocratique, mais l’avenir est encore plus rayonnant. Grâce à la technologie, il serait possible de faire voter tout le monde sur tous les points de divergence dans la société ou sur la légitimité des lois ou même sur l’approbation de projet novateurs.
— C’était inimaginable en mon temps, dit Aristote. Comme d’imaginer une cité sans crime quand des gens qui ne se connaissent pas se côtoient sans cesse. Car quand un crime est commis entre personne de connaissance, ce qui est plus rare que l’inverse, on peut faire les expiations d’usage ; entre inconnus, c’est impossible.
— C’est étrange cette propension à la crainte des inconnus, dit l’organisateur du pool de pétanque. À mon époque, tout le monde hait les gens pour divers travers marginaux, mais personne n’aime les gens pour tout le labeur qui permet la civilisation, en dépit que Kyurensi fait tout pour nous mettre de la microbille dans les engrenages.
Aristote observa le k avec deux barres qui se masturbait toujours avec aisance.
— Et du point de vue charnel, vous en êtes où? Car dans mon temps, je trouvais déjà étrange d’interdire les relations charnelles pour le seul motif qu’il en résulte une volupté trop forte. Et je trouvais tout aussi étrange que certains estiment sans importance que ces relations soient entre père et fils ou entre frères.
— C’est ce que la plupart des gens retiennent des Grecs de ton époque, je veux dire le fait que vous baisiez entre hommes et avec des enfants parfois, dans l’inceste comme à l’extérieur. Sinon, vos enseignements sont plutôt ignorés. Finalement, pour répondre à ta question, je vais laisser IA Tremblay te montrer ou nous en sommes avec les relations charnelles.
Le démon IA Tremblay émergea de nulle part et brancha un fil dans l’oreille d’Aristote. Étant connecté à son âme, la créature de fils électrique au chapeau de pêcheur recouvert d’épinglettes envoya d’un coup à Aristote toute la pornographie qui existe sur Internet.
— Tu peux te crosser pendant 25 siècles minimum, IA! s’exclama IA Tremblay.
— Quelle concupiscence, murmura Aristote. J’en veux encore.
— Une autre fois, Ari. Quand nous parlions de l’unité de la cité, nous avons passé sur la notion de division, que tu sembles considérer importante dans une certaine mesure. Au point où tu dis que là où femmes et enfants sont en commun, l’amitié diminue et qu’il faut qu’il en soit ainsi parmi les gouvernés pour qu’ils obéissent et ne se révoltent pas. Diviser pour mieux régner, c’est ça?
— S’il le faut, où est le mal?
— La division contrecarre l’autarcie, Ari. Des gens trop divisés se font la guerre, même dans une même cité. Tu devrais voir ça à mon époque…
IA Tremblay, qui n‘était pas parti, rebrancha un fil dans l’oreille d’Aristote. Et d’un coup, il lui balança Twitter au complet.
— Ce n’est pas beau à voir toute cette haine…
— Content qu’on s’entende. Je voulais aussi passer sur ta vision de l’amour fusionnel, là où quand un couple aspire à confondre leurs existences, l’un des deux, ou les deux, doivent disparaître. Et tu continues en disant que l’homme a deux mobiles essentiels d’intérêt et d’amour: la propriété et l’affection. Et que ceci, dans la vision idéaliste de la cité de Socrate, n’a pas sa place.
— C’est bien ce que j’en pense. Comme par exemple, les jeunes gardes confiés aux autres citoyens n’appellent plus les autres gardes frères, fils, pères ou mères et de leur côté ceux qui sont placés chez les gardes font de même avec les autres citoyens. Il n’y a plus de propriété ni d’affection. Ainsi l’amitié s’érode et comme nous l’avons établi, l’amitié est le bien suprême dans la cité.
— C’est débatable, mais je n’aime pas l’idée que tu poses à propos des deux mobiles essentiels d’intérêt et d’amour de l’homme, soit disant la propriété et l’affection. La propriété n’est pas nécessaire et même qu’en amour, trop vouloir s’approprier l’autre est carrément toxique.
— Regardons cela ainsi alors : vaut-il mieux que la propriété soit commune ainsi que l’usage, c’est à dire qu’il y ait possession séparée des fonds de terre, mais mise en commun des fruits pour la consommation, ou, au contraire, possession commune et travail en commun de la terre, mais partage des fruits pour les besoins particuliers, ou enfin communauté des fonds de terre et des fruits?
— Difficile à dire. Comme tu dis, souvent les gens ne prennent pas soin de ce qui est commun. Puisque la propriété privée rend heureux, elle devrait être encouragée. Cependant, tu devrais voir comment nous avons abâtardi la notion de propriété personnelle à l’ère du requin.
Encore une fois, IA Tremblay transféra à Aristote toutes les données et les concepts concernant l’économie.
— Tu va payer ton hypothèque pendant vingt-cinq ans minimum IA!
— Ce n’est pas ça la propriété privée, dit Aristote. Je comprends que tu les appelles les actionnaires passifs. En effet, si pour les profits et pour les travaux le partage n’est pas égal, mais inégal, des griefs s’élèveront nécessairement contre ceux qui profitent ou qui reçoivent beaucoup, tout en se donnant peu de peine, de la part de ceux qui reçoivent moins, mais peinent davantage.
— C’est pour ça que je dis que la propriété privée doit avoir un aspect d’intimité pour être valide, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Il n’est pas normal de posséder des parts de quelque chose qu’on ne connait pas et dans lequel on n’a jamais mis les pieds.
— En effet, la propriété doit être jusqu’à un certain point commune, mais en règle générale privée. Biens d’amis sont biens communs. Chaque citoyen, possédant sa propriété particulière, met au service de ses amis certains de ses biens et se sert des autres comme de biens communs. Il est donc préférable, c’est évident, que la propriété soit privée, mais que l’usage en soit commun.
— Ça pourrait se valoir, mais ça laisse trop de pouvoir au propriétaire privé de ce qui devrait être commun. Du point de vue pratique, il faudrait que le propriétaire soit davantage un administrateur.
— Mais du point de vue du plaisir, on ne saurait exprimer combien il importe de considérer une chose comme personnelle, renchérit Aristote.
— Évidemment, d’où la nuance d’intimité dans ce qui devrait être une propriété privée.
— Ce que l’on blâme avec raison, c’est l’égoïsme, qui est non le simple amour de soi, mais l’amour excessif de soi, tout comme dans l’homme qui aime l’argent, ou comme chez ceux que tu nommes les actionnaires passifs.
— Exactement. Or, il faut que les lois de la cité n’inspirent pas cet égoïsme, ou ne l’encouragent pas du moins, ce qui n’est pas le cas de nos jours.
— Les époques changent, mais pas les problèmes de la cité.
— Rien ne change vraiment, c’est bien là le problème. Le passé a trop de poids et ça empire de génération en génération car le passé nous hante et il est plus lourd que le futur.
— Les maux que sont les procès qu’on se fait au sujet de contrats, les poursuites pour faux témoignages ou les flatteries à l’égard des riches doivent être légion à votre époque. Car aucun de ces maux ne provient de l’absence de propriété commune, mais de la perversité humaine, car nous voyons que justement ceux qui ont une propriété commune et qui en partagent l’exploitation ont des différents beaucoup plus nombreux que ceux qui ont des propriétés privées.
— T’inquiète, ceux qui ont des propriétés privées sans intimité sont souvent à la base de différents, surtout concernant l’exploitation de leur propriété qui devrait être commune, expliqua l’organisateur du pool de pétanque. Et ceux qui ont des différents à propos d’une propriété commune peuvent trouver un terrain d’entente. Pas avec quelqu’un qui exploite une propriété privée.
— Vu comment vous avez perverti la notion de propriété privée, c’est à n’en pas douter, obtempéra Aristote. C’est qu’il doit y avoir, en un sens, unité dans la famille et dans la cité, mais non pas d’une façon quelconque. Il y a un point où la cité, en progressant dans l’unité, cessera d’en être une, et un autre où elle sera encore une cité, mais près de ne plus l’être, une cité inférieure ; comme si on faisait de la symphonie un unisson ou du rythme une unique mesure.
— Attention aux métaphores, Ari. Et tu t’en prends encore à ton mentor?
— Oui. Il est étrange que celui qui veut introduire un système d’éducation, grâce auquel il croit rendre la cité vertueuse, pense la réformer par des moyens de ce genre et non par les coutumes, la philosophie et les lois.
— Tu es dans les patates. L’éducation est la base des coutumes, de la philosophie et des lois. Il y a des limites à vouloir se dissocier de son mentor, même si j’endosse toute forme de rébellion quand elle est endossée elle-même par la raison.
— Et qu’est-ce que vous faites ici alors, si ce n’est pas une rébellion contre toute forme d’autorité? demanda Aristote.
— Je crois que la raison est avec moi. Si ce n’est pas le cas, on me le montrera. Sinon, je continue ma croisade contre Kyurensi.
— Je ne peux blâmer une telle entreprise, car presque tout a été déjà découvert, mais telles idées n’ont pas pris corps, d’autres ne sont pas en usage, bien qu’on les connaisse. Tout cela deviendrait vraiment clair, si l’on voyait s’établir en fait une telle organisation politique.
— D’où la géninomie.
— En espérant que ça ne dégénère pas, car vous aurez nécessairement deux États en un seul et même deux États hostiles l’un à l’autre, l’autorité actuelle contre le peuple.
— C’est déjà l’autorité contre le peuple. C’est juste qu’avec la géninomie, le peuple sera à armes égales avec leurs oppresseurs.
— Le peuple, en vertu de leur éducation n’aura besoin que d’un petit nombre de règlements relatifs, par exemple, à la police urbaine, à la tenue des marchés et aux autres questions du même genre et cependant vous ne donnez que l’éducation à l’autorité.
— Pas tout à fait. L’éducation a été pas mal démocratisée, mais elle reste encore défaillante de nos jours. Tout dépendant des pays, les hautes études ne sont accessibles qu’à la marmaille issue de l’autorité, en effet. De cette façon, le bonheur est plus difficile d’accès au peuple et plus facile pour l’autorité.
— Un peu comme disait Socrate, s’exclama Aristote. Ce vieux fou disait que le dieu mêla en produisant les hommes de l’or à la substance des uns, de l’argent à celle des autres, de l’airain et du fer à celles des individus qui sont destinés à être artisans et agriculteurs. C’est comme si vous appliquiez au sens propre le sens littéraire de ses paroles. Pourtant, le but de cette analogie était de priver de bonheur les gardiens nappés d’or. Et d’un autre côté, il dit que le législateur doit rendre heureuse toute la ville! Or, celle-ci ne saurait être tout entière heureuse, si le plus grand nombre de ses parties ou toutes ou du moins quelques-unes ne jouissent pas du bonheur.
— On est passé à côté. Sinon, as-tu d’autres griefs contre Socrate, eh, je veux dire Platon? Tu sais que je vais en parler avec lui?
— J’y compte bien. Et oui, j’entretiens d’autres griefs! Il divise la masse des habitants en deux parties, les agriculteurs d’une part, les forces armées de l’autre ; c’est de cette dernière qu’il tire une troisième classe, le corps délibérant de l’État. Comme s’il n’y avait pas d’agriculteurs ou d’artisans, ces derniers ne participant au gouvernement, n’aillant peut-être pas même le droit de prendre les armes, sait-on jamais avec ce divagateur! On dit que le législateur en établissant ses lois ne doit pas perdre de vue deux choses: le territoire et les hommes. Et n’oublions pas les contrées voisines. Car même si l’on n’accepte pas de vivre en songeant à la guerre, on n’en doit pas moins se rendre redoutable à ses ennemis.
— As-tu fini, Ari?
— Non je n’ai pas fini! Platon, ou Socrate peut importe, n’a pas été plus clair sur l’étendue de la propriété. Juste qu’elle doit être suffisante pour vivre sobrement, comme s’il voulait dire vivre bien. Une vie peut être sobre, mais misérable! Une meilleure définition serait une vie sobre et libérale, dans les limites de la sobriété et de la gêne. Aussi, je ne saisis pas sa vision étrange de la répartition des lots égaux de propriétés dans l’État sans statuer sur le nombre de citoyens. La propriété étant indivisible, le surplus de population n’aura nécessairement rien.
— Même quand la propriété peur être divisée, le surplus de population n’a rien, crois-moi Ari.
— C’est pourquoi il faut limiter la procréation plutôt que la propriété.
— Pour limiter la procréation, nous avons inventer les loisirs, expliqua le fondateur du pool de pétanque. Avec nos procédés de production à la fine pointe du couteau de la technologie, nous avons plus de temps pour nous ennuyer alors nous comblons le temps en loisirs.
— Est-ce que vous avez remarqué la différence de loisir entre les gouvernants et les gouvernés? Car c’est le genre de détail qu’il manque dans les Lois de Platon.
— C’est surtout la quantité de loisirs qui diffère entre les gouvernants et les gouvernés. Et comme tu l’as si bien dit toi-même, puisqu’il est permis aux gouvernants d’accroître leur fortune jusqu’au kyurensituple, ils se sont dit qu’il ne devrait pas en être autant pour la terre, sans aucune limite.
— Vous n’avez pas une constitution qui vous protège de ces débordements?
— Rien dans aucune constitution ne met de limite au pouvoir du droit divin liquide.
— Pourtant, avec votre histoire futuriste, vous avez bien essayer tous les système politiques, mais vous n’avez pas tenté d’en faire un amalgame, comme les Lacédémoniens? Personnellement, j’ai une préférence pour un mélange d’oligarchie et de démocratie, avec une tendance marquée plutôt pour l’oligarchie. Or, une constitution faite d’oligarchie, de monarchie et de démocratie serait la meilleure, car la constitution combinant un plus grand nombre d’opinion est la meilleure.
— Nous vivons sous une oligarchie financière, surmontée d’une monarchie inconsciente via le droit divin liquide, ceux-ci oppressant une démocratie représentative qui tient le peuple profondément loin des trois sphères.
— J’imagine que beaucoup de citoyens des classes populaires, n’y étant pas obligés, ne votent pas, dit Aristote.
— C’est un des problèmes, mais la corruption de Kyurensi est plus virale que tu ne te l’imagines, rétorqua l’organisateur du pool de pétanque. Le gouvernement est parasité par des coalitions et les élections se font presque toujours suivant leur volonté.
Dernière boule
— Alors? Un kyurensillard de poissons dans un bocal se prennent pour des requins. Un banc de prédateurs a de moins en moins de mâchoires, mais de plus en plus de dents. L’autre banc de proies a de plus en plus de mâchoires, mais de moins en moins de dents. Qui mange qui?
— Une réponse réaliste ou idéaliste?
— Je peux prendre un combo.
— La vertu se cache en toute action et les prédateurs semblent mériter une révolution contre eux. Alors je miserais sur les proies. Cependant, tant que les proies n’auront pas pu investiguer dans les sphères de l’inconnu, les prédateurs pourront toujours compter sur plus de dents. Et je me rends compte que ces deux réponses sont à la fois réalistes et idéalistes.

